XXVIII

L'abbé Samuel frappa doucement à la porte de ce misérable rez-de-chaussée où grouillait toute la famille.—Entrez! dit une voix d'homme.

Le jeune prêtre eut un battement de coeur. Cette voix était celle du malheureux prisonnier pour dettes? La porte ouverte, le prêtre aperçut Paddy.

—Comment! dit-il en allant à lui et lui tendant la main, c'est vous?

—Oui, mon révérend, dit Paddy qui baisa la main du prêtre avec une vive émotion.

—Et libre! Vous ne vous êtes pas échappé?

—Non, on a payé pour moi.

—Allons! dit l'abbé Samuel avec un soupir de satisfaction, il y a toujours de nobles coeurs; même dans cette nouvelle Babylone qu'on appelle Londres.

—Ne me félicitez point, mon révérend, dit Paddy en courbant la tête, si vous saviez de qui je tiens ma liberté. Et se tournant vers sa femme et ses enfants qui étaient venus baiser, eux aussi, les mains de leur bienfaiteur:—Allez vous-en, dit-il durement: toi, femme, va acheter du pain, et vous autres, allez jouer; il faut que je reste seul avec notre révérend.

La femme et les enfants sortirent sur-le-champ et sans faire la moindre observation.

L'abbé Samuel était étonné et inquiet de l'attitude morne et presque désolée de Paddy. Qu'était-il donc arrivé et qu'allait lui dire cet homme? Paddy baissait la tête.

Enfin, quand le bruit de la porte se refermant lui apprit qu'ils étaient seuls, il dit:

—Je suis Anglais et de la religion anglicane; mais sans les Irlandais et vous, qui êtes un prêtre catholique, ma femme et mes enfants seraient morts de faim. Je ne veux donc pas faire de tort à l'Irlande et à vous, mon révérend, qui êtes notre bienfaiteur.

J'étais donc en prison pour la somme de dix guinées. Ce n'est rien pour beaucoup de gens, mais pour des gens comme nous, cela équivaut à tous les trésors de l'Angleterre.

Hier soir, comme on allait fermer les portes de White-cross, nous entendons la cloche du dehors.

Les hommes ne sont pas bons naturellement, mais le malheur les rend tout à fait méchants. Il y avait autour de moi des prisonniers endurcis qui me raillaient d'un bout à l'autre du jour, parce que je pleurais en songeant à ma femme et à mes enfants.

—Tiens, dit l'un, voici ta femme qui vient payer ta rançon. Et tous de rire, et moi de me remettre à pleurer. Ce n'était pas ma femme qui venait, mais c'était bien pour moi qu'on avait sonné.

Le père Goldmish m'appelle; je me lève étonné.

—On vient de payer pour vous, me dit-il.

Je croyais qu'il se moquait de moi. Mais il a bien fallu me rendre à l'évidence, quand j'ai vu arriver Nichols.

—Qu'est-ce que Nichols? demanda l'abbé.

—Nichols, c'est un mauvais sujet, un homme d'affaires, un organisateur de chantage. Quand on est misérable, il faut vivre, et souvent j'ai accepté de la besogne que me donnait Nichols. D'abord je n'ai pensé qu'à la joie de revoir ma femme et mes enfants; et puis, quand j'ai été dehors, je lui ai dit:

—Tu es donc riche, et tu as donc bien besoin de moi, que tu viens de payer ma liberté au prix de dix guinées?

—On m'a avancé de l'argent pour une affaire, me répondit-il, et il y a un joli denier à toucher pour chacun si la chose réussit. Nous sommes quatre: toi, moi, Macferson et John le rough.

Ce dernier nom fit tressaillir l'abbé Samuel.

—Nichols ne voulut pas s'expliquer plus clairement. Il me quitta au pont de Waterloo en me disant: Va voir ta femme et tes enfants, et trouve-toi ici à minuit.

—Et vous y êtes allé? demanda l'abbé Samuel. De quoi s'agissait-il?

—De nous mettre à la recherche du condamné à mort que les Irlandais ont sauvé.

—Mon ami, dit l'abbé Samuel, je comprends vos scrupules; mais je crois que vous pouvez vous rassurer. Personne ne trouvera John Colden.

—Hélas! monsieur, répondit Paddy, si j'avais cette idée-là, je ne vous aurais parlé de rien, mais il faut bien vous dire que Nichols sait où il est. Et la nuit prochaine, nous devons nous introduire dans l'église Saint-George, garrotter le vieux gardien, monter dans le clocher et nous emparer de John.

L'abbé Samuel était devenu pâle tout à coup.

Ce n'était pas John, c'était l'homme gris qui était dans le clocher; mais mieux eût valu, peut-être, que ce fût John.

Paddy poursuivit:

—La police est prévenue. Elle attendra dans la rue, car elle ne veut pas entrer dans l'église.

Ici Paddy eut un profond soupir et il se jeta aux pieds de l'abbé Samuel.

—Mon révérend, dit-il, je ne trahirai pas ceux qui ont donné du pain à mes enfants. Je vous attendais... Vous avez tout le jour devant vous... sauvez John...

—Vous êtes un brave homme, Paddy, fit l'abbé Samuel, et vous serez récompensé. A combien se serait élevée votre part de prime?

—A cent livres.

—L'Irlande est pauvre, mais elle sait reconnaître les services rendus. Dimanche prochain, Paddy, je vous apporterai les cent livres.

En même temps le prêtre voulut poser une guinée sur la table. Mais Paddy refusa.

—Non, pas aujourd'hui, monsieur l'abbé, dit-il. Nous avons de l'argent. Nichols m'a donné deux couronnes. C'est de quoi vivre quinze jours, et il y a de plus malheureux que nous à qui ce que vous nous offrez fera grande joie.

L'abbé reprit la guinée, mais il tendit les bras à Paddy et l'embrassa avec effusion, en répétant:

—Vous êtes un brave homme, Paddy, et Dieu vous tiendra compte de ce que vous avez fait.

Et l'abbé sortit, visiblement ému.

Quand le prêtre fut parti, la femme de Paddy rentra. Paddy avait des larmes dans les yeux.

—Qu'as-tu donc? fit la mégère. Le prêtre a gobé ce que tu lui as dit? Miss Ellen sera contente, alors?

Paddy serra les poings!—Ah! misérable que je suis! Mais sa femme eut un éclat de rire.—Tu me fais pitié, dit-elle. Quand on est de pauvres gens comme nous, on sert qui nous paye!...

Paddy ne répondit point, mais il sortit et s'en alla du côté de la Tamise. Il avait besoin du grand air. Sa trahison lui remontait à la gorge et l'étouffait. Car évidemment cet avis charitable qu'il venait de donner à l'abbé Samuel était une trahison, puisque miss Ellen l'avait inspiré!