V
Cannes, 29 février 1864.
Mon cher Panizzi,
Le ministère prussien est vraiment farceur, et on n'a jamais passé des notes diplomatiques dans un style pareil. Il me paraît évident que vos amis les Danois sont abandonnés de l'univers entier. Ils se défendront honorablement et tueront pas mal de Prussiens avant de lâcher le Sleswig, mais ils le lâcheront.
Il me semble que lord Russell a fait toutes les maladresses possibles dans cette affaire ; mais il n'y avait qu'un moyen de s'en tirer, et ce moyen était trop dangereux : c'était la guerre. On prétend, au reste, qu'il y a dans ce moment une recrudescence d'amitié entre le cabinet anglais et le nôtre, pour une intervention énergique. Je n'y crois pas. Nous avons trop d'embarras chez nous en ce moment pour en accepter d'autres, et ce qui me revient de Paris me donne lieu de croire que l'empereur n'a aucune disposition à s'y engager. Je trouve que les ministres anglais ont été bien faibles, et, si j'en crois quelques tories qui sont ici, ils courraient le risque de se trouver en minorité. Mais que feront leurs successeurs et que pourront-ils faire? Lord Russell a eu le tort de commencer sur un ton trop haut ; car, au fond, je ne crois pas qu'il soit de l'intérêt de l'Angleterre de faire la guerre pour que le Sleswig appartienne au Danemark. Le plus mauvais côté de l'affaire serait que la Prusse et l'Autriche se fussent sincèrement alliées et se fussent garanti leurs possessions non allemandes, le duché de Posen et la Vénétie.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et soignez le moule du pourpoint.