III
Si vous avez connu la mine la plus fière,
Le bras le plus vaillant et le plus noble coeur,
Le coeur le plus aimant qui fût jamais sur terre,
Vous connaissez Stello. Libertin et rêveur,
Tenace comme un roc et doux comme une fille,
Il avait les défauts d'un bon fils de famille
Et ce rare bonheur de compter à la fois
Les solides vertus des héros d'autrefois.
Il avait de bonne heure appris l'expérience,
Son père, Dieu merci! l'ayant, dès son enfance,
Laissé maître de lui comme on l'est à vingt ans;
Ce qui fit qu'il connut la vie avant le temps.
Avec ses vingt-deux ans, il pensait comme à trente
Et s'ennuyait de tout sans que rien le tourmente,
Jusqu'à ce que son coeur se fit prendre un beau jour
A ce jeu si cruel et si vieux de l'amour.
Au reste, sa fortune égalait sa noblesse.
Rien ne vint donc, durant le cours de sa jeunesse,
Entraver sa nature ou gêner son instinct;
Il grandit librement, au gré de son destin.
Ce qu'il était resté Dieu l'avait voulu faire.
Tel il était sorti du ventre de sa mère,
Tel nous le retrouvons au jour de ce récit.
—Et ce qu'il en advint depuis lors, le voici:
Avec de pareils dons que lui fit la nature,
Je vous laisse à penser,—sans compter sa figure,—
Si Stello dans le monde eut bientôt des amis.
Heureusement pour lui, la chose la plus sûre,
Il savait qu'ici-bas, c'est le pouvoir acquis
Sur soi-même, et depuis qu'il marchait dans la vie,
Il avait assez vu comme le monde oublie
Pour s'en faire une règle, et faisait peu de cas
De tout ce qui n'était ni son coeur, ni son bras.
Pourtant, depuis trois mois qu'il connaissait Rosine,
Ceux qui voyaient Stello le trouvaient bien changé.
Il avait doucement senti dans sa poitrine
Grandir un sentiment qui l'avait dominé.
Ce n'était plus alors cet enfant débauché
Que les fous de son bord se vantaient de connaître;
Ce n'était pas non plus,—tant l'amour nous pénètre!
Le Stello d'autrefois incrédule et lassé.
Tout le monde savait qu'il aimait la comtesse.
Aussi bien savait-on, à cette enchanteresse
Sous sa gorge de marbre un coeur non moins marbré.
Ses amis, les meilleurs, l'en avaient détourné;
Mais, soit que ce grand coeur eût trouvé sa faiblesse,
Soit qu'il y vit du sort un ordre impérieux,
Il garda sa chimère et ne l'aima que mieux.
C'est une chose étrange et bien inexplicable
Que ce bizarre aimant qui, d'un être vivant,
Fait l'ombre d'une femme et, comme dans la fable,
Attelle au même joug un couple différent.
Quel mystère inouï, quel sort inexorable
Jette au hasard deux coeurs dans un même courant?
Quel est l'esprit boiteux qui fait ces injustices?
Est-ce un mauvais génie, ami des maléfices,
S'acharnant à ce jeu de mortelles douleurs?
Si le dieu, qui, du moins, préside à ces caprices,
Daignait, dans ses cruels et lâches sacrifices,
Ne se faire immoler que de vulgaires coeurs!
Encor si sa fatale et maudite puissance,
Sans chercher ici-bas les fronts qu'elle a marqués,
Se contentait de prendre avec indifférence,
Aussi bien ceux qui n'ont noblesse de naissance
Ni noblesse de coeur, pour ses festins blasés!
Mais non…. Il semble même, ô misère inouïe!
Que les prédestinés à cette mort sans fin
Portent une auréole et que, dans cette vie,
Un ange les reprend quand la mort les oublie.
—Envoyé de malheur!—c'est l'éternel destin,
Hélas!—Le feu du ciel, né des fureurs sublimes,
N'a menacé jamais que les plus hautes cimes;
Plus l'arbre est élevé, plus il craint l'aquilon.
La douleur est sur terre et choisit ses victimes
Parmi ceux dont le sceau du génie est au front.
Ils avaient donc raison, tous, avec leur morale.
Et notre fier Stello, malgré son beau front pâle,
Sa belle âme et son nom, partait, le coeur brisé.
On prétend qu'il avait juré d'être vengé.
Quoi qu'il en soit, deux jours après cette soirée
Qui décida son sort,—la dernière pour lui,—
De laquelle il sortit l'âme désespérée,
Seul désormais, errant au hasard dans la nuit,
Stello quittait Paris.