CLXXIV
Cannes, 3 février 1870.
Mon cher sir Antonio,
Merci de votre lettre et de votre vers grec, qui fait justement mon affaire. N'avez-vous pas admiré que, dès le temps de Sophocle, on faisait des concetti? Égysthe dit qu'Oreste a fait un naufrage équestre, parce qu'il s'est cassé le cou en tombant d'un char. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
Je n'ai rien à vous dire de satisfaisant sur ma santé. Comme toute cette machine humaine est mal inventée! Elle meurt petit à petit au lieu de s'éteindre comme une bulle de savon qui crève.
Je ne sais si vous avez suivi les discussions de notre Corps législatif. Si jamais le gouvernement parlementaire a été fait pour le bien d'une nation, ce n'est pas assurément pour le nôtre. Après quatre-vingts ans d'expérience, elle n'y comprend rien encore, ou plutôt lui est absolument antipathique. Le sentiment de tout Français s'oppose à ce qu'il prenne une initiative quelconque, et en même temps le pousse à critiquer tout ce qui se fait autour de lui. Il croit tout ce qui le flatte et nie tout ce qui le contrarie. Avez-vous rien vu de plus triste que cette discussion du traité de commerce, où chacun veut dire son mot, où chacun apporte quelque petit fait non vérifié, et où personne ne sait voir les choses froidement et sans passion?
On dit que l'empereur n'est pas sorti de son calme habituel et que ses nouveaux ministres sont enchantés de lui. Si les choses peuvent aller ainsi quelque temps, smoothly, peut-être à l'excitation ultralibérale, qui subsiste encore, succédera un dégoût profond du parlementarisme, comme il est arrivé en 1849. Mais là est un autre danger ; peut-être, avant cela, les rouges feront-ils quelque sottise énorme. S'ils savent attendre, l'anarchie parlementaire leur livrera dans quelques années la société sans défense.
J'ai vu, il y a quelques jours ici, le frère de Bixio, qui m'a paru beaucoup plus raisonnable que je ne le supposais. Il dit qu'aussi longtemps que la France sera tranquille, l'Italie le sera également, mais que, s'il arrivait ici une révolution, elle passerait aussitôt les Alpes et ferait un mal irrémédiable. Il dit qu'on s'occupe peu du concile hors de Rome, et qu'on ne croit pas qu'on propose l'infaillibilité papale. Pantaleoni, qui est aussi venu me voir, pense à peu près de même. Mon confrère Dupanloup me paraît avoir des velléités de protestantisme.
La fille du duc de Hamilton qu'a épousée le prince de Monaco, et qui est enceinte, a quitté son mari et s'en est allée à Nice. D'autre part, les gens de Monaco menacent de s'insurger. On a aboli les impôts, mais cela n'a eu d'autre effet que de leur donner plus d'appétit. A présent, ils demandent que l'administration des jeux ne puisse prendre pour croupiers que des citoyens de Monaco ; qu'on puisse jouer quarante sous au trente-et-quarante ; enfin qu'on leur fasse un pont en fer. Oignez vilain, vilain vous poinct.
Adieu mon cher ami ; donnez-moi de vos nouvelles.