XXXIX
En présence de cette accusation formelle, énergique, qui faisait retomber sur l'abbé Samuel la responsabilité de la mort de Paddy, le magistrat de police qui avait commencé l'enquête, comprenant qu'il ne s'agissait pas d'un meurtre ordinaire, ordonna aux policemen de faire sortir la foule, afin qu'il pût se livrer à une enquête minutieuse.
Le peuple anglais est assez docile envers la police. Tout le monde sortait donc sans murmurer, laissant le magistrat, les policemen, Lisbeth et ses deux enfants auprès du cadavre de Paddy.
Mais elle demeura au dehors, remplissant le passage et presque tout Adam's street. Divisés par groupes de huit ou dix personnes, les curieux causaient et émettaient mille avis différents. Paddy n'avait pas, du reste, une oraison funèbre bien élogieuse.—C'était un assez triste drôle, disait un publicain qui lui avait fait crédit autrefois et n'avait jamais pu en être payé.
—Sa femme est une méchante femme, répliquait une commère du voisinage. D'abord, elle accuse le prêtre catholique bien légèrement...
—Et puis, reprenait un troisième, en admettant que cela soit vrai, Paddy n'a que ce qu'il méritait. Du moment où il mangeait le pain du prêtre, il ne devait pas s'associer à ses ennemis.
—Cela est vrai, dirent plusieurs voix.
Mais toutes ces conversations avaient lieu à voix basse, sans bruit, sans tapage, et sans aucune de ces bousculades qui font la gloire des attroupements parisiens. L'Anglais est calme, il a l'habitude de vivre la nuit et d'agir à sa guise sans jamais gêner la liberté d'autrui.
Un nouveau personnage qui n'était pas entré dans la maison du mort et qui n'était passé par là qu'après que le magistrat de police l'eût fait évacuer, se mêla alors aux différents groupes, recueillant ça et là des indications et des renseignements. Il était pauvrement vêtu et ressemblait plutôt à un petit commis du quartier de la Poissonnerie et des docks qu'à un gentleman. Cependant il s'exprimait en très-bons termes, et il demandait ce qui s'était passé avec une grande politesse. La commère, qui, déjà, s'était exprimée sévèrement sur le compte de Lisbeth, se chargea de le mettre au courant.
Cet homme, que personne ne connaissait, du reste, dans le quartier, apprit ainsi qu'on avait assassiné Paddy et que la femme de Paddy accusait l'abbé Samuel de ce crime. Il haussa imperceptiblement les épaules, ne se prononça ni pour ni contre, glissa d'un groupe à l'autre et finit par arriver jusqu'à un policeman qui s'était mis en sentinelle à la porte même du mort.
—Mon ami, voulez-vous avertir un de vos collègues qui sont de l'autre côté de la porte?
—Pourquoi faire? demanda le policeman avec flegme.
—Il y a dans cette maison un cadavre? Le cadavre d'un homme assassiné? Et le magistrat de police se livre à une enquête?
Mais oui, répondit le policeman sans s'impatienter le moins du monde. L'Anglais est le plus patient des hommes.
—Eh bien! reprit le personnage inconnu, dites à un des policemen qui sont dans l'intérieur, qu'un homme qui peut fournir des renseignements sur le meurtre et aider l'enquête, demande à être introduit.
Ce que la police anglaise a d'admirable, c'est qu'elle ne repousse personne et ne dédaigne aucun renseignement, si insignifiant qu'il puisse être. Le policeman fit un signe de tête affirmatif. Puis il frappa à la porte, qu'un des policemen placés à l'intérieur entr'ouvrit. On entendait toujours à travers cette porte les cris de douleur des deux enfants. Mais Lisbeth, ivre de vengeance, parlait d'une voix nette et brève, accumulant preuves sur preuves pour perdre l'abbé Samuel. Le policeman de l'intérieur transmit au magistrat de police les paroles de son collègue. Le magistrat donna l'ordre de faire entrer l'homme qui disait avoir des renseignements à fournir. Cet homme entra.
—Qui êtes-vous? lui dit le magistrat.
Ce personnage qui, jusque là, s'était exprimé en très-bon anglais, eut alors un accent allemand très-prononcé.
—Mylord, dit-il, je suis Allemand et médecin.
—Votre nom?
—Conrad Hauser.
—Vous avez des renseignements à nous donner? Parlez...
—Je puis vous faire connaître l'assassin de cet homme. A ces paroles, Lisbeth se leva frémissante.
—Ah! si tu fais cela, dit-elle, je te bénirai, et je consens à aller nu-pieds toute la vie, ajouta-t-elle, se servant d'une formule usitée parmi le peuple de Londres et dont le sens est intraduisible.—Ah! vous connaissez l'assassin? Il faut nous le nommer, dit le magistrat.
—Je ne le connais pas, mais si Votre Honneur donne les ordres que je demande, je pourrai montrer son portrait à tout le monde.
—Je ne vous comprends pas, dit le magistrat.
Le personnage reprit:—Il y a vingt ans, mylord, que je m'occupe d'une question médicale très-grave, et j'ai fait une découverte dont je viens vous offrir l'application. Cet homme s'exprimait avec un calme, une conviction qui excluaient la pensée qu'il pouvait être fou. Cependant le magistrat ne put s'empêcher de l'examiner avec une certaine défiance.
—Remarquez, mylord, dit-il, que ce que je vais vous demander n'entrave en rien la marche ordinaire de la justice, et Votre Honneur peut faire arrêter les personnes soupçonnées.
—Enfin, dit le magistrat, que demandez-vous?
—Une chose bien simple: que le cadavre soit envoyé soit à l'hôpital Saint-Barthélémy, soit à la Morgue, ou même qu'il demeure ici... pourvu qu'on n'y touche pas jusqu'à demain matin.
—Et demain matin? fit le magistrat.
—Je pourrai désigner sûrement le meurtrier.
Ce disant, cet homme, assez misérablement vêtu, tira de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille un billet de vingt livres.
—Mylord, il est d'usage de faire déposer une caution aux gens qui sollicitent l'intervention de la justice. Je suis prêt à remettre en vos mains cette somme en garantie de ma bonne foi.
—Cela est parfaitement inutile, répondit le magistrat. Le cadavre restera ici, à la place où il est, sous la garde de deux policemen, et demain vous pourrez faire vos expériences, sans que pour cela, la justice attende les résultats pour agir. Le médecin allemand s'inclina et sortit.
A deux pas de la maison de Paddy, il y avait un nègre qui paraissait chercher quelqu'un dans la foule, et celui qui avait dit se nommer Conrad Hauser, alla droit à lui, et, lui prenant le bras, l'entraîna hors du passage, dans la direction d'Adam's street.