XXXVIII
A mesure qu'elle approchait de chez elle, Lisbeth sentait son coeur battre à outrance et ses jambes fléchir sous le poids de son corps. Comme elle entrait dans Adam's street, elle vit un groupe d'hommes sous un bec de gaz, à l'entrée du passage où elle demeurait. Ces hommes causaient avec animation et paraissaient s'entretenir de quelque événement extraordinaire. Il y avait également du monde au seuil d'un public-house encore ouvert. Lisbeth s'approcha toute tremblante. Personne ne fit attention à elle, tant l'émotion était générale. Le Southwark, bien que misérable, est un quartier tranquille, et les scènes sanglantes du Wapping y sont si rares que Lisbeth entendit une voix qui disait:—Il y a au moins dix ans que pareille chose n'est arrivée.
Comme elle s'approchait encore, elle put voir dans le passage et sentit ses cheveux se hérisser.
Le passage était plein de monde et une douzaine de policemen allaient et venaient à travers la foule compacte devant la maison de Paddy. Lisbeth fit quelque pas encore et s'arrêta muette, la gorge crispée, en proie à une mystérieuse épouvante. La porte était ouverte, la maison pleine, et elle entendait des cris de désespoir auxquels elle ne pouvait se tromper: elle avait reconnu la voix de ses deux enfants. Une voisine, qui était descendue à demi-vêtu dans la rue, reconnut Lisbeth et vint à elle.
—Oh! ma chère! lui dit-elle en la serrant dans ses bras, êtes-vous assez malheureuse!
Lisbeth ne savait rien encore, et pourtant elle devinait tout. Soutenue par sa voisine, pâle comme une morte, sans voix dans la gorge, l'oeil rouge et sec, marchant comme un automate, elle entra dans la maison.
Paddy était là. Mais Paddy était mort!... Les deux enfants, agenouillés sur le cadavre, se tordaient les mains en poussant des cris aigus. Le cadavre était épouvantable à voir. Il avait reçu quatre coups de couteau, deux au ventre, un dans l'épaule, un quatrième lui avait labouré la joue; mais aucune de ces blessures n'avait dû amener une mort instantanée. La gorge du mort portait des traces de mains crispées qui avaient dû l'étrangler, en désespoir de cause.
Enfin les vêtements en lambeaux du malheureux prouvaient qu'il avait soutenu, avant de mourir, une lutte désespérée avec ses assassins, car ils devaient être plusieurs, à en juger par les marques de strangulation et les quatre blessures d'abord, et ensuite par la force herculéenne dont le malheureux était doué et qui ne permettait pas de croire qu'un seul homme en fût venu à bout.
Des policemen, en tournée de nuit, avaient trouvé Paddy baignant dans son sang, au fond d'une ruelle appelée Edmond lane et qui descend de Belvedere road vers la Tamise. Les policemen de Londres ont chacun leur quartier, ce qui fait qu'à la longue ils connaissent à peu près tous les habitants de leur circonscription. Un de ceux qui faisaient partie de la ronde nocturne avait dit en voyant Paddy:—Je ne sais pas au juste le nom de cet homme, mais je le connais de vue et il doit demeurer aux environs d'Adam's street. Cette affirmation avait fait qu'au lieu de transporter le cadavre à la Morgue, on l'avait porté dans le Southwark.
Au coin d'Adam's street le même policeman était entré dans un public-house et avait fait signe au publicain de sortir. Celui-ci avait à peine jeté les yeux sur le cadavre qu'il s'était écrié:—C'est Paddy!
Tous ceux qui se trouvaient dans le public-house étaient également sortis et avaient tous reconnu Paddy; vers le milieu d'Adam's street, le personnel d'une autre taverne s'était joint à cette petite escorte qui suivait déjà les policemen portant le cadavre. En moins d'un quart d'heure tout le quartier s'était trouvé en rumeur. On avait transporté Paddy chez lui, tandis que la malheureuse femme allait le chercher dans Queen's tavern. Les enfants éveillés en sursaut, voyant leur père mort, avaient témoigné le plus violent désespoir.
Les policemen étaient allés éveiller le magistrat de police du quartier, et celui-ci arrivait au moment même où Lisbeth, de retour aussi, se trouvait en présence du cadavre de son mari.
D'abord la pauvre femme avait été frappée de mutisme. Elle voulait pleurer, mais ses yeux étaient sans larmes; elle voulut crier, sa gorge ne laissa passer aucun son. Le magistrat interrogea tour à tour plusieurs personnes, mais nul ne put lui fournir aucun renseignement.
Paddy était sorti de prison l'avant-veille; on ne lui connaissait pas d'ennemi, et il était trop pauvre pour qu'on pût supposer qu'il avait été assassiné par des voleurs. A la fin Lisbeth put jeter un cri. La voix lui revint pleine de sanglots.
—Oh! s'écria-t-elle, c'est le prêtre!
—Quel prêtre? demanda le magistrat de police.
—Le prêtre catholique!
—Qui a assassiné votre mari? fit encore le magistrat avec un étonnement croissant.
Lisbeth avait maintenant l'oeil flamboyant, les narines dilatées, et l'instinct de la vengeance lui donnait des forces et éveillait en elle une sauvage énergie.—Oh! non, dit-elle, ce n'est pas le prêtre qui a frappé, mais ce sont les hommes qui lui obéissent. Le magistrat crut saisir un premier indice dans ces paroles.—Madame, dit-il, expliquez-vous clairement. Sur notre libre terre d'Angleterre, les meurtriers sont toujours punis.
—Un prêtre catholique, un Irlandais, reprit Lisbeth, dont les sanglote couvraient la voix, nous a fait du bien, car nous étions bien misérables.
—Et vous voulez que ce soit lui qui ait Commis un pareil crime? Mais dans quel but?
—Mon pauvre homme, répondit Lisbeth, s'était associé à ces hommes qui voulaient gagner la prime offerte par la police à ceux qui retrouveraient John Colden, le condamné à mort. Le prêtre qui est celui-là même qui a assisté John lorsqu'on l'a enlevé sur l'échafaud, aura considéré Paddy comme un ingrat et un traître...
Il y avait une foule compacte dans ce misérable logis, autour de ce cadavre, et tout le monde entendit formuler cette accusation terrible contre l'abbé Samuel.
—Oui, oui, dirent plusieurs voix, le prêtre est encore venu ce matin.—Nous l'avons vu, répétèrent d'autres personnes.
Parmi les gens qui entouraient le cadavre, il y avait un homme d'âge mûr, d'aspect austère, qui ne disait rien, mais dont les yeux d'un gris pâle reflétèrent alors une sombre joie. Cet homme, entièrement vêtu de noir, se dégagea peu à peu de la foule et se glissa hors de la maison. Puis il s'éloigna à petits pas, en murmurant:—Ah! cette fois, je crois que je tiens ma vengeance! Or, cet homme qui s'éloignait ainsi et qui n'avait frappé l'attention de personne, était le révérend Peters Town, ce ministre vindicatif qui avait juré la perte de l'abbé Samuel...