XXVI
Miss Ellen avait parfaitement deviné le moyen employé par l'homme gris pour quitter le souterrain et retourner dans le Southwark.
A Londres, où la Tamise est cinq ou six fois plus large que la Seine, il y a des milliers de barques sur le fleuve.
L'absence de quais force les négociants à avoir leurs magasins ouverts sur le fleuve: de là pour eux, la nécessité d'avoir une barque.
De distance en distance une rue étroite descend jusqu'à la rivière. C'est presque toujours en face de cette rue qu'on amarre les bateaux.
La nuit, le premier venu est libre de détacher un bateau, et de s'aller promener sur la Tamise à ses risques et périls, par exemple, car il peut manoeuvrer maladroitement son embarcation et chavirer; ou bien encore rencontrer les gens de police du Royalist et ne pas leur donner des explications suffisantes pour qu'ils lui laissent continuer sa promenade.
Ces deux chances à courir n'avaient probablement pas beaucoup ému l'homme gris, car il avait traversé la première fois la Tamise dans un étroit bateau, et avait amarré cette petite embarcation à l'anneau de fer remarqué par miss Ellen.
Le bateau, solidement attaché, n'avait été vu par personne sans doute, car l'homme gris, après sa brusque et mystérieuse sortie du cabinet de lord Palmure, regagnant la Tamise par le souterrain, le trouva à la place où il l'avait laissé.
Il remonta dedans, prit l'unique aviron qui s'embossait à la poupe dans une entaille et se mit à godiller, pour nous servir du terme consacré.
En moins d'un quart d'heure, l'homme gris eut traversé la Tamise. Il atteignit le Southwark, laissa la barque où il l'avait prise et s'enfonça dans le dédale de petites rues noires qui environnent Saint-George. Les abords de l'église étaient plongés dans le brouillard et le silence.
La lampe s'était éteinte en haut du clocher, et il ne passait personne au long du cimetière dont la grille, au lieu d'être fermée, avait été poussée tout contre, de façon que l'homme gris pût rentrer quand bon lui semblerait.
Cependant, comme il arrivait à cette grille, il lui sembla qu'il entendait une sorte de gémissement.
Il entra dans le cimetière et prit le sentier qui conduisait à la petite porte du choeur.
Alors il entendit plus distinctement les gémissements, et, ayant fait quelques pas encore, il vit une forme noire accroupie sur le seuil de la porte. Cette forme noire était un homme, et cet homme tenait son front dans ses mains.
Comme la nuit était sombre et le brouillard épais, il eût été difficile à l'homme gris de voir le visage de cet homme. Aussi s'arrêta-t-il brusquement et s'écria-t-il: Qui est là?
La forme noire se dressa et une voix lamentable répondit: C'est moi... moi, Shoking....
—Ah! c'est toi, dit l'homme gris, dont Shoking avait pareillement reconnu la voix.
—Qu'est-ce que tu as donc? on dirait que tu pleures. Que t'est-il donc arrivé?
—Un grand malheur. Tout à fait personnel, maître; cela ne regarde que moi.
L'homme gris tira une petite clé de sa poche, ouvrit la porte du choeur, et introduisit Shoking dans l'église.
L'obscurité était plus grande encore à l'intérieur qu'au dehors.
—Ne fais pas de bruit, dit l'homme gris en prenant Shoking par la main et en l'entraînant vers l'escalier du clocher, il ne faut pas réveiller le vieux sacristain.
Shoking monta, sans souffler mot de son malheur; mais il poussa des soupirs à fendre l'âme, et l'homme gris disait:
—Qu'est-ce qu'il peut donc bien avoir, l'ami Shoking.
Après être arrivé dans la chambrette qu'il habitait en reclus, l'homme gris, qui s'était procuré de la lumière, devina, sinon la vérité tout entière, au moins une partie de la vérité. L'homme qu'il avait devant lui avait bien la voix de Shoking, mais plus rien que la voix.
Ce n'étaient plus les cheveux roux de Shoking, la peau blanche de Shoking.
L'homme gris avait devant lui un vieux nègre à cheveux blancs, lequel pleurait comme s'il avait reçu des centaines de coup de fouet.
—Ah! mon Dieu! dit-il, qu'as-tu donc fait? est-ce que tu as bu, par hasard, la potion préparée pour John Colden?
—Hélas! oui, dit Shoking en levant au plafond des yeux pleins de larmes.
—Mais pourquoi?
—Pour sauver ma vie.
Et Shoking, appelant à lui tout son courage, raconta comment il était tombé dans les mains de John le rough et de ses associés et s'était trouvé dans la cruelle alternative de devenir nègre ou d'aller servir, au fond de la Tamise, de nourriture aux poissons.
Cependant il ne put s'empêcher de sourire à travers ses larmes, quand il fit le récit de son entrevue sur le pont de la péniche avec John, qui ne le reconnaissait pas et l'avait pris pour un véritable nègre.
—Eh! bien dit alors l'homme gris, pourquoi te désoles-tu. Parce que tu crains de rester nègre? Tu tenais donc bien à ton physique? As-tu donc une maîtresse? Es-tu amoureux?
—Ni l'un ni l'autre, je suis trop vieux.
—Eh bien! alors qu'est-ce que cela peut te faire d'être noir ou blanc?
—Mais, maître, comment, à présent, pourrai-je redevenir lord Wilmot?
L'homme gris partit d'un éclat de rire.
D'un mot, Shoking avait éclairé la situation.
Une fois hors de danger, le vaniteux mendiant s'était pris à songer que jamais on n'avait vu un nègre devenir lord, et il avait déjà joué le rôle de lord Wilmot assez souvent pour y tenir.
De là ce désespoir auquel il était en proie.
Ce que regrettait Shoking désormais, c'était la ruine de ses espérances vaniteuses. Mais l'homme gris se hâta de lui dire: Console-toi, tout peut s'arranger. Tu ne t'appelleras plus lord Wilmot, mais tu peux: devenir le marquis de Valdemar-y Mendoza-y-Perez.
—Qu'est-ce que cela? dit Shoking ébloui par un titre pompeux.
—Un Brésilien fort riche, un mulâtre héritier d'un seigneur portugais et qui remue des millions et des pierreries. Et puisque je t'avais crée lord, rien ne m'empêche de te faire marquis. Il y a mieux, tu seras d'autant plus sérieusement marquis que personne, désormais, ne pourra plus reconnaître le mendiant Shoking.
Et Shoking, qui ne pleurait plus, finit par sourire, et l'homme gris murmura:
—O vanité! tu seras donc toujours la reine de ce bétail méprisable qu'on appelle les hommes.
Shoking n'entendit point ces paroles. Shoking songeait que les Brésiliens sont bardés de décorations, et que le grand cordon d'un ordre de l'Éléphant blanc ou noir, lui irait à ravir. Shoking était consolé.