XXIX
Comme on le pense bien, l'abbé Samuel était sorti de chez Paddy en proie à une vive agitation. La retraite de l'homme gris était découverte. Il est vrai qu'on le prenait pour John Colden, mais il pouvait arriver que les misérables qui recherchaient le condamné à mort le prissent pour lui et le livrassent à la police, qui le reconnaîtrait et le déclarerait de bonne prise. L'abbé Samuel savait, du reste, une chose, c'est qu'en Angleterre l'industrie privée est toujours plus intelligente et plus hardie que les institutions publiques.
La police, rouage municipal, recherchait l'homme gris et John Colden. Le danger était réel, mais on pouvait le conjurer. Mais quatre hommes se réunissaient et, en vue de partager la prime offerte, entreprenaient la même besogne, le danger était mille fois plus grand. L'Anglais qui veut gagner de l'argent fait des prodiges. Donc l'abbé Samuel, en sortant de chez Paddy, n'hésita pas un moment; il prit le chemin de l'église Saint-George qui, d'ailleurs, était à deux pas.
Le jeune clergyman qui l'avait suivit et s'était effacé sous une porte pour le laisser entrer dans la maison de Paddy, s'apprêtait à l'aborder, mais il avait, pour cela, compté sur deux choses, la première, que le prêtre irlandais aurait, en sortant, le visage calme de tout à l'heure, la seconde, qu'il reprendrait le même chemin.
L'abbé était si agité que le clergyman hésita; puis, au lieu de revenir dans Adams street, il se dirigea vers l'autre bout du passage, gagnant Saint-George par un dédale de courts et de ruelles.
Le clergyman avait peine à le suivre; mais il hâta le pas, hésitant toujours à l'aborder.
L'abbé, dans son trouble, ne remarqua point qu'un pas retentissait régulièrement derrière le sien et qu'un homme le suivait.
Le clergyman le voyant entrer dans l'église s'arrêta.—Il finira bien par sortir, pensa-t-il.
En effet, l'abbé Samuel n'avait nullement l'intention de rester longtemps à Saint-George; il se disait que très-certainement les misérables qui voulaient arrêter John Colden avaient établi une surveillance aux abords de l'église, et que par ce seul fait qu'il avait assisté le condamné sur l'échafaud, avant l'enlèvement, il était probable qu'ils le soupçonnaient de connaître la retraite de John Colden et que, par conséquent, entrer dans Saint-George, c'était le trahir.
Il est vrai que c'était dimanche, que les fidèles se pressaient dans l'église, et que cela expliquait jusqu'à un certain point la présence de l'abbé bien qu'il fût de la paroisse de Saint-Gilles.
Un prédicateur était en chaire et on l'écoutait avec attention, cela permit à l'abbé Samuel d'entrer sans attirer les regards et de se glisser jusqu'à la porte du clocher qui demeurait ouverte.
Alors il gravit rapidement l'escalier et arriva dans cette chambre du gardien où l'homme gris s'était constitué prisonnier volontaire. L'homme gris dormait. Il avait été sur pied une partie de la nuit et n'était rentré que fort tard. Il dormait d'un sommeil calme, régulier, qui laissait à sa physionomie son expression de douceur mélancolique. Le prêtre, en présence de cette tranquillité, sentit ses angoisses redoubler.
—Peut-être aurait-il dormi ainsi, la nuit prochaine, quand les misérables seraient venus. Et il le toucha du doigt à l'épaule. L'homme gris ouvrit les yeux. Il est certaines natures privilégiées qui passent du sommeil le plus profond au réveil, sans transition aucune et n'éprouvent, ni ces hésitations, ni ces absences de mémoire que subissent ordinairement ceux qu'on éveille en sursaut. L'homme gris était du nombre. Il ne se frotta pas même les yeux, et souriant à l'abbé Samuel, il lui dit:—Je ne m'attendais pas à votre visite ce matin. Pardonnez-moi donc de m'avoir trouvé endormi.
Le prêtre était fort pâle et son visage trahissait les perplexités de son âme.
—Qu'arrive-t-il donc, que je vous vois ainsi bouleversé? poursuivit-il, sans se départir de sa tranquillité.
—Votre retraite est découverte!...
—Cela devait arriver. Et l'homme gris se leva sans précipitation aucune.—Parlez, monsieur l'abbé, dit-il froidement.
L'abbé Samuel lui raconta alors ce qu'il avait appris de Paddy.
—Je le savais; Shoking est tombé cette nuit dans les mains de ces gens-là, et parmi eux il y avait ce Paddy dont vous me parlez.
Le prêtre eut un mouvement de surprise.
—Monsieur l'abbé, reprit l'homme gris, ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure que cet homme était sorti de White-cross hier soir?
—Du moins c'est ce qu'il m'a dit.
—Eh bien! il vous a menti: voici deux jours qu'il est dehors. Quel est son but en vous disant cela? Pourquoi trahit-il ses associés à mon profit? Voilà ce que je ne sais pas aujourd'hui, mais ce que je saurai demain. Le calme de l'homme gris stupéfiait l'abbé.
—Mais, dit-il, vous n'allez pas rester ici?
—Je ne suis pas John Colden.
—Mais on vous cherche aussi.
—Oh! moi, c'est différent. Quand ils viendront, je leur prouverai que je ne suis pas plus l'homme gris que John Colden.
L'abbé Samuel leva les yeux au ciel:—Mon Dieu! dit-il, que va-t-il advenir de tout cela?
L'homme gris était devenu pensif tout à coup.
—Monsieur l'abbé, dit-il enfin, je vous ai dit que je resterais ici: je veux dire que je reviendrais ce soir; mais, pour le moment, je vais sortir. J'ai un rendez-vous à Hyde-Park.
—Un rendez-vous?
—C'est-à-dire, j'espère y rencontrer miss Ellen; ce qui est absolument la même chose.
—La fille de lord Palmure, votre implacable ennemie?
—J'en veux faire une servante fidèle de la cause irlandaise. Ayant ainsi parlé, il ouvrit une grande malle qui se trouvait dans un coin.
—Pour peu que vous demeuriez en bas, dans l'église, ajouta-t-il, vous me verrez sortir, et vous ne me reconnaîtrez pas. De cette façon vous serez rassuré sur mon compte.
La tranquillité parfaite de l'homme gris avait fini par gagner l'abbé Samuel. Il descendit dans l'église et s'agenouilla derrière un pilier, tout auprès de la porte du clocher. Pendant ce temps, l'homme gris procédait à sa toilette.