PREMIER ÉPISODE
(Phéna est assise au seuil du palais. Ses femmes l'entourent. Quelques-unes causent deux àdeux. Les plus jeunes, avec des rires et des cris, jouent à colin-maillard. Une petite, agenouillée sur le coussin où Phéna pose ses pieds, assemble un bouquet de jasmins, d'oeillets et de diverses fleurs.)
PHÉNA
Suis-je belle? Regarde-moi bien.
LA PETITE
Oh! oui, tout àfait belle.
PHÉNA
Comme quoi?
LA PETITE
Je ne sais pas, moi. Oh! oui, comme un verger d'automne, comme les belles pommes rouges et bien mûres qui tombent, qui tombent, et qu'on emporte au pressoir.
PHÉNA
Petite, regarde-moi bien. Suis-je belle?
LA PETITE
Prenant la main de Phéna et la baisant cordialement.
Oh! oui, tout àfait belle.
PHÉNA
Belle comme quoi encore?
LA PETITE
Belle comme tout!
PHÉNA
Que tu es sotte! Sais-tu àquoi je me compare, moi? A une louve, àune belle louve aux yeux sanglants, aux dents aiguës et blanches,—oui, àune louve!
LA PETITE
Vous me faites peur!
PHÉNA
Si tu as peur, tais-toi! Pour qui ces fleurs?
LA PETITE
Pour Phénissa.
PHÉNA
Donne-les moi.
LA PETITE
Oh! non, c'est pour Phénissa. D'autres, si vous voulez, toutes les autres, mais celles-là, c'est pour Phénissa.
PHÉNA
Insupportable petite mauvaise tête! Tiens, va-t'en, toi et tes fleurs.
(La petite s'éloigne. Au même instant, la trompe du guetteur se fait entendre au haut de la tour: Phéna sursaute, les conversations et les jeux se taisent; toutes les femmes s'avancent et bientôt crient:)
Le voilà! Le voilà! Oh! comme il court! Il court comme le vent.
(Phéna se lève, puis se rassied, quand le messager paraît. Deux femmes descendent vers lui, essuient la sueur de son front, lui font boire un cordial, puis l'amènent devant Phéna.)
PHÉNA
Tu les as vus?
LE MESSAGER
Je les ai vus. Ils ne sont pas loin maintenant, mais les chemins sont mauvais, leurs chevaux sont fatigués et la chaleur les incommode.
PHÉNA
Phénissa doit être bien lasse. Un si long pèlerinage! Des bords du Rhin à Saint-Jacques de Compostelle! Elle doit être pâle, malade, peut-être? Elle doit être devenue laide. Le soleil l'aura hâlée; je la vois, le visage tout couvert de taches de son, la peau brûlée...
LE MESSAGER
Nullement. Elle est fraîche comme la rosée.
PHÉNA
Ah! Et le prince Phébor? Il doit être vaillant comme au premier jour!
LE MESSAGER
Nullement. C'est lui qui est pâle et las; son regard a été un peu triste, mais sa bouche m'a souri.
PHÉNA
Sa bouche doit être amère. Les fruits verts sont amers... Enfin, tu l'as vu et il va revenir. Maintenant, répète-moi ses paroles, les paroles de salutation qu'il m'adresse.
LE MESSAGER
Il n'a rien dit.
PHÉNA
Ah!
LE MESSAGER
Il m'a souri, et voilàtout. Mais Phénissa m'a dit: «Tu baiseras pour moi la main de ma mère.»
PHÉNA
Voici ma main, fille révérentieuse. (Le Messager s'agenouille et baise la main que lui tend Phéna.) Qu'on traite le messager comme un favori. Allez, toutes, j'attendrai seule l'arrivée de mes enfants.
LE MESSAGER
Ils seront ici avant le coucher du soleil.
(Les femmes de Phéna s'emparent du messager et amoureusement lui font fête. Elles chantent, en se retirant avec lui:)
Les sirènes
Etaient trois reines,
Chacune a choisi son roi.
Les sirènes
Etaient trois reines,
Choisis ta reine, ô messager!
Les sirènes
Etaient trois reines,
Choisis ta reine, ô messager!
Les sirènes
Etaient trois reines,
O messager, sois notre roi!
PHÉNA
Prince Phébor sois mon roi! Sois toujours mon roi, comme jadis! Jadis! Quelques semaines ont fait du glorieux passé un jadis... (Elle se dresse, inquiète.) Non, je suis bien seule et nul n'a pu m'entendre, nul que lui, peut-être, à travers les champs, les vergers et les prés, àtravers les arbres, àtravers les rochers, àtravers tout l'obstacle que j'érigeai moi-même entre nous deux,—l'autre, elle, Phénissa, ma fille! Si son oreille, pendant qu'il approche, se tend vers mes paroles; si sa bouche est amère d'avoir mâché le fruit vert; si son coeur est las d'un amour trop léger; s'il n'a pas osé envoyer àcette main qui tremble d'amour et du souvenir des anciennes caresses le baiser du retour, le rêve de l'absent, le signe qui exorcise la largeur des espaces et la lenteur des heures, si ses yeux ont la gaieté un peu triste des yeux qui désirent leur vraie lumière et qui la craignent; si sa bouche tant amère a souri tout de même,—oui, peut-être qu'il a entendu mon cri, le prince Phébor!
(Un mendiant s'approche, ôte son bonnet, et en bas du perron s'agenouille, humble et accablé, la main tendue.
Mais àmesure que Phéna parle et s'encolère, le Pauvre se redresse.)
PHÉNA
Des pauvres, ici? Va-t'en aux cuisines, misérable! Des pauvres, ici, dans la richesse de mon domaine, la robe pouilleuse séparée de ma robe princière par douze marches de marbre, douze, seulement! Des pauvres! Il n'y a pas de pauvres. (A ce moment, le mendiant est debout et il se couvre.) Les pauvres insultent àma domination et àla paix de mon opulence. Je ne veux pas régner sur des pauvres! Qu'ils crèvent de faim, et hors du cercle de mon regard! Va-t'en, misérable, tu me fais honte. Tu sais qui je suis, mais sais-tu bien ce que je suis? Les hommes et les siècles, les éléments et les forces, la nature et les lois travaillent pour moi depuis le commencement du monde et ne travaillent que pour moi. Je suis le résumé de toutes les larmes, de tous les efforts et de tous les cris. Tout converge vers moi, reine et maîtresse des hommes et des choses. Je suis parfaite et rien d'imparfait ne doit vivre, sous moi. Les pauvres contredisent mon harmonie, ils sont coupables. Va-t'en crever et que je ne te voie plus ramper, pou, sur la robe de soie et sur la nacre de la peau élue pour les amours royales... Mais, tiens, je suis bonne aujourd'hui, parce que ma joie est en route, je te l'ai dit, va-t'en aux cuisines. C'est l'heure de la pâtée des chiens...
LE PAUVRE
Il s'éloignait. Il s'arrête, se retourne, fixe un instant les yeux sur Phéna, puis s'en va, agitant son bâton et fredonnant:
Quand les rats mangèrent la louve,
La lune fut couleur de sang,
Couleur de sang,
Et les crapauds dansaient en rond.
Dansaient en rond,
Quand les rats mangèrent la louve,
La louve!
PHÉNA
Quel sale pauvre! Il doit être dangereux... (A ce moment, la trompe sonne encore au haut de la tour.) C'est lui, c'est mon Phébor! (Elle se lève, agitée, criant:) Venez! Venez!
(Les suivantes arrivent, se disant les unes aux autres:)
Les voilà! Les voilà!
(Toutes portent des fleurs, des couronnes, des chapels de roses, mais c'est la Petite qui tient, très fière, le plus gros bouquet.
En même temps, des hommes d'armes et des valets se rangent au pied du perron, et Phébor paraît, àcheval, tenant en main la bride d'un autre cheval, houssé de blanc et sellé d'une selle du femme, une sorte de panier.)
PHÉNA
se précipite àla rencontre de Phébor, lui saisit la main qu'elle baise avec passion.
Te voilàdonc, ô Phébor! Je défaille de joie. Tu es seul? Tu es donc seul?
PHÉBOR
Il descend de cheval et s'agenouille pour porter à ses lèvres le bas de la robe de Phéna. Puis tous deux montent les degrés du perron.
Je n'ai pas perdu votre fille en route, Madame. Je l'aime trop pour cela. Tenez, la voici.
(Paraît Phénissa, menant le pauvre par la main.)
PHÉNISSA
Je l'ai trouvé près des cuisines, mère, et les chiens aboyaient après lui. Alors je l'ai fait boire et je lui ai donné de quoi vivre un jour. Quelle bénédiction pour mon retour! Je suis contente. (Au mendiant:) As-tu assez? Tiens, voilàde l'argent, tiens!... Ah! je n'ai plus rien, tu reviendras. Tu seras mon pauvre, à moi, àmoi toute seule, et tous tes frères sont mes frères.
PHÉNA
Elle aime donc toujours les pauvres?
PHÉBOR
Oui, elle aime les pauvres.
(Les suivantes descendent empressées vers Phénissa, en répandant sur les marches des fleurs effeuillées, puis la conduisent àPhéna, qui la baise au front, selon le cérémonial.)