XLV

L'émotion peinte sur le visage de l'homme gris parut se calmer alors, quand la porte fut fermée. Il s'adressa de nouveau au magistrat:

—Mylord, dit-il, je demande pardon à Votre Honneur d'avoir abusé ainsi de sa patience; mais le résultat obtenu est plus complet encore que je ne l'espérais. Non-seulement je sais quel est l'assassin, mais encore je puis affirmer qu'il est ici. Ces mots produisirent une certaine émotion, et il y eut un homme qui passa du premier au second rang des spectateurs.

—Mylord poursuivit l'homme gris, le malheureux qui tombe assassiné fixe un oeil éperdu sur son assassin, son dernier regard est pour lui. La pupille de l'oeil, violemment dilatée, fait alors l'effet d'une chambre noire, et, après la mort, cet oeil garde fidèlement l'empreinte de la scène de férocité qui a eu lieu. Je viens de photographier les yeux du mort, et ces yeux reproduisent, non-seulement les traits du meurtrier, mais encore le théâtre où le meurtre a eu lieu.

—Est-ce possible, fit le magistrat avec étonnement.

—Que Votre Honneur daigne quitter son siége et passer un moment dans cette chambre, elle verra mon épreuve photographique. Le magistrat se leva et suivit l'homme gris. L'anxiété des spectateurs était parvenue à son comble. L'homme gris s'enferma alors dans la chambre noire où les deux opérateurs fixaient l'épreuve en versant dessus de l'essence; et alors, à l'aide d'une lampe recouverte d'un abat-jour, il put voir la photographie des yeux de Paddy. L'oeil droit ressemblait maintenant à un cadre rond enfermant la reproduction d'une rue déserte. Une maison à deux étages dont une croisée était ouverte, une ruelle, un bec de gaz placé au coin de la maison et un homme qui en tenait un autre à la gorge. L'oeil gauche avait conservé une empreinte postérieure. C'était bien le même cadre, le même décor, mais des deux hommes, l'un était à terre, l'autre le contemplait avec une joie sauvage et brandissait le couteau avec lequel il avait frappé. L'homme debout, c'était l'assassin.

—Eh bien! mylord, dit alors l'homme gris. Votre Honneur comprend-il?

—Oui certes, dit le magistrat, et vous avez fait là une bien belle découverte, monsieur.

—Maintenant que Votre Honneur a vu l'assassin, si je le lui montre, il le reconnaîtra, n'est-ce pas? Les deux opérateurs achevaient de fixer l'épreuve. L'homme gris revint dans la salle suivi du magistrat, qui remonta calme et froid sur son siége. Miss Ellen n'avait pas bougé de place, et le révérend Peters Town était toujours au même endroit. La dernière appréhension de l'homme gris se dissipait donc ainsi, car miss Ellen seule le connaissait et elle n'avait pas jugé à propos de le désigner à l'homme qui était entré avec elle. Il est vrai aussi que l'homme gris ne connaissait pas le révérend Peters Town; mais il devinait en lui un des plus grands ennemis de l'Irlande. L'homme gris fit un pas vers les spectateurs et promena son regard clair sur eux en disant: L'assassin est ici!

Et tout à coup on le vit bondir et saisir un homme au collet, ajoutant: Le voilà!

L'homme jeta un cri et se débattit; mais l'homme gris tint bon, et il traîna John le rough jusqu'au pied de l'estrade du magistrat. Le magistrat le regarda et eut un geste d'étonnement et d'indignation. Cet homme était bien le même que celui dont l'oeil du malheureux Paddy avait reproduit les traits. Et Lisbeth, le regardant à son tour, le vit si pâle et si défait qu'elle s'écria: Oui, oui, ce doit être lui!

John perdit la tête; la manière dont son crime était découvert était si étrange, si miraculeuse, qu'il ne songea même pas à nier.

—Eh bien! oui dit-il, c'est moi, c'est bien moi!... Paddy nous avait trahis, je me suis vengé!... Et, tout frissonnant, il fit l'aveu de son crime dans ses plus petits détails. Il avait entraîné Paddy dans une rue écartée, sous un bec de gaz, et il l'avait frappé. Paddy était robuste, Paddy s'était vaillamment défendu, mais Paddy n'avait pas d'arme, et John l'avait frappé de son couteau à plusieurs reprises. Puis, comme s'il eût voulu donner la preuve de ce qu'il avançait, le rough, qu'une curiosité fatale avait poussé à venir se livrer, le rough tira le couteau de sa poche et le jeta aux pieds du magistrat. Le couteau était couvert du sang de Paddy. Le magistrat fit un signe au policemen: Qu'on arrête cet homme! dit-il.

Puis se tournant vers l'abbé Samuel: Vous êtes libre, monsieur, dit-il.

Mais comme le prêtre irlandais saluait et faisait un pas de retraite, le révérend se pencha sur le magistrat.—Mylord, dit-il, vous outre-passez vos pouvoirs?

—Comment cela? fit le magistrat surpris.

—L'ordre d'arrestation était signé par le lord chief justice et vous n'avez pas le droit de révoquer cet ordre.

—Vous avez raison, dit le magistrat, mais je puis admettre monsieur l'abbé à fournir caution et à demeurer libre jusqu'au procès de l'assassin. Alors, il comparaîtra à la barre de la cour d'assises, et il n'aura pas grand'peine à prouver son innocence, car, voyez, l'assassin paraît ne pas le connaître, ce qui exclut toute idée de complicité.

—Je n'ai pas de complices et je ne connais pas monsieur, dit le rough.

—Ensuite, ajouta le magistrat, voyez la veuve de la victime qui lui demande pardon. En effet, Lisbeth s'était jetée aux pieds de l'abbé Samuel et lui baisait les mains.

—Je maintiens mon dire, répéta le révérend Peters Town.

—Et moi, dit le magistrat avec ce ton d'indépendance qui fait l'honneur de la magistrature anglaise, j'admets monsieur à fournir caution.

—Hélas! mylord, répondit l'abbé Samuel, je suis trop pauvre pour remettre entre vos mains une somme quelconque. A ces paroles du prêtre il y eut parmi les spectateurs un nouveau mouvement d'anxiété. Mais alors un homme que personne n'avait remarqué, et qui se trouvait dans le coin le plus obscur de la salle s'avança vers l'estrade et dit: Mylord, je suis prêt à payer telle somme que Votre Honneur exigera pour la caution de M. l'abbé. Or, cet homme qui parlait ainsi était un nègre à cheveux blancs. Et John, ayant levé les yeux sur lui, s'écria: Le nègre de la péniche?...

—Lui-même, répondit Shoking, qui s'exprima en bon anglais, et qui du reste, était vêtu avec une telle distinction qu'on ne pouvait décemment le prendre pour autre chose que pour l'ambassadeur de quelque république américaine.