II
C'est l'heure où le soleil empourpre l'horizon
De ses derniers reflets. D'un plus tiède rayon,
Tendre comme une étreinte et doux comme un sourire,
A la terre qu'il quitte il semble vouloir dire
Adieu. Telle en sa chambre, une femme, le soir,
Avant de se coucher prolonge sa toilette
Et reste à se peigner, nonchalante et coquette,
Et, le sourire aux dents, s'attarde à son miroir:
Telle, au déclin du jour, la nature amoureuse
Se pare et se fait belle aux rayons du couchant
Et devient tout à coup plus tendre et plus rêveuse,
Comme fait sa maîtresse au départ d'un amant.
Rien ne dort à cette heure; et pourtant c'est à peine
Si l'on entend la brise au murmure pensif,
Si l'on distingue au loin le bruit d'une fontaine
Qui coule en murmurant sur le marbre massif
Ou le chant des oiseaux regagnant leur couvée.
Quel calme! différent de celui de la nuit;
Quel silence joyeux entremêlé de bruit!
Il semble, à voir ainsi la campagne noyée
Dans ce dernier baiser d'un soleil pâlissant,
Que les cieux sont plus doux, que l'ombre est plus amie,
La brise plus riante et plus chère la vie
Et que l'amour, lui-même, en est plus caressant.
On croirait par moments, quand frémit le feuillage,
Voir des ombres passer en se donnant le bras;
Évoquer leur fantôme et deviner l'image
D'un monde d'amoureux qu'on ne soupçonnait pas.
Dante! N'était-ce pas ton couple au doux murmure
Qui passait tout à l'heure à travers ce massif?
N'était-ce pas son vol dont la traînante allure
Le faisait frissonner avec un bruit plaintif?
Lovelace sans âme et toi, pâle Clarisse,
Est-ce vous qui fuyez en frôlant les buissons?
Il me semblait entendre, à travers leurs chansons
Monter, comme un écho de ton long sacrifice,
Et mourir sur ta lèvre un soupir de regret,
Pauvre fille! Mon coeur te suivait dans ta peine
Et tandis que ton ombre indécise et sereine
M'apparut, j'ai senti que mon âme pleurait.
Est-ce toi, dis, Manon, immortelle charmeuse?
Est-ce ta voix joyeuse et ton rire moqueur?
Où vas-tu si légère et si peu soucieuse
De ton indigne amant qui causa ton malheur?
O Werther! est-ce toi, pauvre amie déchirée?
Viens-tu trouver ce soir ta Charlotte adorée
Au premier rendez-vous que son coeur te donnait
Pour ce monde où tous vont et que nul ne connaît?
Est-ce toi qui gémis, ô frêle Desdémone,
Dont la plainte se mêle au chant des rameaux verts?
Hélas! ton coeur criait sous le vent des hivers
Comme fait, sous l'orage, un saule qui frissonne.
Telle une algue battue au caprice des mers!
C'est toi, gai Roméo? Cette forme inquiète
Qui se penche à ton bras, est-ce ta Juliette?
Est-ce toi, Marion? Doña Sol, est-ce toi?
Rosine! Camargo! Belcolore au coeur froid!
Répondez, est-ce vous? ou votre chère image
N'est-elle que l'effet d'un bizarre mirage?
Est-ce votre fantôme apporté par le vent,
Ainsi qu'aux nuits d'automne un tas de feuille morte,
Que la bise disperse et que l'orage emporte,
Suit l'aquilon qui passe et s'arrête en un champ?
O qui que vous soyez! visions passagères
Ou fantômes errant dans le jour qui pâlit,
Qu'il est doux de rêver à vos charmants mystères
Et de sentir en vous notre âme qui frémit!
Mais c'est bien vous; j'entends votre voix qui soupire,
Et vos soupirs sont doux comme un souffle de mai.
Vous passez en silence et je vous vois sourire
Et mon âme ressent jusqu'à votre martyre
Et voltige avec vous dans cet air embaumé.
Ainsi notre âme rêve à l'instant solitaire
Où le soleil soulève, à son heure dernière,
Un coin du voile bleu que vient jeter la nuit,
Comme un ange rêveur qui laisse, sur la terre,
Son manteau scintillant traîner derrière lui.
Raphaël! ton pinceau l'avait-il devinée
Cette forme au contour si pur?
Ton esprit l'avait-il entrevue ou rêvée
Cette tête, qui n'est ni brune ni cendrée,
Aux yeux plus profonds que l'azur?
Lorsque ta Marguerite au seuil de son église,
O Faust, apparut à tes yeux,
Vis-tu rien de plus beau que cette femme assise?
Un rayon de soleil dore encor ses cheveux
Que froisse et caresse la brise.
Arbres déjà pâlis par l'automne au front roux!
Vastes cieux! pensives étoiles!
Qui passez éternels, les yeux fixés sur nous,
Astres muets! Témoins pour qui tout est sans voiles,
Avez-vous rien vu de si doux?
Qui donc est cette femme? En la voyant assise,
Immobile, troublée, inquiète, les yeux
Vers le sol, on dirait la statue indécise
D'une vierge hésitante ou d'un ange amoureux
Qui lutte encore avant de renoncer aux cieux.
Ce n'est pas la douleur que sa pose rappelle;
Elle n'a pas l'air triste, elle a l'air inquiet.
Elle écoute son coeur, et son coeur est muet.
C'est donc une ombre encor? Non, mais qui donc est-elle?
Cette femme est Rosine et, sous ce rayon d'or,
Dans sa mélancolie, elle est plus belle encor.
Elle est charmante ainsi. Ce cadre de verdure
Rehausse encor sa grâce et lui sert de parure.
Mais elle n'est pas seule. Assis à quelques pas,
Un jeune homme au front triste et beau la considère
De son regard profond. Il a l'air un peu las;
On devine aisément qu'une pensée amère
A dû plisser sa lèvre indolente: et ses yeux
S'attachent sans relâche à celle qu'il supplie,
Comme pour demander ou la mort ou la vie
A ce regard de femme errant et soucieux.
On sent que ce regard le fascine et l'attire.
Rosine, cependant, continue à rêver;
Il semble qu'elle ait peur de ce qu'elle va dire.
—Mais lui, d'une voix grave, avec un doux sourire:
Quel silence! Rosine, et qu'en dois-je augurer?
Ces mots que votre bouche hésite à murmurer,—
Soyez franche,—sont ceux que je tremble d'entendre.
Si je l'ai deviné, pourquoi vous en défendre?
Pourquoi rester muette et me laisser au coeur
Un doute, plus cruel encor que sa douleur?
Et surtout….
ROSINE.
Je sais bien ce que vous m'allez dire,
Stello; mais songez donc: vous me forcez ici
D'accepter un amant ou de perdre un ami.
STELLO.
Rosine, écoutez-moi. Pour un homme, le pire
Qui lui puisse arriver quand il est amoureux,
C'est de se voir bercer de ce mot vague et creux
Qui, s'il n'est un mensonge, est encor un blasphème.
Que me fait l'amitié de la femme que j'aime?
J'aime! C'est dire assez qu'il me faut votre corps,
Vos larmes, vos baisers, votre âme tout entière!
Et vous allez m'offrir une telle misère?
Appelez vos laquais pour me jeter dehors.
Soyez plus charitable en étant plus altière.
Avouez-moi plutôt que je vous fais horreur
Et que vous m'exécrez, que mon amour vous blesse,
Mais ne me plongez pas ce poignard dans le coeur
D'avoir encor pitié de moi dans mon malheur.
ROSINE.
Vous me comprenez mal et j'en ai de tristesse,
Failli pleurer, Stello.
STELLO.
Maudite ma tendresse
Qui fait naître une larme en un regard si doux!
O ma reine! Oh! pardon!
ROSINE, souriant.
Vous passez à l'extrême;
Ne soyez point trop tendre après ce grand courroux.
Vous aimé-je en ami? Je l'ignore moi-même.
N'ayant jamais aimé, sais-je si je vous aime?
STELLO.
Non, vous ne m'aimez pas.
ROSINE.
Je le crois comme vous,
C'est vrai. Car je sens bien qu'un jour, s'il se réveille,
Mon coeur, qu'on dit absent, qui, peut-être, sommeille
En attendant son heure, inondera mes sens
Comme un torrent sans frein qui renverse ou qui brise,
Ou qu'il m'envahira dans une ardente crise
Comme un feu souterrain comprimé trop longtemps.
Certes, l'émotion que votre aveu me cause
Est bien loin de cela, pour être de l'amour,
Mais, ce que vous étiez pour moi jusqu'à ce jour,
Je ne m'en rends pas compte et n'en sais autre chose
Que le vague plaisir que j'avais de vous voir.
Votre voix m'était douce et j'aimais à l'entendre;
Je vous aimais enfin, à quoi bon m'en défendre?
J'étais heureuse en vous attendant chaque soir.
M'étiez-vous un ami? Vous m'étiez plus, peut-être,
Et jusqu'ici, Stello, si j'ai, sans le vouloir,
En vous aimant ainsi fait grandir votre espoir,
Vous en avez le droit, vous pouvez méconnaître
Un tel nom. Mais, du moins, laissez-moi regretter
De ne point avoir su vous le faire accepter.
Ainsi dans le grand parc désert, sous la ramure,
Leurs voix s'entremêlaient comme un faible murmure;
Tous deux parlaient encore,—il faisait déjà nuit,—
Oubliant le destin devant cette nature,
Témoin de leur tristesse. Et quand Stello partit,
Son front cherchait en vain la fraîcheur passagère;
Il marchait au hasard et d'un pas inégal.
Une larme brûlante errait sous sa paupière;
Il emportait au coeur une blessure amère.
La comtesse en pleura, dit-on, jusqu'à son bal.