LXXXVI

Paris, 25 juin 1866.

Mon cher Panizzi,

Je suis très en peine de ce qui se passe en Espagne. Cela me paraît fort grave, cette fois. Je crains que la maison de madame de Montijo n'ait reçu quelque éclaboussure, car la bataille a eu lieu à quelques pas de chez elle.

Les Allemands sont beaucoup moins vifs et ne paraissent pas disposés à se presser. Les Prussiens avancent toujours et ont obtenu, sans coup férir, des positions que Frédéric II et Napoléon considéraient comme très importantes. Peut-être que le général Benedek en sait plus long. Je ne suis ni Prussien ni Autrichien, et je crois que les Allemands n'ont pas une âme immortelle, je les verrais avec assez de philosophie s'entre-manger comme les chats de Killkenny ; mais, ici, presque tout le monde est Autrichien. L'autre jour, sur le faux bruit d'une victoire des impériaux, le quartier du Luxembourg a été sur le point d'illuminer, ce qui paraît avoir fort déplu à l'empereur. C'est, peut-être, parce qu'on lui suppose de la partialité pour M. de Bismark que les étudiants et les petits bourgeois ont des tendances autrichiennes. Semper maledicere de priore, est la coutume du Parisien.

On dit que l'empereur a renoncé à son voyage en Alsace par le même motif qui empêche d'aller voir une maison qu'on veut acheter, de peur que le propriétaire n'élève trop ses prétentions. Pour moi, je ne crois pas qu'il ait des intentions contre les provinces rhénanes. Elles ne veulent pas de nous, et je ne sais trop ce que nous gagnerions de force en les annexant. Cela pourrait devenir une Vénétie pour nous. Est-il vrai que Garibaldi soit malade?

Adieu, mon cher Panizzi ; j'espère bientôt philosopher avec vous, de rebus omnibus et quibusdam aliis, dans Bloomsbury square.