III

C'est la liqueur de feu qui guérit ou qui tue.
C'est le coursier sans frein, qui va bride abattue:
Malheur au cavalier! car sa bête au pied sûr
Peut lui briser d'un coup la tête contre un mur!
C'est le rêve épuisant d'une ivresse nerveuse
De morphine ou d'opium: Ah! malheur à celui
Qui s'enivre de kief lorsque le jour a lui!
Son front se flétrira comme une tubéreuse
Au contact d'un serpent. Pour lui, plus de sommeil;
Tantôt il fuira l'ombre et tantôt le soleil;
Il aura beau fumer, boire et tripler la dose:
Rien! Et si quelque soir, d'aventure, il repose,
La nuit qu'il dormira n'aura plus de réveil.

C'est l'idéal brillant du pays de nos rêves.
C'est la sirène en mer; c'est l'ange aux ailes d'or
Qui nous prend dans son vol et nous fait voir des grèves
Où nous n'irons jamais, et nous montre le port,
Sans nous montrer l'écueil d'où lui sourit la mort;
Car dans notre univers les anges ont des glaives
Et lorsque celui-là, l'ange au chant séducteur,
Nous sourit en passant et nous touche de l'aile,
Malheur à l'imprudent qui tend les bras vers elle
Et le suit dans son vol vers un rêve enchanteur!
S'il monte jusqu'aux cieux, plus léger que la flamme,
S'il s'endort au départ dans un charme trompeur,
S'il se berce au concert d'une amoureuse gamme,
Ou suit en souriant quelque ombre de bonheur:
Malheur! malheur à lui! l'ange a brandi son glaive,
Un glaive flamboyant, et qui perce en plein coeur!
Alors, sentant frémir l'aile qui le soulève,
Il pousse un cri funèbre; et, sortant de son rêve,
Se réveille en sursaut sur cette terre en pleur;
Et, là, désespéré, pleurant sur sa chimère,
Sombre et suivant des yeux son rêve qui s'enfuit,
Chante au sein de la nuit, d'une voix triste et claire,
Un chant plein de sanglots perdu dans le mystère,
Et tel que le passant qui rentre après minuit,
Se sentant frissonner, murmure une prière,
Et croit entendre encor dans le soir solitaire
Comme une étrange voix dont l'écho le poursuit.

Plus doux fut le bonheur, plus l'ombre en est amère!
Plus le jour fut ardent, plus profonde est la nuit!
La lune brille au ciel d'un éclat funéraire.
Et quand le malheureux contemple sa misère,
Il n'en peut comparer l'immensité sur terre
Qu'à l'infini perdu qui se ferme sur lui!