CXI
Cannes, 7 janvier 1867.
Mon cher Panizzi,
J'ai fait visite avant-hier à lord Russell, que j'ai trouvé revenant de la promenade, dans le costume de M. Punch, avec milady. Il m'a paru mieux portant, moins maigre, mais cependant fatigué et l'air d'un homme qui n'espère plus rien. J'entends plusieurs Anglais d'ici dire qu'il est très possible, voire probable, que lord Derby tienne encore cette session. Milord et milady ont été, d'ailleurs, très aimables. Je n'ai pu réussir à les faire parler politique. Ils ont amené une ribambelle d'enfants.
Les nouvelles que je reçois de Paris sont assez bonnes. Le côté financier est excellent. La loi sur le recrutement devient, à ce qu'il paraît, fort anodine et probablement ne suscitera pas de grands orages. Elle aura de plus l'avantage de n'alarmer personne en Europe, ce qui est un grand point. Malgré la décadence de l'esprit militaire en France, je crois qu'en cas de besoin, nous pourrions encore trouver des forces suffisantes pour prêter le collet à tout venant.
Je trouve qu'on est très sage en Italie et que les choses y prennent une excellente tournure, quoique je ne croie guère à la réalisation du programme de M. Ricasoli, d'une église libre dans un État libre. Outre que le système n'a jamais été du goût des prêtres, je me demande s'il est prudent de l'adopter le lendemain d'une révolution. Il y a tant de points de contact entre le gouvernement et ce que ces messieurs appellent la religion, que de nombreux conflits sont inévitables. Ils les feront naître partout où ils se croiront en force. Il me semble, d'ailleurs, que ce vieil entêté du Vatican perd du terrain, même ici. Il est par trop niais, il y a en lui la douceur obstinée d'un mouton.
Je fais des projets de voyage pour cet été. L'exposition universelle rendra Paris intenable pour les Parisiens, et j'ai quelque envie de passer mes vacances à Venise, où un de mes amis est consul général. Voulez-vous venir prendre des glaces au café Florian sans risque de les gâter par la vue des uniformes blancs? On me dit, d'ailleurs, que Venise sera fort solitaire cet été. Au point de vue commercial et industriel, je ne crois pas qu'elle reprenne jamais son antique splendeur. Ancône, Trieste et Tarente ont trop d'avantages sur elle ; mais ce sera toujours une ville charmante, où les oisifs passent le temps d'une façon agréable.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles.