XVI
Pour comprendre la scène qui allait suivre cette arrestation de Shoking il est nécessaire de nous reporter au moment où Nichols et John le rough s'étaient reconnus sous un bec de gaz. L'explication n'avait pas été longue.
—Tiens, avait dit Nichols, tu restes donc à Rotherithe maintenant?
—Non, mais j'y viens pour mes affaires.
Il n'y a pourtant pas grand'chose à faire à Rotherithe? C'est un pauvre quartier... Et les gens qui courent après six pence sont plus communs que ceux qui ont une guinée en poche.
—Je ne dis pas non, fit le rough. Mais s'il n'y a rien à faire pour moi ici, comment peut-il y avoir de la besogne pour toi?
—Oh! moi, c'est différent... Et je suis ici...
—Peut-être pour la même affaire que moi.
—Là-dessus les deux, roughs s'étaient regardés dans le blanc des yeux.
—Tu cherches quelque chose, hein! fit Nichols. Moi aussi. C'est une belle somme, hein?
—La prime.
—Bon! fit Nichols, nous y sommes; mais la place est déjà prise, mon garçon.
—Eh bien! part à deux.
—Ce n'est plus à deux, c'est à quatre.
—Oh! oh! pourquoi donc çà?
—Parce que nous sommes déjà trois, ce qui fait que c'est beaucoup trop.
—Bon! dit froidement le rough, alors cherchons chacun de notre côté. Seulement... Peut-être moi tout seul ferai-je de meilleure besogne que vous trois.
—Et pourquoi donc?
—Mais, parce que j'ai des renseignements.
—S'il en est ainsi, dit-il, cherchons ensemble. John parut réfléchir une minute. Écoute, dit-il enfin, hier je n'aurais pas accepté; mais, aujourd'hui ce n'est plus seulement l'appât de la prime qui me tient.
—Qu'est-ce donc?
—C'est le désir de me venger.
Et John raconta à Nichols ses aventures de la nuit précédente, jusques et y compris le coup d'aviron qu'il avait reçu sur la tête.
—A partir de ce moment, continua-t-il, je ne sais pas trop ce qui s'est passé. Je suis allé au fond de l'eau. Comment ne me suis-je pas noyé? Je n'en sais rien. J'étais évanoui. Quand je suis revenu à moi, je n'étais plus dans la Tamise. Je me trouvais couché sur le dos, étendu sur un lit de gravier. Quelque chose de chaud était auprès de moi et j'avais comme une haleine brûlante sur le visage. Le jour commençait à poindre et j'ai pu me rendre compte de ma situation. J'étais sur le sable au bord de l'eau. A demi courbé sur moi, un gros chien me réchauffait de son corps, et sa gueule ouverte au-dessus de mon visage laissait passer un souffle qui avait fini par me ranimer. Je me suis levé, j'ai caressé le chien, et je me suis mis à me promener un moment, cherchant à me souvenir de ce qui s'était passé. J'ai d'abord eu l'espoir que les matelots de la chaloupe avaient repris le prétendu lord Wilmot, et je me suis dit:
—Évidemment, quand ils me verront revenir, ils verront bien que j'étais un homme de la police et ils me laisseront emmener le prisonnier à Scotland yard. C'était logique, n'est-ce pas?
—Oui, fit Nichols, mais les matelots ne l'avaient pas rattrapé?
—Hélas! non. Seulement, je me suis fait un autre raisonnement que je t'engage à suivre bien attentivement.—Puisque tu es comme moi à la recherche du condamné John Colden, tu dois savoir comment il a été sauvé?
—On a coupé la corde avec un fusil à vent.
—Et celui qui l'a coupée est un homme que nous avons connu au Black horse et qu'on appelait l'homme gris.
—Shoking était son ami, donc Shoking, que j'ai trouvé hier ici, venait pour voir John Colden; donc John Colden est caché par ici.
—Tout cela s'enchaîne à merveille, dit Nichols.
—Quand on a flanqué un coup d'aviron sur la tête d'un homme et qu'on l'a vu couler à pic dans l'eau, on a toutes les raisons du monde de le croire mort, poursuivit John.
Donc Shoking me croit mort et il reviendra ici, s'il n'est déjà revenu.
—Alors nous le suivrons?
—Non pas: nous nous emparerons de lui, et nous le forcerons de parler.
—Comment?
—Cela me regarde. Qu'il te suffise de savoir que du Royalist je suis allé à Scotland yard, où on m'a donné des pouvoirs plus étendus encore.
Voilà comment John le rough était entré dans l'association déjà formée entre Nichols, Macferson et Paddy pour gagner la prime offerte, et comment, s'étant blottis auprès du mur du cimetière, tous les quatre avaient arrêté Shoking qui s'en allait, sans défiance, porter à John Colden le moyen de changer de physionomie et presque de peau.
—Ah! s'était alors écrié John, je te tiens, cette fois, et nous sommes en nombre: tu ne nous échapperas pas.
Shoking était devenu pâle comme la mort.
Il n'essaya même pas de se défendre, il ne songea pas à crier. John lui donna un croc-en-jambe et le jeta par terre. En même temps Paddy prit son mouchoir et le bâillonna, tandis que Nichols et l'Écossais Macferson tiraient un paquet de cordes de leur poche et lui liaient les bras et les jambes.
—Maintenant, dit Nichols, qu'allons-nous en faire?
John regarda l'Écossais:—Tu es solide, toi, dit-il.
—Assez, fit modestement Macferson.
—Eh bien! charge-le sur ton épaule.
—C'est fait, dit l'Écossais, qui enleva Shoking de terre aussi facilement qu'un paquet de plumes.
—Et où allons-nous? demanda Nichols.
—A la Tamise, répondit John.
Shoking frissonna jusqu'à la moelle des os.
Évidemment on allait le jeter à l'eau tout garrotté, et cette fois Sultan, le bon terre-neuve, ne serait plus là pour l'empêcher de se noyer.