SCIE

Un homme va naître. L'ange gardien, dépêché auprès de son âme, lui permet d'hésiter avant d'éclore. Il hésite... Les couches de sa mère deviennent laborieuses, et pendant ce temps l'âme de l'homme peut étudier les conditions de sa vie future.

L'ANGE.—Si tu nais, tu mourras. La vie est une maladie mortelle. Si tu vis beaucoup, tu souffriras beaucoup. Si tu meurs jeune, tu regretteras l'existence. Choisis!

L'HOMME.—Fichtre! Comment faire? Donnez-moi un corps solide, en attendant.

L'ANGE.—Si ton corps est vigoureux, sa propre force le portera à s'user. S'il s'use, il contractera des infirmités effrayantes. S'il ne s'use pas, il aura confiance en sa solidité, et sa confiance le fera se jeter, tête baissée, dans le premier péril venu. S'il se fait soldat, il sera tué en guerre. S'il se fait assassin, il sera tué sur l'échafaud. S'il se fait manœuvre, il aura des querelles avec ses compagnons. S'il a des querelles, il voudra les vider... et s'il les vide, il y trouvera un coup mortel.

L'HOMME.—Alors, je demande un corps très délicat.

L'ANGE.—Si tu es délicat, étant enfant, tu auras tous les malheurs. Tu tomberas et tu te feras des bosses. Si tu as des bosses, ça marquera. Si tu as une mauvaise nourrice, tu deviendras poitrinaire. Plus tard, si tu n'as pas de gymnastique, tes camarades te rouleront à tous propos. Si tu ne ripostes pas, tu passeras pour lâche... et si tu ripostes tu seras roulé.

L'HOMME.—Assez! Donnez-moi des rentes, c'est le point capital.

L'ANGE.—Non! c'est seulement l'intérêt. Si tu as des rentes, tu auras envie de les dépenser. Si tu les dépenses mal, tu auras des remords. Si tu es avare, ce ne sera pas la peine d'en avoir. Si tu gères toi-même ta fortune, tu la risqueras sur un coup de bourse. Si tu la fais gérer, tes banquiers lèveront le pied. Si tu la confies à tes parents, ils voudront te faire épouser une héritière impossible et tu te brouilleras avec eux.

L'HOMME.—Faites-moi pauvre.

L'ANGE.—Si tu es pauvre, tu envieras les riches. Si tu les envies, tu travailleras pour les égaler. Si tu travailles, tu voudras te reposer le dimanche. Si tu te reposes le dimanche, tu te griseras et tu deviendras fainéant. Si tu deviens fainéant, tu deviendras communard, et si tu es communard...

L'HOMME.—Je serai socialiste, je ferai de la politique honnête.

L'ANGE.—Si tu fais de la politique honnête, tu seras dupé... puis tu passeras pour un imbécile.

L'HOMME.—J'aime mieux passer pour un imbécile.

L'ANGE.—Si tu es un imbécile, ta femme te trompera, et tu auras...

L'HOMME.—Je n'aurai pas de femme!

L'ANGE.—Si tu n'as pas de femme, tu prendras des maîtresses. Si tu as des maîtresses, elles te ruineront la santé ou la bourse. Si tu ne les laisses pas te ruiner, elles te feront une réputation de pingre, tu seras mal reçu par la société; et tes domestiques sortiront de chez toi en disant qu'ils y meurent de faim.

L'HOMME.—Je n'aurai pas de domestiques.

L'ANGE.—Si tu n'as pas de domestiques, il faudra tremper ta soupe et celle de tes enfants toi-même: tu seras ridicule.

L'HOMME.—Je n'aurai pas d'enfants.

L'ANGE.—Si tu n'as pas d'enfants, ta vieillesse sera très malheureuse, et tu mourras isolé.

L'HOMME.—Sacrebleu! j'en aurai...

L'ANGE.—Si tu en as, ta vieillesse sera malheureuse à cause de leurs folies, et tu auras la douleur de les déshériter.

L'HOMME.—C'est trop fort! Ne peut-on pas épouser une femme stérile?

L'ANGE.—Si tu épouses une femme stérile, elle se plaindra de toi devant les tribunaux en donnant des détails...

L'HOMME.—Je ne serai jamais amoureux.

L'ANGE.—Si tu n'es pas amoureux, tu perdras la moitié des jouissances terrestres, et, je te préviens, il n'y en a pas beaucoup.

L'HOMME.—Bon! Je serai donc amoureux... le plus possible.

L'ANGE.—Si tu l'es trop, tu commenceras de bonne heure. Si tu commences de bonne heure, tu t'adresseras mal. Si tu manques ton premier cœur, le tien portera un crèpe éternel (vieux style). Si tu aimes une ingénue, elle aura un cousin au collège. Si elle a un cousin au collège, il en sortira... S'il en sort, il prendra le dessus, et s'il prend le dessus...

L'HOMME.—J'aimerai une ingénue mûre ou une jeune veuve.

L ANGE.—Si elle est ingénue, elle sera bête; si elle est mûre, elle sera laide. Si tu aimes une jeune veuve, elle aura de l'expérience. Si elle en a trop, tu n'en auras pas assez... elle te trouvera insuffisant, et si...

L'HOMME.—En tous les cas, je chercherai une jolie femme.

L'ANGE.—Si elle est jolie... tu ne seras pas le premier à le lui prouver.

L'HOMME.—Une jolie fille dévote, par exemple.

L'ANGE.—Si elle est dévote, elle ira à l'église. Si elle va à l'église, tu seras jaloux et tu ne dîneras jamais à la même heure. Si tu es jaloux et que tu ne manges pas régulièrement, tu lui feras des scènes, alors elle rentrera dans sa famille. Si elle rentre dans sa famille, elle emportera sa dot...

L'HOMME.—Je réclamerai la dot...

L'ANGE.—Ta belle-mère, au contraire, te forcera à lui fournir une pension, et, de plus, elle t'appellera: bourreau de sa fille!...

L'HOMME.—Oh!... laissons ce sujet. J'aimerai donc le moins possible... j'épouserai une grosse campagnarde tranquille, et pour fuir les tentations je vivrai près d'un village.

L'ANGE.—Si tu habites à la campagne, tu feras de l'agriculture, tu planteras des vignes; elles gèleront ou auront le phylloxera. Si tu as des fermiers, ils ne paieront pas leurs fermages, parce que leurs moutons auront le piétain. S'ils ont des bœufs, ils se vendront mal. Tu auras des métayers la seconde année, quand tu verras que le fermage ne réussit pas: les métayers sont tous voleurs ou paresseux. Si tu trouves de braves gens, ils tomberont malades. Si tu n'as ni fermiers ni métayers, tes propriétés resteront en friches. Si elles restent en friches, tu seras accusé d'ineptie, on ne te nommera pas conseiller municipal. Si tu es bon propriétaire et qu'on te nomme conseiller municipal, tu voudras être maire. Si tu n'es pas maire, tu cabaleras. Si tu l'es, on cabalera. Si tu t'annonces comme bonapartiste, les ouvriers te demanderont une augmentation de salaire. Si tu es républicain, le curé prêchera contre tes menées et les aristos te fermeront leurs portes. Si tu es tantôt l'un, tantôt l'autre, tu seras naturellement assis par terre le jour où chacun prendra une chaise!...

L'HOMME.—On peut avoir une demeure modeste, à côté d'une ville, et ne pas mettre les pieds dans cette ville; je ne tiens guère à la grande propriété.

L'ANGE.—Si tu es près d'une ville, des amis importuns viendront te voir, il faudra bien les inviter à dîner... S'ils dînent souvent, çà te coûtera cher!...

L'HOMME.—Eh! mon Dieu! je ne verrai personne, j'aurai un jardin clos de murs, un jardinier sourd, une cuisinière muette, et... je lirai les journaux pour me désennuyer.

L'ANGE.—Si tu ne vois personne, on pensera que tu as des raisons pour te cacher. Si ton jardin a des murailles, on y grimpera la nuit pour découvrir tes crimes... et prendre tes poires; si ton jardinier est sourd, il n'entendra pas; si ta cuisinière est muette, elle ne le dira pas. Si tu lis les journaux dans une pareille solitude, tu deviendras fou au bout de six semaines. Tu apprendras que les maisons fermées et les jardins clos sont suspects, qu'on y réunit généralement des boulangistes.... ou des femmes. La fatalité voudra qu'un nouveau-né strangulé soit déposé dans le chemin creux longeant tes murailles: si on le trouve, on fera une descente de police chez toi. Le sourd et la muette t'accuseront, l'un par son incohérence, l'autre par des signes désespérés. Si tu te défends sérieusement, tu es très coupable. Si tu ne te défends pas, tu es abject. Ceux qui auront volé tes poires donneront des preuves certaines. Il arrivera tout à point une petite laitière farceuse dont tu auras oublié de prendre le menton, un matin qu'elle était disposée à t'accorder les dernières faveurs: pour se venger, elle déclarera une de ses 26 grossesses, et te fera fourrer dedans. Si tu t'es permis de suivre la Gazette des Tribunaux plus attentivement que la Revue des Deux-Mondes, on pensera que tu cherchais déjà ton système de défense. Il ne te restera plus qu'à te munir d'un bon avocat, qui te fera envoyer au bagne en plaidant les circonstances atténuantes; et si tu vas au bagne, tu finiras par te croire criminel... tu y mourras en avouant des histoires fabuleuses.

L'HOMME.—Pourquoi ne cultiverais-je point les beaux-arts, l'état de bourgeois n'ayant rien d'attrayant, à ce qu'il me semble?

L'ANGE.—Si tu as du génie, tu seras méconnu. Mais si tu n'en n'as pas, tu seras inconnu. Si tu es pianiste, tu seras la désolation de tes voisins, et ils attacheront du lard à ton cordon de sonnette. Peintre, tu mettras vingt-cinq ans à te choisir une école, et, sur tes vieux jours, te décidant pour la tienne, tu feras pouffer tes camarades, qui t'appelleront: vieux bonze! Acteur, tu seras sifflé; si tu n'es pas sifflé, tu auras toutes les grandes dames sur les bras, et tous leurs maris ou leurs amants sur le dos. Écrivain, tu chercheras des éditeurs; si tu n'en trouves pas, tu crèveras de faim; si tu en trouves, ils te demanderont de corser la situation; si tu la corses, on t'accusera de pornographie; si tu tiens à tes idées et que tu refuses ce léger sacrifice à ton éditeur, il te traitera de monsieur embêtant. Tu ne seras jamais édité si tu écris en vers; si tu écris en prose, les journalistes influents auront soin de critiquer tes livres pour les empêcher de plaire au public, à qui, certainement, ils auraient plu sans leurs bienveillantes critiques... J'ajoute que si tu es immoral, tu iras en prison, et que si tu es moral, tu assommeras tout le monde!...

L'HOMME, avec explosion.—Décidément, je rentre dans le néant, mais... un mot encore: si j'étais savant et philosophe?...

L'ANGE, gravement.—Si tu veux être savant et philosophe, près d'un siècle durant il te faudra t'abreuver de déceptions, t'armer de patience, aller de désagrément en désagrément, renier l'amour, renier l'amitié, renier la richesse, renier les plaisirs, renier jusqu'à Dieu, tout cela pour finir par conclure que: si tu n'étais pas né, tu n'aurais pas été malheureux!...

L'HOMME.—Serviteur!

Les couches de la jeune femme sont de plus en plus laborieuses. Bientôt, le médecin roule un petit cadavre dans un linge, puis la pauvre mère exténuée s'endort, tandis que son médecin murmure: «Si on m'avait appelé hier!...»


[A LAURENT TAILHADE]

LA PANTHÈRE

Des souterrains du cirque monta lentement la cage, entraînant avec elle comme un épais morceau de nuit, et, quand s'en ouvrirent les grilles aux resplendissantes clartés des cieux, la bête, trouvant subitement sous ses pas le manteau d'or, taché de pourpre, du sable des arènes, s'exalta dans la lumière et se crut déesse. Jeune, vêtue du deuil royal des panthères noires, portant, le long de ses membres engaînés si exactement, quelques énormes topazes disséminées, elle dardait l'œil pur et fixe de celles qui n'ont encore contemplé, au bord des grands fleuves déserts, que leur image de sinistre vierge. Ses pattes de chatte, puissantes et d'apparence puérile, semblaient se mouvoir sur des flocons de duvet. En trois bonds légers elle atteignit le milieu du cirque. Là, s'asseyant, d'un mouvement grave et onduleux, toute autre affaire lui paraissant de moindre importance, y compris l'examen de la loge impériale, elle se lécha le sexe.

Près d'elle, des chrétiens écartelés pendaient à de hautes croix rouges de sang. Un éléphant mort barrait de sa masse grise, colossale muraille écroulée, tout un coin du ciel extraordinairement bleu. Aux lointains s'agitaient, en des cercles de gradins s'étageant, une buée de formes pâles d'où venaient des clameurs étranges, et la bête, ayant terminé son intime toilette, chercha un moment, le mufle à terre, la raison de ces cris de fureur, inexplicables pour elle dont les mœurs froides et méthodiques n'admettaient que l'utilité du meurtre sans en comprendre encore les différentes hystéries. De là-bas lui arrivaient le grondement sourd d'un flot battu par le vent, des plaintes de branches craquant sous la foudre. Elle eut un miaulement railleur qui défiait les orages, et, sans trop se presser, prise du caprice inconcevable de leur montrer la douceur des véritables bêtes féroces, elle fut s'attabler devant la savoureuse masse de l'éléphant, dédaignant les proies humaines. Elle but à loisir la liqueur fumante ruisselant du monstrueux cadavre, se tailla un ample lambeau de chair, puis, le festin achevé, campée sur les restes de son repas, elle lustra sa patte gauche avec sollicitude. Deux jours avant sa délivrance, on avait semé, en l'obscurité de sa prison, des viandes indignes assaisonnées de cumin, saupoudrées de safran, pour surexciter le feu dévorant de ses entrailles; mais l'habile flaireuse s'était abstenue, ayant connu de plus longs jeûnes et de plus dangereuses tentations. Point ignorante, quoique vierge, elle savait déjà les soifs des midis brûlants de son pays, où les oiseaux pleurent de tristes mélopées en soupirant après la pluie; elle savait les plantes vénéneuses des grandes forêts inextricables où essayaient de la fasciner des reptiles à langue fourchue distillant le poison; elle savait la grosseur extrême de certains soleils, et la maigreur très ridicule de certaines victimes, les attentes anxieuses sous l'œil mauvais de la lune qui vous lance perfidement à la poursuite d'une ombre de gibier toujours de plus en plus fuyante! De ces chasses malheureuses, elle avait gardé un instinct de guerrier pauvre, et ne demandait qu'une part modeste pour ne pas éprouver de vertiges en cet autre monde béni où les carnassiers, devenus les frères de l'homme, semblaient conviés à des festins solennels. Elle choisissait son morceau sans forfanterie, désireuse de se révéler bien élevée en présence d'appétits moins naturels que les siens.

Un chrétien nu et dérisoirement armé d'un fouet à boule de fer surgit au-dessus de la croupe de l'éléphant, poussé par des bourreaux qu'on ne voyait pas. Il glissa dans le sang caillé, roula le front en avant. Des huées le relevèrent. Il reprit son fouet, et un sourire crispa ses lèvres blêmes. Il ne voulait pas s'en servir, même contre la bête qui l'allait égorger. Il s'assit, ses prunelles claires fixées sur l'ennemie. Celle-ci eut le geste de jouer de la patte, un geste signifiant: «Je suis satisfaite!...» Et elle s'allongea, les yeux mi-clos, agitant la queue avec perplexité. Tranquille duel de regards curieux, le chrétien cherchant, malgré l'abandon voulu de son être, le secret des dompteurs de fauves, le pouvoir suprême de la seule volonté sur la brute, et la bête libre s'efforçant de démêler le genre de puissance de cette espèce quand elle est nue.

Une clameur formidable les éveilla de leur singulière songerie. Ils étaient maintenant le centre de la fête sanglante, et personne, vraiment, ne comprenait cette manière de s'amuser. Une soudaine colère envahissait tous les spectateurs. On appela des belluaires, des chevaux galopèrent vers l'éléphant dont on entraîna la lourde masse, et mis debout, face à face, les deux adversaires continuèrent à se surveiller. Le chrétien refusait la lutte, la panthère ne se sentait pas le courage d'écharper, n'ayant plus faim. L'un des belluaires se précipita, les menaçant de son épée. D'un bond gracieux l'animal évita le choc, et le chrétien conserva son sourire mélancolique. Alors des hurlements retentirent de tous les côtés. L'orage éclata, épouvantable. Les belluaires se ruèrent contre la bête, qui se déclarait capricieusement pour le plus faible. On alla poser les lances sur les brasiers, on apporta les dards enduits de poix et de plumes enflammées, on appela les chiens dressés à couper les jarrets des taureaux, on emplit des vases d'huile bouillante. Toutes les haines se tournèrent en un moment du côté où la jeune folle, se battant les flancs de sa queue indécise, se demandait ce que signifiaient ces préparatifs de guerre. Les belluaires ne lui laissèrent pas le temps de revenir à la raison. Ils fondirent sur elle, et ce furent des courses désordonnées dans la piste encombrée de mourants. La panthère fuyait, prise d'une terreur superstitieuse. Cela, c'était la fin du monde! Pêle-mêle, poursuivie et poursuivants culbutaient les corps d'hommes et d'animaux sous l'immense risée du peuple, que cette bouffonnerie nouvelle finissait par détendre. De toutes les places, on jetait à la bête éperdue des pierres, des fruits, des armes. Des patriciennes lancèrent des bijoux qui sifflèrent terriblement en traversant l'espace, et l'empereur, debout, la lapida lui-même avec des monnaies d'argent. D'un dernier bond désespéré, la panthère, ivre de rage, hérissée de flèches, entourée de flammes, se réfugia dans sa cage demeurée ouverte. On referma la grille, et le piège obscur redescendit aux souterrains.

Des jours, des nuits coulèrent, atroces. Elle avait de temps en temps un miaulement lugubre, un appel au soleil qu'elle ne devait plus revoir. Devenue la légende du cirque, on lui faisait subir tous les supplices. Lâche, disait-on, elle avait refusé le combat, et ne pouvait plus prétendre au rang d'animal noble. Le gardien des fauves prisonniers, un esclave très vieux, sans pitié pour sa gueule élargie par la lame d'une épée qu'elle avait mordue, ne lui donnait que les rebuts des cages voisines, des os déjà rongés, des choses pourries, infectes, qu'on entassait chez elle comme en un cloaque. Sa fourrure, souillée d'immondices, se couvrait de plaies; des jeunes garçons, pour se moquer, lui avaient cloué la queue au sol jusqu'à ce qu'elle l'eût, d'un effort douloureux, arrachée du clou en y laissant de sa peau. Le vieil esclave s'amusait à la braver, lui offrant une main pendant que de l'autre il l'aveuglait d'une poignée de soufre. Il lui brûla complètement une oreille au feu crépitant d'une torche. Privée d'air, de lumière, la gueule toujours emplie d'une bave sanguinolente, elle hurlait lamentablement, cherchant une issue, battant ses barreaux de son crâne, déchirant le sol de ses ongles, et au fond de ses entrailles naissait un mal mystérieux. Parce qu'elle grondait d'une façon trop sinistre, l'ordre vint de la laisser crever de faim tout à fait. Les morts dignes: l'étranglement ou le coup de pique au cœur, n'étaient plus pour elle. On l'oublia et, simplement, le vieux gardien cessa de passer devant elle avec sa torche. La bête comprit. Elle se tut, se coucha dans une dernière attitude orgueilleuse, et, ramenant autour d'elle sa queue meurtrie, croisant ses pattes gangrenées, fermant ses yeux de feu, elle rêva en attendant son agonie. Oh! les forêts qui craquent sous l'orage! les soleils énormes, les lunes couleur de roses, les oiseaux pleurant la pluie, les verdures, les sources fraîches, les jeunes proies faciles dont on peut boire la vie d'une seule aspiration, les grands fleuves étalant leur miroir où les fauves penchés ont des auréoles d'étoiles... Peu à peu, le cerveau de la panthère expirante s'éblouissait des visions anciennes. Oh! le bonheur, très loin, la liberté! Un mouvement de désespoir fou lui rappela son sort: elle revit aussi le champ d'or, taché de pourpre, du sable des arènes, la masse grise de l'éléphant éventré, le sourire dur du chrétien, et enfin les cris furieux des belluaires, les supplices, tous les supplices! Le mufle posé sur ses deux pattes fatalement croisées, elle semblait dormir... peut-être était-elle déjà morte. Tout à coup, l'obscurité de sa prison se dissipa. Une trappe venait de glisser là-haut, et, descendant du ciel dans cet enfer où croupissait la bête damnée, une forme blanche, svelte, une femme apparut. Elle portait en un pan relevé de sa tunique un quartier de chevreau, et sur son épaule son bras droit soutenait un vase plein. La panthère se dressa. C'était, cette créature toute blanche, la fille du vieux gardien des fauves:

«Bête, dit-elle, tandis que derrière elle tourbillonnaient des clartés blondes comme sa chevelure, j'ai compassion de toi. Tu ne mourras point.»

Détachant une chaîne, elle poussa la grille, fit tomber le quartier de chevreau sur le seuil de la cage, déposa doucement le vase plein avec des gestes calmes.

Alors, la panthère se ramassa sur ses reins, heureusement demeurés souples, se fit toute petite pour ne pas effrayer l'enfant, la guetta un instant de ses deux yeux phosphorescents, devenus profonds comme des gouffres, d'un bond lui sauta à la gorge et l'étrangla...


[A ÉDOUARD DUBUS]

GAITÉ UNIVERSELLE

Quel est le bêta ou le dément qui a inventé la nature gaie?

De quel troupeau de Panurge sont-ils ensuite venus ceux qui ont réédité, au moins un milliard de fois par an, ces puérils clichés: «la gaîté du soleil»—«l'allégresse du printemps»—«le joyeux babil des oiseaux»—«l'immense fête de la nature», etc., etc?... Et parce qu'un monsieur a eu l'idée d'offrir des fleurs à sa maîtresse pour la féliciter d'être jolie, parce que le chant d'un serin en cage divertit le savetier du coin, parce qu'au printemps les jeunes hommes ont envie de caresser des filles, parce que la couleur du soleil est aussi celle de l'or, et que l'or représente toutes les joies, les habitants de cette terre croient tous à l'universelle gaîté!...

Un jour, nous gravissions lentement une colline. Il faisait une journée superbe, pas de nuages, pas de vent, ni trop de chaleur, ni trop de froid, et le silence d'un plein midi régnait.

Mon Dieu, l'épouvantable tristesse qui se dégageait du paysage, en y songeant un peu plus que d'habitude. Comme ils fuyaient mélancoliques, les lointains noyés d'un bleu tendre d'abord, et devenant presque noirs sur les déclins!

Il n'y avait personne. Il n'y avait jamais personne! Les bois ténébreux semblaient des choses secrètes ne voulant pas, décidées à ne pas livrer leur mystère. Sur notre épaule se penchait une branche d'amandier en boutons, des boutons roses gonflés comme des bouches froides. Nous pensions que ces lointains, d'abord bleu tendre, puis noirs sur leurs déclins, étaient encore bleus là-bas, seraient toujours bleus si nous nous transportions dans les indéfinis là-bas... toujours bleus puis noirs successivement. Et les bois sombres n'ont point d'autre mystère à nous livrer que celui de leur existence même, secret qu'ils gardent malgré les lourds volumes entassés. Cette branche d'amandier fleuri, quand elle ouvrira toutes ses bouches roses à la fois, elle ne dira rien... rien sinon ce que lui fera dire le passant poète.

La nature est-elle donc en dehors de nous, quand elle n'est pas spiritualisée par nous?... J'ose la trouver impassible et scellée.

Ce jour-là, nous redescendîmes tristement la colline.

Quel est le bêta ou le dément qui a inventé la nature gaie?


A A.-FERDINAND HEROLD

LES MAINS

Oh! les petites mains obscènes, combien je les regarde avec effroi quand je vais dans le monde!...

Elles vont, elles viennent, dégantées pour prendre la tasse de Chine, et, très délicatement, les petites folles placent leur petit doigt en l'air comme une aigrette, comme une fleurette de chèvrefeuille rosé...

Elles vont, elles viennent, n'ayant point souvenir de la chose qu'elles ont faite ou qu'elles feront sûrement, irrévocablement.

Elles sautillent à travers les morceaux de sucre, elles froissent l'éventail, elles ont des moues, elles ont des colères, des éclats de rire, et, imperturbables, elles se regantent pour toucher la main étrangère du valseur, la main de l'inconnu qui pourrait ne pas être pure...

Oh! les petites mains obscènes, sur lesquelles nous nous penchons humblement, gros naïfs que nous sommes, pour déposer le respectueux baiser de notre admiration!...

Non, quand je les regarde aller, venir, dans le monde, passer et repasser comme de petits oiseaux gras plumés à vif, j'étouffe d'une envie de pleurer tant elles me font peur, les petites mains obscènes!...


TABLE
[Préface]
[Portrait de l'auteur] (hors texte)
[Les Fumées] (fac-similé autographique du manuscrit de l'auteur)
[L'Araignée de Cristal]
[Le Château hermétique]
[Parade impie]
[Les Vendanges de Sodome]
[Le Rôdeur]
[La Dent]
[Volupté]
[Le Piège à Revenant]
[Scie]
[La Panthère]
[Gaîté universelle]
[Les Mains]