XXV
Qu'était devenue mistress Fanoche pendant tout ce temps-là? L'intéressante nourrisseuse d'enfants avait, comme on l'a vu, cédant à une première épouvante, fait sa confession à un magistrat de police, lequel avait dicté à un secrétaire les aveux qu'elle faisait, au fur et à mesure qu'ils sortaient de sa bouche, puis lui avait donné le procès-verbal à signer. Alors, miss Ellen et le révérend Peters Town, en présence de qui tout cela avait eu lieu, l'avaient rassurée sur les conséquences que pourraient avoir ses déclarations, et le magistrat l'avait admise à fournir caution. Mistress Fanoche avait vu alors miss Ellen ouvrir un portefeuille et en tirer une poignée de bank-notes qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre, un magistrat de police est en même temps juge d'instruction. Il décide si le coupable peut demeurer provisoirement en possession de sa liberté, et s'il lui est permis de rester en tel ou tel lieu. Or donc, celui qui venait d'interroger mistress Fanoche était parti, laissant cette dernière en présence du révérend Peters Town.
Alors, celui-ci lui avait dit:—Ma chère, il ne faut pas vous dissimuler que vous êtes un grand coupable, et que sans la haute protection qui vous couvre et l'importance du service que vos aïeux ont rendu au gouvernement de Sa Majesté la reine, vous seriez allée coucher à Newgate, pour n'en sortir que le jour de votre mort. Si même vous étiez traduite devant la cour d'assises, vous seriez condamnée et nul, pas même moi, ne pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait écouté, en frémissant, cette petite harangue, et peut-être s'était-elle repentie de n'avoir pas osé braver la colère de l'homme gris. Mais le révérend avait continué:—Maintenant, si vous m'en croyez, vous resterez ici jusqu'à demain soir. A cette date, on ne se sera pas encore occupé de votre affaire et personne ne songera à vous avant trois ou quatre jours. Demain soir, tout sera préparé pour votre fuite. Mon secrétaire, ce jeune clergyman que vous avez vu, vous conduira à Brighton, en vous faisant passer pour sa soeur aînée. Il vous remettra un portefeuille qui contiendra les quatre mille livres convenues et vous prendrez passage soit sur un navire qui part pour la France, soit sur un autre qui passe l'Atlantique et va en Amérique. Lequel préférez-vous?—Je préfère aller en Amérique, avait répondu mistress Fanoche. Le révérend était sorti. Il allait, comme on le pense bien, assister à l'arrestation du petit Irlandais et à son incarcération. Mais avant de quitter sa maison, il avait dit deux mots à Tom. Qu'était-ce que Tom? Un mélange de bedeau et de domestique, un homme qui accompagnait le révérend au temple, et lui servait en même temps de valet de chambre. Tom était un homme entre deux âges, petit, trapu, les cheveux gris et crépus, le visage rouge, le cou très-court, la lèvre bestiale et le rire idiot. Tom n'était cependant pas dépourvu d'une certaine intelligence, en outre, il avait une qualité rare; il était esclave des ordres qu'on lui donnait. Or, le révérend, après avoir installé mistress Fanoche dans une chambre très-propre de la maison, dit à Tom:—Sous aucun prétexte, tu ne laisseras sortir cette femme.
Tom inclina la tête, signe qu'il avait compris d'abord, et ensuite que mistress Fanoche passerait plutôt sur son corps que de franchir le seuil de la maison. Le révérend s'en était donc allé. Tom était fidèle, mais il était bavard, et la solitude lui convenait peu. Ordinairement, il faisait la conversation avec le clergyman, secrétaire de Peters Town; mais le clergyman avait suivi son supérieur. Tom se fit, après le départ du révérend, le raisonnement suivant:—Je dois empêcher cette femme de sortir; mais il ne m'est pas défendu de causer avec elle. Et il monta dans la chambre où mistress Fanoche était aux prises avec son épouvante.—Ma chère dame, lui dit-il, je venais savoir comment vous vous trouviez ici?
—Fort bien, répondit mistress Fanoche, pourvu toutefois que je n'y reste pas longtemps. Tom eut un mouvement d'épaules qui signifiait qu'il n'en savait absolument rien.—Où est votre maître? demanda la nourrisseuse.—Il est sorti, répondit Tom.—Reviendra-t-il bientôt?—Je ne le crois pas. Il m'a commandé de vous faire apporter à dîner de chez le pâtissier voisin.
Tom était causeur, nous l'avons dit, mais mistress Fanoche n'était pas d'humeur, ce soir-là, à soutenir aucune conversation. Elle tressaillait au moindre bruit et se disait que le magistrat de police allait peut-être se raviser et revenir pour l'arrêter. Elle ne répondait donc que par monosyllabes aux questions de Tom, et celui-ci, au bout d'une heure, désespérant une conversation suivie, la quitta en lui disant:—Je vais vous faire apporter à dîner. Une demi-heure après, mistress Fanoche était à table en présence d'un morceau de roastbeef et d'une foule de pâtisseries. Le révérend Peters Town avait commandé à Tom de ne rien épargner et de traiter mistress Fanoche avec tout le confortable possible. Mais mistress Fanoche n'avait pas grand'faim, l'angoisse lui serrait l'estomac. Elle dîna donc du bout des lèvres; Tom remonta, espérant que mistress Fanoche causerait davantage après souper; mais il n'en fut rien. Elle se borna à demander si le révérend Peters Town était rentré. Tom lui répondit que non, et descendit à son office de fort mauvaise humeur. La soirée s'écoula. Mistress Fanoche aurait fort bien pu se mettre au lit; mais elle n'osa pas. Poursuivie par cette pensée, que le magistrat de police pouvait se raviser et ordonner son arrestation, elle avait déjà ouvert la fenêtre et mesuré la hauteur où elle était du sol. La fenêtre donnait sur le jardin entouré de grilles assez hautes, et toute fuite était impossible de ce côté-là. Néanmoins, mistress Fanoche ne se couchait point et, au lieu de se dissiper peu à peu, sa terreur augmentait à mesure que sonnaient les heures de la nuit. Le révérend ne revenait pas. Tout à coup, il était alors plus de minuit, la sonnette de la porte d'entrée se fit entendre, puis des voix confuses montèrent jusqu'à la nourrisseuse. Elle entr'ouvrit sa porte sans bruit et prêta l'oreille; et elle reconnut la voix de Tom qui disait:—Mais je vous jure que mon maître est absent.—Oui, mais il y a une femme là-haut, que nous avons ordre de conduire en prison, répondit une autre voix. Et mistress Fanoche, éperdue, courut vers sa fenêtre, avec l'intention de sauter dans le jardin au risque de se casser le cou. Malheureusement la force lui manqua, et ses jambes refusant de la supporter, tant son émotion était grande, elle s'affaissa au milieu de la chambre, en poussant un sourd gémissement.