XCII

Paris, 15 juillet 1866.

Mon cher Panizzi,

Hier, contre l'attente générale, mais M. de Boissy aidant, par un discours qui a ennuyé et choqué tout le monde, la discussion du sénatus-consulte a eu lieu, et tout a été bâclé en une heure de temps, au lieu de durer trois ou quatre jours comme on l'avait prévu. Il s'ensuit que je suis libre, et que je pourrais partir pour Bloomsbury square jeudi ou tout autre jour à votre choix. Répondez-moi, au reçu de cette lettre, le jour qui vous conviendrait après mercredi. Dans le cas où vous auriez quelque partie de campagne, dîner ou toute autre affaire, le jour ne me fait rien. Dites-moi par quel train je dois partir ; car vous êtes plus fort en ces matières que Bradshaw lui-même.

Ici, personne ne s'étonne que l'Italie soit retenue par son traité avec la Prusse ; mais ce qu'on n'aime pas, c'est que, à Milan, on jette des pierres dans les fenêtres du consul de France ; qu'à Livourne, on ait insulté des sœurs de la Charité françaises, et qu'en Sicile on ait maltraité l'équipage d'un bâtiment marchand français. Je ne parle pas des portraits d'Orsini exposés à Milan et ailleurs. Je n'ai garde de croire que ces aménités soient du fait du gouvernement italien ou de la nation. Elles sont l'œuvre du parti mazzinien ; mais le gouvernement le ménage un peu trop, et finira par s'en trouver mal. Quant à croire que l'empereur veuille garder la Vénétie pour lui, ou même la vendre, credat Judæus Apella.

Les négociations continuent et la guerre aussi, mais les premières plus activement que l'autre. Cependant il n'est pas improbable qu'il y ait encore une bataille pour disputer Vienne aux Prussiens. La grande question est de savoir ce que veulent faire les Hongrois. S'ils ne se soucient pas de se faire casser les os pour la maison de Habsbourg, tout sera fini dans quinze jours par l'aplatissement de l'Autriche ; sinon, cela peut durer encore longtemps. Aujourd'hui, on disait que la Prusse mettait un peu plus de modération dans ses prétentions. J'en doute fort. M. de Bismark voudrait tout terminer sans congrès, et il a raison. Je ne sache pas que, dans cette affaire, nous demandions rien pour nous, si ce n'est peut-être une rectification insignifiante de frontières du côté de Landau et de la vallée de la Sarre, encore la chose est-elle très incertaine. On a très sagement renoncé à envoyer le prince Napoléon en Italie ; mais c'est déjà une grande faute d'avoir songé à lui.

J'ai eu des détails curieux sur la bataille de Sadowa par un témoin oculaire. Un régiment prussien de trois mille hommes n'avait, le soir, que quatre cents hommes debout. Un bataillon saxon de onze cents hommes, dont était le fils de madame de Seebach, n'en avait plus que soixante-six ; ce fils a été tué. Le frère de la princesse de Metternich a été sauvé par miracle. Il paraît que le prince Charles de Prusse a révélé les talents d'un grand général. Rara avis in terris. Quant à M. de Bismark, il est mon héros. Il me paraît, quoique Allemand, avoir compris les Allemands et les avoir jugés pour aussi niais qu'ils le sont. La grande affaire, à présent, est de deviner si de tout cela résultera une révolution ou bien un ordre de choses nouveau, et quel ordre!

Adieu, mon cher Panizzi ; à bientôt, j'espère! La grande chaleur me fait du bien, et je vais tolérablement.