XV
Revenons maintenant à Shoking que nous avons vu, la veille de ce même jour où Paddy rejoignait Nicolas et l'Écossais Macferson, quitter l'homme gris qu'il laissait dans le clocher de Saint-George, et s'en aller, muni de cette ordonnance mystérieuse au moyen de laquelle John Colden devait changer de peau et de couleur.
Il était trop tard ce soir-là pour trouver un chemin ouvert.
D'ailleurs, d'après la conversation qu'il avait entendue, Shoking pensa qu'il n'y avait pas absolument péril en la demeure et qu'il pouvait attendre au lendemain.
Il s'éloigna donc de Saint-George, gagna la Tamise et le pont de Westminster, de l'autre côté duquel il était à peu près sûr de trouver, sinon une station de voitures, au moins quelque cab errant à vide.
En effet, il en vit un qui débouchait en ce moment devant l'église, par l'avenue Victoria.
Shoking héla le cocher, monta dans la voiture et se fit conduire à Hampsteadt.
Depuis que l'homme gris se cachait, c'est-à-dire depuis l'enlèvement de John Colden, Shoking seul prenait soin de la fille de Jefferies.
Parfaitement au courant du traitement imaginé par l'homme gris, Shoking faisait aspirer deux fois par jour à la jeune fille les émanations de phénol et de goudron mélangés qui devaient guérir ses poumons.
Jérémiah revenait promptement à la vie; elle commençait même à quitter son lit, et, sur l'ordre de Shoking, si vers midi un furtif rayon de soleil traversait le brouillard, les domestiques la portaient auprès de la fenêtre.
Chaque matin et chaque soir Jefferies venait; mais il ne venait plus seulement pour voir sa fille; il venait encore pour savoir si l'homme gris était toujours bien caché.
Shoking s'en retourna donc à Hampsteadt.
Au milieu de ses perplexités et de ses terreurs, Shoking n'avait pu rester cependant indifférent aux agréments et aux avantages de sa nouvelle position.
Les domestiques continuaient à l'appeler mylord; il était bien logé, bien nourri, et son valet de chambre ne le laissait jamais sortir sans mettre de l'or dans ses poches.
Enfin, ce soir-là, sa dernière inquiétude venait de disparaître. Il s'était débarrassé de John le rough.
Du moment où il était établi que Shoking était un lord excentrique, il était tout naturel qu'il changeât de costume et revînt souvent à ses premiers habits.
Chez la jolie fille du fripier Sam, il avait troqué ses vêtements mouillés contre un costume de matelot.
Le cocher du cab n'avait fait aucune difficulté de le prendre, car il savait que le marin qui a reçu sa paye est généreux et ne marchande pas.
Shoking ne le fit pas repentir de sa confiance, il lui donna une belle demi-couronne toute neuve et une autre pièce de six pence.
Puis il tira de sa poche la clef de la grille et entra dans le jardin.
Tout le monde était couché au cottage, à l'exception du valet de chambre qui avait ordre de toujours attendre mylord.
Shoking ne daigna pas donner à ce valet la moindre explication sur son changement de costume; il se borna à demander des nouvelles de Jérémiah auprès de qui Jefferies avait passé la soirée, et il gagna sa chambre et se coucha après avoir vidé un petit verre de sherry.
Puis il dormit huit heures de suite et ne s'éveilla que pour déjeuner.
Hampsteadt, nous l'avons déjà dit, est à peu près désert en hiver.
Cependant, au coin du Heath Mount, on trouve un pharmacien chimiste.
Comme c'était chez cet industriel patenté que Shoking avait déjà commandé plusieurs remèdes pour Jérémiah, ce fut dans cette officine qu'il porta la nouvelle ordonnance de l'homme gris.
Le chemist dispensary savait que lord Wilmot avait chez lui une jeune fille malade et que le médecin qui la soignait était un docteur français.
Plusieurs fois il avait témoigné quelque étonnement à la vue des ordonnances que Shoking lui apportait.
Mais en pharmacien qui a le plus grand respect du médecin, son chef direct dans l'échelle scientifique, il avait toujours préparé les drogues demandées.
Ce jour-là cependant il ne put s'empêcher de manifester une véritable surprise.
—Excentrique! murmura-t-il en relisant deux fois l'ordonnance, très-excentrique!
—Ah! vraiment? fit Shoking.
—Est-ce encore pour la jeune fille?
—Oui, répondit Shoking. Faut-il longtemps pour préparer cela?
—Quatre heures.
—Soit, dit Shoking. Je reviendrai ce soir.
Et il retourna au cottage.
La journée s'écoula, la nuit vint. Shoking retourna chez le chemist, qui lui remit une petit fiole de trois pouces de long sur un pouce de diamètre, et lui demanda en échange deux livres sterling.
—Ah ça, pensa le naïf lord Wilmot, c'est donc du diamant dissous qu'on me donne là?
Et il emporta la fiole.
Mais il était beaucoup trop tôt encore pour aller à Rotherithe.
Avec la nuit, la peur reprenait Shoking.
John le rough était mort, il en avait la conviction; mais les deux policemen qui l'avaient remis, lui Shoking, aux mains des matelots du Royalist, mais ces derniers aussi étaient peut-être de service, et Shoking ne voulait pas se trouver de nouveau face à face avec eux.
—Pourvu que j'aille à Rotherithe vers minuit, c'est tout ce qu'il faut, se dit-il.
Il retourna au cottage et y changea de nouveau de vêtements, reprenant ainsi la vareuse, le pantalon flottant et le chapeau ciré du matelot que la jolie fille du fripier Sam lui avait loué la veille. Shoking ne songea pas à prendre le bateau à vapeur. Il monta dans un cab et se fit conduire au pont de Londres, sur la rive gauche.
Il y a là, un public-house qui demeure ouvert toute la nuit et qui est fréquenté surtout par de gros marchands de poissons du quartier. Shoking y passa le reste de la soirée, avalant des verres de gin et des sandwiches. Ce ne fut que lorsque minuit sonna qu'il se décida à quitter l'établissement. Il traversa le pont de Londres, s'enfonça dans l'est de Borough et gagna Rotherithe, toujours silencieux et désert à pareille heure. Il arriva ainsi jusqu'auprès du cimetière, lorgnant du coin de l'oeil le public-house dans la cave duquel était caché John Colden.
Soudain quatre hommes qui paraissaient sortir de dessous terre surgirent autour de lui, l'un d'eux le prit à la gorge et s'écria:
—Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas!
Shoking sentit ses cheveux se hérisser, car dans cet homme il venait de reconnaître John le rough, qu'il croyait mort et la proie des poissons grands et petits qui grouillent dans les flots bourbeux de la Tamise.