XCIII
Saint-Cloud, 12 août 1866.
Mon cher Panizzi,
« Dites à M. Panizzi que, s'il passe par Paris, il sera obligé d'aller dans une auberge, et que je lui saurai gré de me donner la préférence. » Voilà ce que l'impératrice m'a chargé de vous dire hier.
L'empereur est beaucoup mieux depuis son retour de Vichy. Comme il est très nerveux et que, depuis le commencement de la guerre, il n'a fait aucun exercice, il était agacé et échauffé. Un jour de beau temps le remettra. Mais, au lieu du beau temps, c'est l'impératrice du Mexique qui lui tombe sur les épaules. Elle est venue hier in fiocchi, à Saint-Cloud. J'ai été frappé de sa ressemblance avec Louis-Philippe.
Il paraît qu'il y a encore bien des nœuds à raboter dans les affaires d'Allemagne et d'Italie. L'ordre de concentration pour l'armée de Cialdini a été un euphémisme assez habile pour arriver à l'armistice et par suite à la paix. Il me semble que la grande affaire à présent, c'est de remettre de l'ordre dans les finances et dans l'administration. Quelques lieues de territoire de plus ou de moins ne valent pas la peine de se battre, et de risquer son gain.
Les épaules de madame de Montebello sont toujours admirables. Elle a été sensible à votre souvenir et vous en remercie. Elle se promenait un jour au bois de Boulogne avec une chienne de chasse non-muselée. Un des gardes veut confisquer sa bête, qui était en contravention. Madame de Montebello lui dit, avec les yeux tendres que vous lui connaissez : « Ah! monsieur, mais c'est la femme du chien de l'empereur! »
On m'a invité pour Biarritz, mais je ne sais quand j'irai. Ma lettre, celle dont je vous ai parlé, a fait assez bon effet, car on m'en a cité un aphorisme qu'on avait retenu. A ce propos, il m'arrive une drôle de chose : M. Rouher, hier, m'a demandé si on m'avait dit quelque chose qui me concernait. « — Rien ; qu'est-ce? — C'est qu'on vous donne la plaque de grand officier. Il paraît qu'on veut vous faire une surprise. » J'ai été un peu stupéfait. Puis j'ai dit que j'étais très sensible à l'honneur et à la marque de bienveillance, et j'ai ajouté : « Ne vaudrait-il pas mieux cependant faire un emploi plus politique de cette distinction? Cela ne changera rien à mon dévouement. Cela peut en donner à d'autres. De plus, je suis le plus oisif et le plus inutile des hommes. Je me considère comme très heureux. Je vis dans mon trou et dans ma robe de chambre ; que ferais-je d'une plaque? » Là-dessus, on m'a dit des banalités obligeantes et fait promettre le secret. L'impératrice ne m'a rien dit, et je n'ai pas osé broach the matter. Margaritas ante porcos. Qu'en dites-vous?
Adieu, mon cher Panizzi. Il fait un temps affreux, très mauvais pour l'agriculture.