LIII
Paris, 3 septembre 1865.
Mon cher Panizzi,
Jeudi, j'ai passé mon temps au Journal des Savants et à l'Académie. Il paraît que la maladie de Ponsard[8] est un canard, et, si dans vingt-sept jours il n'arrive pas de mort dans le corps des immortels, je suis hors d'affaire. Vendredi, je n'ai pu attraper madame de Montijo. Hier, je suis allé lui demander à dîner. Je lui ai fait vos compliments bien entendu.
[8] Aux termes du règlement de l'Académie, c'est le directeur en exercice, lorsqu'un de ses collègues vient à mourir, qui a charge de recevoir le successeur du défunt. — Mérimée était alors directeur de l'Académie.
Voici le bilan de l'aventure de Neuchatel : madame de Montebello, le bras cassé ; mademoiselle Bouvet, une côte cassée et la clavicule cassée, plus des vomissements de sang qui ont duré plusieurs jours. Elle est hors de danger à présent, mais condamnée à garder le lit pendant quarante ou cinquante jours. Le valet de pied qui a empêché la voiture où se trouvaient ces dames de culbuter celle de l'empereur (qui serait tombée d'une cinquantaine de pieds sur les toits des maisons de Neuchatel), ce valet de pied a eu le pied horriblement fracturé, et d'abord il avait été question de l'amputer ; mais Nélaton a si bien fait que le pauvre diable s'en tirera et en sera quitte pour une quarantaine de jours de repos forcé, la jambe enfermée dans une botte inflexible de dextrine. La princesse Anna a été moins maltraitée que les autres : tout s'est borné à une forte contusion à la joue et à la tempe.
M. de Talleyrand recommandait de n'avoir pas de zèle. Les Neuchatelois en ont eu. Ils ont donné à l'empereur des chevaux neufs qui n'avaient jamais été attelés, et, au lieu de cochers, ce sont des messieurs qui les ont menés. Aussi est-ce un miracle qu'ils n'aient pas été précipités tous d'une soixantaine de pieds au moment où le sifflet d'une locomotive a fait emporter les chevaux. L'impératrice est revenue aujourd'hui à Fontainebleau avec la princesse Anna. Je crois que les autres blessées demeureront encore quelques jours en Suisse. Elles sont, d'ailleurs, aussi bien que possible.
Je suis fâché et content, mon cher Panizzi, que vous me regrettiez. Je vous assure que je suis bien triste à dîner tout seul. J'expédie mon repas en cinq ou six minutes ; et, puisque nous parlons de manger, je vous dirai que je vous trouve bien cruel, après m'avoir engraissé comme on fait les oies, en abusant de leur gourmandise, de venir me reprocher encore de n'avoir pas fait honneur à votre cuisine de Balthazar. Au reste, tous mes amis trouvent que je lui fais le plus grand honneur. Pendant mon absence, miss Lagden m'a procuré l'arc d'un chef tartare qui a eu le malheur d'être tué à Palikao. C'est le pendant de l'arc d'Ulysse pour la force, la roideur, etc. Eh bien, grâce à votre bœuf salé, je l'ai bandé du premier coup.
Vous aurez vu que M. Walewski a été nommé président du Corps législatif. Il a eu dans son département la presque unanimité des suffrages ; mais enfin son élection n'a pas été vérifiée par la Chambre, et il me semble que constitutionnellement parlant, il n'est pas encore député. Mais il lui faut et l'hôtel et le traitement, et on ne sait rien refuser aux quémandeurs.
Il y a des cas de choléra à Paris, mais ils n'ont pas le caractère épidémique. Il fait une chaleur horrible pendant le jour, très frais le soir, les melons et les pêches sont excellents et on se donne facilement la colique. Avis au lecteur. Il paraît que le choléra de Marseille n'est pas beaucoup plus méchant.
Mon article au Journal des Savants a été voté nemine contradicente. Il paraîtra le 1er octobre. Cousin en a été content. J'ai vu avant-hier la duchesse Colonna, qui se rappelle à votre souvenir.
Madame de Montijo voit un peu mieux. Elle sort sans lunettes et est très contente du peu qu'elle a gagné.
Les fêtes de Brest et de Portsmouth déplaisent beaucoup à l'opposition. Son cheval de bataille actuel est de rétablir les anciennes provinces et de détruire l'œuvre si utile de la Convention, qui, en inventant les départements, a fortifié l'unité nationale. Il ne se peut rien de plus fou et de plus absurde, mais la haine est aveugle. Les Broglie, Guizot e tutti quanti sont jusqu'au cou dans ce beau projet. Thiers laisse faire sans approuver.
Tous les ministres sont à la campagne. Leurs Majestés aussi. Il n'y a plus de gouvernement, mais on est parfaitement tranquille. L'empereur partira pour Biarritz le 5 ou le 6, et, le 12, la reine d'Espagne couchera peut-être dans votre lit. Gemuit sub pondere. — Pour moi, jusqu'à ce que j'aie corrigé mes épreuves, je suis esclave.
Adieu, mon cher Panizzi ; je crains de devenir trop poétique ou trop missish, si je vous dis combien je pense à vous et à nos deux solitudes présentes et à nos bonnes soirées passées.