CLXVIII

Cannes, 28 octobre 1869.

Mon cher Panizzi,

J'avais fait prêter un serment épouvantable aux demoiselles d'honneur de l'impératrice et à ses deux nièces, de m'écrire de tous les ports, où le yacht impérial s'arrêterait ; mais, jusqu'à présent, je n'ai eu qu'une lettre de Venise. Elle était remplie de points d'admiration. Les sérénades, les promenades en gondole, les glaces et l'enthousiasme du public ont beaucoup touché toutes les voyageuses. Madame de Nadaillac est, je crois, la seule qui se soit occupée du Titien et de Paul Véronèse.

J'attends avec beaucoup de curiosité des nouvelles de Constantinople, particulièrement des deux demoiselles turques, qu'on a données comme cornacs à Sa Majesté. Il paraît qu'elles parlent fort bien français ; mais le curieux est de savoir si elles pensent en turc et si elles traduisent littéralement. En turc, au lieu de dire : « Je regrette de n'avoir pas fait telle chose, excusez-moi, etc., » on dit « J'ai mangé de la… ». En outre, les dames de Constantinople qui ont vu Caragheuz dans les harems, dès leur enfance, parlent des choses les plus secrètes avec une entière liberté. Je crois que les demoiselles d'honneur auront eu beaucoup de jolies choses à apprendre.

Le 26 s'est passé fort tranquillement. On avait des chassepots tout prêts, mais ils étaient cachés. Le public était disposé à se moquer de la République. On a hué une vieille femme et un fou, nommé Gagne, qui propose de guérir tous les cors aux pieds du peuple en commençant par le Corps législatif, et, de plus, de manger les gens qui meurent, par mesure d'économie.

Il me semble qu'on fait, en ce moment, une expérience hasardeuse. On donne à ce peuple-ci une liberté comme jamais il n'en a possédé, et on se flatte qu'il ne fera pas de trop grosses sottises. C'est un peu comme un sage précepteur qui, pour guérir son élève de l'ivrognerie, le soûlerait tous les jours. Cela peut réussir ; mais étant donnée l'anima stupida sur laquelle se fait l'expérience, il y a tout à craindre pour le malade et pour le médecin, pour le dernier surtout.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et ne passez pas l'hiver en Écosse. Quant à vos douleurs de poignet qui vous empêchent d'écrire, ce genre de rhumatisme est appelé par les meilleurs auteurs pigritia prava. Soignez-vous pourtant.