DEUXIÈME ÉPISODE

(Une salle du palais.)

PHÉNA

Eh bien, elle est ta femme?

PHÉBOR

Le rôle d'un mari n'est pas celui d'un gardien de la virginité.

PHÉNA

Elle est ta femme et tu l'aimes?

PHÉBOR

Me l'as-tu donnée pour l'aimer ou pour la haïr?

PHÉNA

Pourquoi donne-t-on un joujou àun enfant?

PHÉBOR

Pour qu'il s'amuse avec. C'est ce que j'ai fait. Et le joujou s'est amusé autant que l'enfant. Innocente, mais sans pudeur. Vous ne lui avez donc pas appris la pudeur?

PHÉNA

Je comptais sur vous.

PHÉBOR

Rien n'est fatigant comme une femme sans pudeur. Vous auriez dû la dresser.

PHÉNA

C'est bien assez de l'avoir mise au monde.

PHÉBOR

Mauvaise mère!

PHÉNA

Mauvais amant!

PHÉBOR

Je ne suis plus votre amant.

PHÉNA

Tu es mon amant—pour l'éternité. Les forts aiment les forts. Les riches aiment les riches. Les princes aiment leurs égaux. Tu ne peux aimer que moi tant que ton désir sera royal et tant que tu seras Phébor. Les enfants aiment les enfants. Laisse donc Phénissa choisir un page.

PHÉBOR

Quand je serai fatigué.

PHÉNA

Mais c'est àmoi que tu dois ta force! Vous tirez vos flèches sur les mouches, pendant que le cerf vient boire àvos pieds. Phénissa! Il te faut bien longtemps pour manger deux prunes vertes! Reviens donc àl'arbre fécond en fruits mûrs et à la femme féconde en plaisirs. La joie d'aimer et de mordre pend àtoutes mes branches et le parfum des fleurs s'y mêle àl'odeur des vendanges. Je suis le luxe d'une éternelle luxure et ma vie est un perpétuel épanouissement. Je te l'ai donnée, elle, pour que tu la manges en intermède, repos au milieu du repas, mais c'est àma chair que tes dents appartiennent et seul mon sang a le droit d'apaiser ta soif de mâle, et seul il en a le pouvoir!

PHÉBOR

Laisse-moi m'amuser encore un peu!

PHÉNA

Non, tu as joué assez avec ce néant. Tu n'entreras pas plus avant dans l'obscurité de l'avenir et tu n'iras pas semer dans le champ de demain des herbes qui fleuriraient peut-être. Demain ne te fait donc pas horreur que tu en peux supporter l'image et aimer le symbole? Tu veux donc qu'après t'avoir arraché la langue on boive dans ton verre? Tu veux léguer tes joies, en les pleurant? Donne-les, maintenant, en les méprisant. Jette l'agnelle àpeine dépucelée au naïf baiser d'un jeune loup et qu'il crève en la dévorant,—mais n'attends pas que, riche de ta vie, elle se couche sur ta tombe pour y ouvrir au railleur funèbre la somptuosité de son sexe. Tu ne hais donc plus ceux qui te survivront?

PHÉBOR

Je les hais. Je veux que tout finisse avec moi,—mais pas encore!

PHÉNA

Non, pas encore. Pas encore! Tu consens donc àmourir,—comme si je n'avais pas le secret de la vie?

PHÉBOR

Nul n'a le secret de la vie.

PHÉNA

Les jeunes herbes étouffent leurs mères. Si les jeunes herbes étaient détruites dans leurs graines, ou les graines dans la terre, ou si les jeunes pousses étaient rasées àmesure que pointe leur insolence,—les mères seraient éternelles. Nous sommes les mères, Phébor, et plus que des herbes, hautes et mûres. Nous sommes des êtres volontaires et libres,—et nous pouvons étrangler l'avenir.

PHÉBOR

Etrangler l'avenir!

PHÉNA

Donnons l'exemple ànos pareils.

PHÉBOR

Je ne suis pas prêt.

PHÉNA

Que te manque-t-il?

PHÉBOR

La puissance d'un motif capable d'exalter mon bras.

PHÉNA

C'est la haine qui te manque? Je te plains.

PHÉBOR

Ce n'est pas la haine qui me manque,—mais j'ai pitié.

PHÉNA

De toi-même?

PHÉBOR

De Phénissa.

PHÉNA

Je ne te l'ai pas donnée pour que tu en aies pitié.

PHÉBOR

Pourquoi donc me l'as-tu donnée,—ta fille?

PHÉNA

Pour que, l'ayant aimée, tu aies le droit de la tuer.

(Elle sort.)

PHÉBOR

La tuer? Il y a des mots que je n'aime pas. Ils sont trop clairs. Tuer! Oui, tuer, c'est vivre. On ne peut vivre sans tuer,—et peut-être qu'àforce de tuer on gagne la vie. Mon corps et tous mes membres, et mes yeux, et ma bouche, et mes oreilles, c'est du sang qui les a faits,—et je sens qu'en mes veines il me coule une âme de sang, une pensée de sang. A boire! J'ai soif de toute l'essence de la vie et de la pourpre de toutes les artères! Triste vampire, àquoi bon? Non, mais si c'était vrai qu'en écrasant les petits on fortifie les mères,—qu'en étouffant l'avenir, on éternise le présent? Peut-être. J'aime àcroire cela, car l'avenir me cause une telle horreur qu'il m'empêche de jouir de la bénédiction des choses. L'avenir: que l'indignité d'autrui se roule sur le tapis de mes plaisirs, et savoir monnayée en de sottes mains la gloire de mon égoïsme royal! Ah! l'avenir, si on pouvait le tenir et le percer au coeur ou l'étrangler, sans bruit,—pour que Dieu ne s'en aperçoive pas.

(Entre Phénissa.)

L'avenir, la jeunesse, l'enfance, la perpétuité! L'avenir,—le voilà.

PHÉNISSA

Oui, la voilà!

(Elle court àPhébor, saute sur ses genoux, le caresse, enfantine et amoureuse.)

Vilain, qui m'a laissé dormir si tard! J'ai les yeux rouges. Baise-les, mes petits yeux. Un—deux! Encore! Non! Je suis fâchée.

PHÉBOR

Phénissa, quel âge as-tu?

PHÉNISSA

Sot, est-ce que j'ai un âge? Est-ce que les fleurs ont un âge? Est-ce que les lys ont un âge! Ils sont fleuris ou défleuris, voilà tout. Moi, je suis fleurie. Je me sens fraîche comme un lys, parfumée comme un lys. Je suis un lys plein de rosée qui s'ouvre au soleil du matin. Oh! que je suis donc bien fleurie.

PHÉBOR

Illusion! Tu n'es qu'une feuille verte.

PHÉNISSA

Jaloux! Oui, tu as l'air jaloux de ma jeunesse. Pourtant elle est à toi. Toute ma blanche peau est à toi. Oh! J'ai envie de me mettre nue! Je t'aime!

(Elle ouvre sa robe et, demi-dévêtue, recule en tendant les bras à Phébor, qui la poursuit jusqu'au fond de la salle.)

Toute nue, toute! Mets-moi toute nue. Le lys n'a d'autre robe que sa beauté.


(Elle pousse une petite porte et se sauve en rattachant sa ceinture.)

PHÉBOR

Je me suis encore laissé prendre à l'odeur de la feuille verte. Phénissa! Sa jeunesse est peut-être un cordial. Elle me réconforte comme du vin frais,—elle me réconforte jusqu'à l'ivresse. Ah! mais j'en ai trop bu! Mes jambes fléchissent. Cordial, d'abord; ensuite, corrosif. Mon cerveau bouillonne comme de la craie dans du vinaigre. Tout ce voyage, toute cette fatigue... Moi, j'ai un âge. Quarante ans? Et combien avec? Et beaucoup avec. On ne peut pas savoir. Il n'y a pas de calendrier, ici. Phéna les a brûlés, tous, et elle fait chasser les colporteurs... Singulier cordial qui empoisonne ma force!... Les jeunes herbes étouffent leurs mères,—à moins que les mères n'étouffent les jeunes herbes. Ma pareille et ma soeur, Phéna, tu as dit vrai... Mais j'aime! Qui? J'aime Phénissa. Qui? J'aime Phéna. La petite, d'abord? Oui, dans l'incohérence de ma sénilité, hâtive. Poison nouveau qui m'est plus cher que les vieilles habitudes de ma chair. Je t'aime, fillette,—mais pourquoi as-tu ce signe trop jeune sous l'étoffe de ton corsage, ces riens de seins que mon baiser écrase! et qui n'emplissent pas ma main? Et, surtout, cette impudeur d'enfant qui s'amuse, sans jouir, du plaisir donné? L'impudeur, libéralité de ceux qui n'ont rien, générosité de ceux qui promettent... Jolie, oui! jolis yeux, jolis gestes, élégance de la chevrette et fraîcheur de la couleuvre... Des promesses! Phéna donnait. Phéna donnera encore. Phéna doit donner toujours... Et pourquoi pas les deux, celle qui pose sur mes épaules ses pattes d'oiseau et celle qui m'enveloppe d'une chaleur d'ailes;—la génisse et la taurelle;—la fille et la mère!... Non, je m'épuise à trop vouloir. Il faut choisir, et qui? sinon ma soeur et ma pareille. Je veux jouir de mes pareils, c'est-à-dire de moi. Ni enfants, ni vieillards, ni pauvres, ni empereurs, ni valets, ni papes,—mais ceux dont l'âme, par son cri, fait vibrer en moi la même corde de viole... Ah! je m'entendais bien avec Phéna. Nous ne parlions ni d'hier, ni de demain,—ni surtout de demain. Nous étions l'heure présente qui se suffit à elle-même et qui évolue dans le cercle de la jouissance immédiate,—c'est-à-dire absolue. Demain? Demain, c'est la faiblesse, c'est le second balbutiement, c'est la mort. Je ne veux pas qu'on me survive. Phéna, tu as caressé l'endroit sensible, tu as chatouillé jusqu'à mes moelles! Tu as écrit ta pensée sur ma peau, ta pensée et ta volonté,—à l'endroit et à l'envers: que la fille meure, et vivons de sa vie,—nous, les mères.

Nous, les mères! Il me semble que je suis mâle et femelle, quand j'ai dit: nous, les mères! Il me semble que je prédomine la vie et que je puis la jeter en pâture à la mort, comme un mauvais esclave. Il me semble que je puis écraser l'oeuf éternel, comme un nid d'oeufs de fourmis, et que je puis stupéfier la fécondité, fêler les matrices, et d'un de mes regards de haine pétrifier dans son canal le jet hideux du sperme. La Vie? non. Ma vie. Que rien ne reste de moi que mon inféconde pourriture,—et que rien ne me survive que le désespoir de vivre. Je voudrais abraser la terre et n'y laisser que des chaumes,—tondre le monde comme une brebis. L'avenir, l'herbe qui pousse sous les gerbes, l'herbe qui reverdit sous le foin fauché, le nid qui s'envole, le bourgeon qui se gonfle—avec une épouvantable certitude: mais si on coupe la branche?

Il faut couper la branche. J'en ai sucé le miel nouveau. Il était doux, il était fort: il était trop fort pour moi. Les sucs jeunes ne valent rien: je couperai la branche.

(Rentre Phénissa. Doucement, après avoir baisé Phébor, elle s'assied, les mains croisées sur ses genoux, le regard vague.)

PHÉBOR

Oh! ces yeux qui regardent on ne sait où, ces yeux qui semblent voir plus loin que les choses! Phénissa, que regardes-tu?

PHÉNISSA

Rien.

PHÉBOR

Où regardes-tu?

PHÉNISSA

Loin, loin, loin! Vers des années, vers des siècles où toutes les créatures seraient heureuses comme je suis heureuse, où les femmes ne connaîtraient que les sourires et les hommes que les caresses, où les fils des pauvres d'aujourd'hui marcheraient dans la vie tels que des seigneurs,—et où le fouet aurait changé de mains...

PHÉBOR

Charmant coeur!... Mais alors tous les hommes ne seraient pas heureux?

PHÉNISSA

Ceux qui le sont aujourd'hui ne le seront pas demain.

PHÉBOR

Ils seront morts. Tu seras morte.

PHÉNISSA

Je ne mourrai pas. J'ai de la vie, j'ai de l'éternité, là, dans mon ventre.

PHÉBOR

Un coup de faux tranche plus d'un épi.

PHÉNISSA

Un épi est la semence d'un sillon et un sillon est la semence d'un champ. Il y a un épi, il y a un sillon, il y a un champ de blé en moi: voilà pourquoi je suis heureuse.

(A ce moment la trompette sonne au haut de la tour. En même temps entrent Phéna et les femmes de Phéna et de Phénissa.)

PHÉNA

Voici encore vos pauvres! ils auront appris votre retour.

LA PETITE

Ils y en a tant, ils couvrent les avenues et les cours, ils ont l'air joyeux, ils chantent. Les entendez-vous pas?

(Elle ouvre la fenêtre. On entend:)

Quand les rats mangèrent la louve,

La lune fut couleur de sang,

Couleur de sang,

Et les crapauds dansaient en rond,

Dansaient en rond,

Quand les rats mangèrent la louve,

La louve!

PHÉNA

Puisqu'il vous obéissent, allez les chasser!

PHÉNISSA

Ils m'obéissent et ils m'aiment. Je les renverrai quand ils auront mangé et quand ils seront contents.