XXVI

En entendant sonner, Tom était allé ouvrir sans défiance. Il était même persuadé que c'était le jeune clergyman, le secrétaire du révérend Peters Town qui entrait. Quel n'avait pas été son étonnement en se trouvant face à face avec M. Simouns, car ce n'était pas la première fois qu'il voyait le prétendu agent de police, celui-ci ayant eu affaire la veille au révérend qui s'était concerté avec lui pour l'enlèvement du petit Irlandais. M. Simouns était suivi d'un nègre, et la vue de ce nègre effrayait quelque peu le valet de chambre sacristain.—Mon maître est sorti, disait-il.

—Oui, répondit M. Simouns en pénétrant dans le vestibule, mais il y a en haut une femme que nous venons arrêter.

—Voilà ce que je ne souffrirai pas, répondit Tom. Je suis le serviteur fidèle de mon maître, reprit Tom, et ce qu'il me commande je le fais.

—Que vous a-t-il donc commandé, votre maître, monsieur Tom?

—De ne laisser la femme dont vous parlez sortir d'ici sous aucun prétexte. Et si vous ne me tuez, ou ne me garrottez....

—Mon cher monsieur Tom, dit M. Simouns, il n'y a qu'un malheur à toutes vos belles résolutions. C'est que c'est le révérend qui m'envoie.

—Alors, dit Tom, il vous a certainement donné un mot de sa main?

—Non, il a fait mieux que cela, il m'a donné son portefeuille pour vous le remettre, en vous priant de le serrer dans son secrétaire. Et M. Simouns tendit à Tom, un peu interdit, le portefeuille du révérend, duquel il avait extrait, du reste, l'ordre d'arrestation signé par le lord chief justice. Si Tom eût vu M. Simouns pour la première fois, peut-être se fût-il défié tout de même, et fût-il allé jusqu'à supposer que le révérend était tombé aux mains d'une bande de voleurs. Mais Tom avait déjà vu M. Simouns en grande conférence avec son maître. En outre, le portefeuille renfermait des banknotes, et quel est le voleur qui rend un portefeuille ainsi meublé? Tom ajouta donc une foi pleine et entière aux paroles de M. Simouns.—Ah! fit-il, s'il en est ainsi, venez. Je vais vous livrer la petite dame.

Mistress Fanoche, on le sait, avait entr'ouvert sa porte sans bruit et elle avait entendu une partie de ce dialogue. Alors, la peur s'était emparée d'elle. On venait l'arrêter! Et elle avait essayé de se traîner jusqu'à la fenêtre et de sauter dans le jardin.

Mais elle n'en avait pas eu la force et lorsque M. Simouns et le nègre, conduits par Tom qui s'était armé d'un flambeau, arrivèrent, ils la trouvèrent étendue sans connaissance sur le parquet.

—Eh bien dit M. Simouns, j'aime autant cela. Nous n'aurons pas besoin de lui mettre un bâillon pour l'empêcher de crier. Il fit un signe au nègre Shoking,—car on doit l'avoir reconnu,—prit mistress Fanoche à bras le corps et la chargea sur son épaule.—En route, dit M. Simouns. Shoking et lui avaient laissé à la porte un fiacre à quatre places. Ils y déposèrent mistress Fanoche évanouie; puis M. Simouns souhaita le bonsoir à Tom, l'engageant à se coucher, car, disait-il, le révérend Peters Town ne devait pas rentrer cette nuit-là; et ils montèrent dans le fiacre en disant au cabman: Conduis-nous à la station de police.

—Mais, dit alors Shoking, je croyais que nous allions à Newgate, maître. Alors, qu'allons nous faire à la station de police?

—C'est ce que tu vas voir. Nous allons chercher le dossier de mistress Fanoche. Tu penses bien, dit-il, qu'il faut que la misérable soit pendue. Et pour qu'elle soit pendue, il faut que le magistrat qui l'a interrogée et l'a laissée libre sous caution, remette son interrogatoire et son dossier au gouverneur de Newgate.

—Mais puisqu'il l'a admise à fournir caution?

—Aussi ne saura-t-il pas ce que je veux faire du dossier que je vais lui réclamer de la part du révérend en lui montrant l'ordre écrit par le lord chief justice.

La station de police était à deux pas de la maison du révérend. Quand la voiture s'arrêta, mistress Fanoche était toujours évanouie.—Je te la confie, dit M. Simouns. Et il sauta lestement à terre et tira la sonnette de nuit de la station. Peu après, la porte s'ouvrit et se referma sur lui. Mistress Fanoche était toujours évanouie; cependant un soupir souleva sa poitrine, et Shoking se dit: Je crois qu'elle revient à elle. En effet, le premier soupir fut suivi d'un second, puis d'un troisième, et la nourrisseuse s'agita convulsivement sur la banquette du fiacre. Mais, en ce moment, on ouvrit la portière, et M. Simouns reparut, un immense portefeuille sous le bras. C'était le dossier de mistress Fanoche.—A Newgate cria-t-il au cocher.

A peine la voiture se fut-elle remise en mouvement, que la nourrisseuse ouvrit les yeux.—Où suis-je? dit-elle. Les lanternes projetaient une faible clarté à l'intérieur du fiacre. Mistress Fanoche aperçut d'abord le nègre, puis M. Simouns, et crut avoir affaire à des inconnus.—Mon Dieu! répéta-t-elle, où suis-je? quels sont ces hommes? que me veulent-ils? Mais alors, une voix qui la fit tressaillir lui répondit:—Ma chère, vous êtes au pouvoir de deux agents de police, qui vous conduisent à Newgate, d'où vous ne sortirez que le jour de votre mort.—Mistress Fanoche jeta un cri aigu.

—Oh! cette voix, dit-elle, où donc ai-je entendu cette voix? M. Simouns se mit à rire:

—Cela t'apprendra, ma chère, dit-il, à trahir l'homme gris. A ces paroles, mistress Fanoche poussa un nouveau cri et retomba évanouie sur les coussins du fiacre. Une demi-heure après les portes de Newgate se refermaient sur elle, et M. Simouns remettait son dossier au gouverneur. Dès lors, aucune puissance humaine ne pouvait plus sauver mistress Fanoche de la potence qu'elle avait si bien méritée....—L'heure de Dieu vient tôt ou tard, murmurait l'homme gris en s'en allant, et Dieu, c'est la suprême justice.