XCVI

Paris, 9 avril 1862.

Mon cher Panizzi,

On est toujours ici dans la sotte situation dont je vous ai parlé il y a quelques jours. Tout le monde voit le mal et fait des prédictions sinistres; on dit à Sa Majesté où le bât blesse, et il ne paraît pas près de prendre une résolution.

En attendant, l'anarchie fait des progrès. Les prêtres imaginent tous les jours quelque sottise nouvelle. L'archevêque de Toulouse veut célébrer par une grande fête l'anniversaire d'une conspiration huguenote à Toulouse, et a annoncé une fête solennelle en commémoration d'un petit massacre qui eut lieu en 1562. Il y a de quoi exciter une émeute à Toulouse, où il y a des rouges et des blancs, également mauvaises têtes.

J'ai dîné hier avec trois ministres, tous les trois désolés et désespérant de se faire écouter. Un d'eux, et c'est le plus éloquent de la bande, m'a pris à part pour me prier de parler au maître et de lui dire l'état des choses. «Comment voulez-vous qu'on m'écoute, lui ai-je dit, moi, qui n'ai pas qualité pour être écouté?--C'est précisément à cause de cela, m'a-t-il répondu, que peut-être on vous écoutera.»

Les papistes du ministère, et il y en a plusieurs que bien vous connaissez, lui montrent la révolution déchaînée et lui disent qu'il n'y a de salut que dans les bras des prêtres et des blancs. On prête ce mot à une grande dame, mais je n'y crois pas: «Je n'aime ni les blancs ni les rouges, mais plutôt les blancs que les rouges!» Si cela continue, elle verra ce que peuvent les blancs et ce qu'ils feront pour la défendre.

On disait hier au soir que M. de la Valette allait retourner à Rome et que Goyon serait rappelé. Ce serait une bonne chose, mais il y a déjà longtemps qu'on nous promet cela, et toujours nous attendons. J'ai des nouvelles d'Italie de source que je crois très bonne. On me dit qu'à Naples l'immense majorité est pour l'unité italienne, que les bandes sont très peu nombreuses, très peu dangereuses, et que le personnel ne se compose que de voleurs. En Sicile, le désordre est plus grave; on pille et on vole partout avec impunité. Impossible d'avoir des recrues pour l'armée.

Au sujet de la tournée triomphale de Garibaldi, on prétend que les journaux ont fort exagéré l'effet qu'il a produit. On est allé le voir et l'entendre comme on va à un opéra nouveau. Personne n'attache grande importance à ce qu'il dit ni à ce qu'il fait. C'est une bête curieuse. Le mal, à mon avis, c'est qu'il y a tant de bêtes prêtes à suivre celle qui va brouter sur le bord d'un précipice!

Pensez aux commissions que vous aurez à me donner. Selon mon usage, je viendrai sans habits et je puis vous apporter ce que vous désirerez; j'espère, d'ailleurs, que vous n'avez pas besoin d'un piano a queue.

On joue un mélodrame [15] samedi prochain et l'on s'attend à un tapage horrible; car, maintenant, c'est au spectacle qu'on fait de l'opposition.

Adieu, mon cher Panizzi; quand vous vous ennuyez où vous êtes, réfléchissez que vous êtes dans le seul pays ou on peut être sûr de son lendemain.

[Note 15: ][ (retour) ] Les Volontaires de 1814, par Victor Séjour, dont la première représentation n'eut lieu au théâtre de la Porte-Saint-Martin que le mardi, 22 avril 1862.