CXII

Cannes, 20 janvier 1867.

Mon cher Panizzi,

Nous avons été ici pendant trois jours sans communications avec le Nord, la neige ayant enterré le chemin de fer entre Avignon et Valence. C'est pendant ce temps-là que le pauvre Cousin est mort d'une apoplexie presque foudroyante et que rien ne pouvait faire prévoir. Il avait dîné très gaiement la veille. Il s'est plaint le lendemain matin (dimanche dernier) d'avoir mal dormi, mais cela ne l'a pas empêché de travailler à son ordinaire toute la matinée. Vers une heure, il a été pris d'une invincible envie de dormir qu'expliquait la mauvaise nuit de la veille ; il s'est assoupi sur un canapé et ne s'est plus réveillé. On a essayé en vain tous les remèdes pendant douze ou quinze heures. Il conservait encore la vie matérielle, mais il n'a pas repris connaissance et n'a pas même ouvert les yeux. L'expression de sa figure était si parfaitement calme, que probablement le corps même ne souffrait pas. C'était cependant, je vous assure, un horrible spectacle que ce corps inerte résistant encore à la mort, le sommeil d'un enfant et les râlements d'un moribond.

Barthélemy-Saint-Hilaire, qui demeurait chez lui, et moi, nous n'avons pas voulu faire venir le curé, encore moins monseigneur Dupanloup, qui était à Nice et qu'on nous proposait de mander par le télégraphe. Cousin n'avait rien dit à ce sujet, et nous avons craint que, si les prêtres arrivaient, ils ne fissent quelque tour de leur métier, le Dupanloup surtout, qui en aurait fait une relation à sa manière. Le fait est, d'ailleurs, qu'il ne voyait ni n'entendait. Le curé de Cannes, après avoir montré beaucoup de mauvaise humeur, surtout, je pense, parce que l'enterrement doit avoir lieu à Paris, a pourtant envoyé un prêtre lorsque nous avons accompagné le corps à la gare du chemin de fer ; ainsi tout s'est passé décemment et sans scandale.

Je reçois des lettres de Paris où l'on m'entretient de toute sorte de bruits politiques, tous annonçant un changement de système, un grand pas dans le sens libéral et parlementaire. Je crois qu'on exagère la grandeur de ces changements ; mais je suis convaincu qu'il se fera quelque chose. Reste à savoir si cela réussira. A vous dire le vrai, j'en doute un peu. L'éducation politique de ce peuple-ci est fort au-dessous, à mon avis, des institutions qu'il a présentement ; il ne peut qu'abuser des concessions qu'on lui ferait encore. Tout cela m'attriste un peu et m'effraye pour l'avenir.

Nous avons en France un grand nombre de gens, plus forts et plus habiles que M. Bright, qui poussent à la roue tant qu'ils peuvent, pour faire verser le char, déjà embourbé. Les gens de bon sens sont rares et le plus grand nombre est trop dépourvu d'ambition pour se mêler des affaires. Je ne vous dis rien des mesures dont on me parle. Tout est encore trop vague, et, selon toute apparence, vous en saurez plus que moi, lorsque cette lettre vous arrivera.

On dit que vous avez eu un temps abominable à Londres et de la neige comme en Sibérie. J'espère que vous n'étiez pas à patiner sur la Serpentine, lorsque tant de gens ont pris un bain froid. Il paraît qu'il y a eu beaucoup de morts. Connaissiez-vous quelqu'un dans cette affreuse bagarre?

Nous avons, nous aussi, payé notre tribut à l'hiver. Nous avons eu deux jours de gelée qui ont un peu nui à nos fleurs et brûlé les jeunes pousses d'orangers ; mais, à tout prendre, le mal n'est pas grand. Je crains, d'après toute la neige dont on nous parle, qu'il n'y ait des inondations encore dans le centre de la France. M. Dupanloup nous dira encore que cela tient aux mauvais procédés qu'on a pour le pape. Pourtant il semble bien tranquille sur son trône et il empêche les Écossais d'aller à leur prêche, ce qui les mènerait droit en enfer.

Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et écrivez-moi. Je ne suis pas trop mal, malgré toutes les tristes crises que je viens de traverser.

P.-S. Votre billet m'arrive à l'instant. Il me réjouit fort. Je vous écrirai demain ou après. La poste va partir. Allez aux Tuileries, vers une heure et demie, et demandez qu'on remette votre carte au chambellan de l'impératrice. Elle vous recevra avec grand plaisir.