XLVI

Pour expliquer la présence de Shoking dans la maison de Paddy et surtout la magnificence de ses vêtements, il faut nous reporter au moment où l'homme gris et lui avaient pris la fuite laissant arrêter l'abbé Samuel.—Viens par ici, lui avait dit l'homme gris. Et il l'avait entraîné vers Leicester square qui était à cette heure matinale à peu près désert. Puis ils avaient gagné une petite rue qui tourne dans Piccadilly et qui se nomme Gerrard street. Cette rue est habitée par beaucoup de Français.

—J'ai là un de mes nombreux domiciles, dit l'homme gris, en tirant une clé de sa poche et ouvrant une porte bâtarde. En même temps, il alluma un rat de cave. Ils montèrent au troisième étage. Il y avait deux portes sur le carré. L'une portait une inscription. On lisait sur une plaque en cuivre: Simon Verner, photographe. L'homme gris frappa.

Au bout de quelques secondes, la voix d'un homme sans doute arraché à un profond sommeil, cria:—Qui est là?—Le soleil est un bon collaborateur, répondit l'homme gris. C'était sans doute un mot d'ordre, car la porte s'ouvrit presque aussitôt et Shoking se trouva en présence d'un jeune homme qui s'était enveloppé à la hâte dans une robe de chambre et avait les yeux encore gonflés de sommeil.

—Mon jeune ami, lui dit l'homme gris en français, il y a longtemps que je ne suis venu vous voir, hein? et je choisis un singulier moment.

—En effet, dit le jeune homme en se frottant les yeux, quelle heure peut-il bien être.

—Six heures environ.

—C'est un peu matin, mais soyez le bienvenu tout de même, dit naïvement le photographe, les temps sont durs, et je commençais à soupirer après vous.

—C'est-à-dire que l'argent est rare chez vous, n'est-ce pas?

—Introuvable, mon cher monsieur.

Comme Shoking ne savait pas le français, il n'entendait pas un mot de cette conversation. L'homme gris tira son portefeuille.—Voici dix livres, dit-il, en posant une banknote sur un meuble. Maintenant, rendez-moi un service. J'ai besoin pour quelques heures de votre appareil photographique et de vos deux opérateurs.

—À cette heure-ci? vous voulez donc faire de la photographie à la lumière?

—Non, pas à présent, mais vers dix heures du matin.

—Bon! Où faut-il vous envoyer le tout?

—Dans le Southwark, à la taverne de South Eastern Railway.

—J'irai moi-même.

—Non, c'est inutile. Envoyez-moi vos deux opérateurs; maintenant recouchez-vous, et dormez bien jusqu'à huit heures. Sur ces mots l'homme gris serra la main au photographe et s'en alla toujours suivi de Shoking. Une fois dans la rue, il se retourna vers le nouveau nègre:—Mon bon Shoking, lui dit-il, tu le sais, je n'ai qu'une parole, et je tiens tout ce que j'ai promis.

—Alors, vous allez me faire grand seigneur, dit Shoking qui, aux premières clartés du jour naissant, jeta sur ses haillons un piteux regard.

—Tu l'as dit.

Un hanson passait en ce moment dans Piccadilly. L'homme gris héla le cabman, qui s'empressa de venir à eux. Tous deux montèrent en voiture.

—Où allons-nous! demanda Shoking.—A Hampsteadt, dans ton cottage.

—Hélas! soupira Shoking, mes gens ne reconnaîtront jamais lord Wilmot.

L'homme gris se prit à sourire, et le cabman rendit la main à son cheval. Une demi-heure après, ils arrivaient à Hampsteadt. Depuis deux jours qu'il était nègre, Shoking avait erré de taverne en taverne, mais il n'avait osé reparaître au cottage. Il avait honte de se montrer à Suzannah et à Jérémiah, la fille de Jefferies, qui revenait à la vie peu à peu, et commençait à se promener de longues heures dans le jardin. Il avait honte surtout d'affronter les regards de ce valet de chambre, qui avait si grand air et qui l'appelait mylord avec tant de sérieux. L'homme gris, qui avait une clef de la grille, entra le premier.—Ne faisons pas de bruit, dit-il, de peur de réveiller Jérémiah, et montons à ton appartement. Pour aujourd'hui, je te servirai de valet de chambre. Il était grand jour maintenant, mais tout le monde dormait dans le cottage. Shoking soupira en revoyant sa chambre à coucher somptueuse et le cabinet de toilette où on lui avait fait prendre des bains parfumés. Il regarda même la baignoire d'un oeil d'envie, et dit à l'homme gris:—Ne pensez-vous pas qu'un bain bien chaud?...

—Te rendrait blanc? Non, mon ami, mais ça ne fait rien, je vais t'habiller magnifiquement. En moins d'une heure, Shoking était devenu splendide. Il avait du linge éblouissant de blancheur sur sa peau brune, des diamants à sa chemise, un habit noir irréprochable, et des boucles d'argent à ses souliers. Les Anglais ne portent pas de décorations; mais les Espagnols et les Brésiliens raffolent des rubans. L'homme gris se donna le plaisir de consteller l'habit de Shoking de rosettes et de plaques, et il lui attacha au cou le cordon de commandeur de Venezuela, lequel est rouge avec un liseré noir. Et Shoking, redevenu tout joyeux, se contemplait dans une glace.

—Maintenant, lui dit l'homme gris, je vais te dire comment tu t'appelles.

—Ah! fit Shoking, qui ne cessait d'admirer ses décorations.

—Tu t'appelles don Cristoforo y Mendez y Cordova y Santa Fé y Bogota. Tâche de bien retenir ce nom.

—Il est un peu long, dit Shoking.

—Tu n'es pas nègre, mais mulâtre, et le fils d'un noble seigneur brésilien qui avait épousé une négresse. Tu es ambassadeur de la république Argentine.

—Fort bien, dit Shoking. Et il répéta son nom: Don Cristoforo y Mendez y Cordova y Santa Fé y Bogota.

L'homme gris ouvrit le secrétaire dans lequel le valet de chambre prenait de l'or pour le mettre dans les poches de lord Wilmot. Il y prit un portefeuille gonflé de billets de banque.—Tiens, dit-il.

—Qu'est-ce que cela? dit Shoking.

—Ce portefeuille contient deux mille livres. Et tu vas le mettre dans ta poche.

—Dans quel but?

—C'est ce que je vais t'expliquer, dit l'homme gris. Assieds-toi et écoute. Shoking s'assit, mais il eut soin de se placer devant la glace, pour ne rien perdre du magique coup d'oeil de ses décorations, de ses plaques et de son commandorat.