A MADAME GEORGE SAND
_Ce livre est mon premier coup d'aile.
Il est signé d'un nom d'enfant;
Mais l'enfance a cela pour elle
Quelle est faible et qu'on la défend.
Vous le savez mieux que personne,
Reine au front de musc, abrité
Par une immortelle couronne,
Qui pourtant m'avez adopté.
Vous la gloire, vous le génie,
Vous oubliez votre moisson
Précieuse et du ciel bénie,
Pour mieux sourire à ma chanson!
Vous trouvez en ce temps morose
Un plaisir magnifique et doux
A faire de rien quelque chose:
Mais qui le peut, si ce n'est vous?
Sur sa route, quand on est reine,
On donne à des bohémiens,
Et l'on peut être la marraine
De méchants vers comme les miens.
C'est le droit du rayon superbe,
Lorsqu'il embrase la forêt,
De dorer aussi le brin d'herbe
Que tout passant dédaignerait.
Il enflamme, il éclaire ensemble
Tout un monde horrible ou charmant,
Et de la goutte d'eau qui tremble
Fait l'égale du diamant._
Nohant, Juillet 1862.