III
Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, celle de sa beauté passée: c'est dans cette poussière resplendissante que se réfugient encore certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, pour exhumer le catholicisme, n'eut qu'à laisser son génie se souvenir d'une enfance jadis enivrée de fêtes et de légendes; ses oeuvres historiques et apologétiques eurent une grande influence sur le développement du romantisme français; elles rendirent possible la grandiose archéologie de Victor Hugo, aussi bien que le sentimentalisme religieux de Lamartine; si l'on néglige tout l'intermédiaire, on les voit, vers la fin du siècle, aboutir selon leurs canaux, à Sagesse, à la trilogie apologétique de M. Huysmans: la Cathédrale essaie de refaire avec des moyens nouveaux, plus restreints, mais plus persévérants, avec des outils moins brillants, mais plus aigus, le Génie du christianisme. L'écrivain d'aujourd'hui a lu aussi Notre-Dame de Paris, et aussi quelques autres livres; il doit à Chateaubriand l'esprit apologiste; à Victor Hugo, l'amour des pierres sculptées; aux autres, tout le reste.
L'intention apologétique de M. Huysmans est certaine, quoique discrète. Il veut prouver qu'il y a, ou plutôt qu'il y a eu, un art catholique, symbolique et mystique, très supérieur, surtout par l'expression, à tous les arts profanes, antiques ou nouveaux; il étudie l'architecture, d'après la cathédrale de Chartres, la peinture d'après les primitifs et surtout Fra Angelico, la musique d'après le plain-chant grégorien, la mystique et la symbolique, d'après les saints, les théologiens et les compilateurs du moyen âge; comme centre au roman, une page de l'histoire d'un écrivain converti qui tente le renoncement et commence par vouer tout son talent à la défense de l'art religieux; le sentiment est représenté par des effusions d'amour pieux versées aux pieds de Notre-Dame; les personnages, hormis peut-être celui d'une servante dévote et mystique, silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus rudimentaire; le directeur de conscience, l'abbé Gévresin, apparaît d'une nullité extraordinaire, presque phénoménale; l'abbé Plomb est un archéologue de province sans caractère particulier qu'une mémoire baroque où se sont logées, à l'exclusion de toute notion sensée, les seules singularités de la symbolique et la seule histoire de la cathédrale de Chartres; non moins versé dans le même genre de connaissances, le héros du livre, Durtal, exhibe, en plus, une âme de jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un critique d'art, aigre quoique dévotieux, partial quoique renseigné. Avec de tels éléments le roman devait, comme tel, être d'un intérêt nul; sa valeur littéraire lui est donnée par de superbes pages descriptives, mais où la description s'élève parfois jusqu'à donner la raison des choses, au moins la raison symbolique, au moins la raison théologique. Le clergé, s'il lit ce livre, sera surpris de ne pas le comprendre, tout d'abord, car ses maîtres lui cachent avec soin la connaissance de la beauté sensible et, pour entendre (un peu) le symbolisme, il faut une science préliminaire de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, dans des regards, dans des draperies, telle intention secrète à la fois de beauté et de prière qui dépasse l'ordinaire intelligence d'un séminariste gavé de théologie liguorienne. Cette partie du livre de M. Huysmans, nef autour de laquelle se rangent les petites chapelles et plusieurs autels privilégiés, cette partie de théologie sculpturale est réellement supérieure et, le talent réservé pour être loué à part, il faudrait encore admirer la patience de l'auteur, le long d'études compliquées, lentes et troubles, auxquelles rien ne le préparait que la foi et où, finalement, il a dépassé ses maîtres. Il y a aussi en tout cela un goût de beauté pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, mais qui ne le sont plus; c'est là l'innovation, ou le renouveau: heureux d'être devenu un bon chrétien, et peut-être sur la voie de devenir quelque chose de plus et de plus rare, M. Huysmans, s'il est prêt à quelques renoncements, semble mal disposé à répudier ce qu'il y a de païen dans le catholicisme, l'art. Par cela, son catholicisme est presque complet; il lui manque encore, en sa métamorphose et pour s'adapter entièrement à la vieille tradition romaine, de ne pas mépriser la sorte d'art qui est une production naturelle du génie humain et, en somme, une création d'ordre divin et surnaturel, absolument au même titre que l'art d'inspiration liturgique. De ce que le Couronnement de la Vierge, de Fra Angelico, est «encore supérieure à tout ce que l'enthousiasme en voulut dire», s'ensuit-il qu'Ingres n'ait eu aucun génie? Tel est cependant le parti pris de l'apologiste que, pour vanter Dieu, il dénigre la Nature et que, pour complaire à ses frères et tenter les infidèles, il exclut de la communion universelle les plus grands esprits créateurs, s'ils n'ont pas le front marqué de la symbolique cendre. Cette méthode n'est point inédite; elle fut celle du violent et superbe Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint Bernard, mais jamais celle des papes romains qui firent de Rome la double capitale du christianisme et du paganisme et qui, peut-être dès les temps anciens, rangèrent autour d'eux, témoins de leur double souveraineté, les reliques des saints nouveaux et les effigies des anciens dieux.
Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrétien; le christianisme évangélique est essentiellement opposé à toute représentation de la beauté sensible, soit d'après le corps humain, soit d'après le reste de la nature. Saint Paul ne sait pas ce que c'est qu'un temple chrétien; encore moins, une statue chrétienne; il n'a pas la notion qu'une chose belle puisse être un ornement ajouté à la beauté d'un coeur pur. Si un tel christianisme s'était développé, les civilisations anciennes nous seraient inconnues; la religion de saint Paul demandait impérativement la destruction des temples qui sont devenus les basiliques italiennes, le brisement des idoles, ces statues qui ont conservé dans le monde l'idée d'un art désintéressé et purement humain; la littérature profane eût été annihilée comme le reste; la propagation de l'Évangile eût été la propagation de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait été un fléau aussi affreux et aussi destructeur que le croissant; les deux filles de la Bible auraient couvert le monde de ruines, de troupeaux et de tentes en poil de chameau. C'était le métier de saint Paul de tisser des tentes: jamais métier ne symbolisa mieux le caractère d'un homme. Le premier soin des chrétiens qui voulurent ramener la religion à sa candeur première fut l'iconoclastie la plus furieuse. Zwingle, à Zurich, fit briser les verrières, rompre les statues, brûler les missels enluminés. En entrant dans l'église de Tous-les-Saints, à Wittenberg, Carlostadt cria le verset du Deutéronome: «Tu ne feras point d'images taillées!», signal de dévastation immédiatement compris de la plèbe qui suivait le triste énergumène.
Je me souviens de n'avoir pu voir sans émotion ce que les calvinistes de Hollande ont fait de leurs cathédrales. Tous ceux qui sont entrés à Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, dès qu'il prétend à retourner à la simplicité évangélique, se complaît, non dans l'austérité, mais dans la banalité: une salle de conférences à vitres et à gradins, voilà ce que les Barbares prétendaient faire de Notre-Dame de Chartres. L'idéal chrétien, en architecture, est tout pareil à l'idéal démocratique: c'est le groupe scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces inspirations n'est capable de produire un bâtiment égal en beauté à la grange où, au XIIIe siècle, les cisterciens de Lisseweghe serraient leurs moissons[33]. Il est d'ailleurs fréquent que les abbayes cisterciennes soient, au contraire, d'une nudité presque désolée. Saint Bernard, en réformant l'ordre de Cîteaux, qui est devenu la Trappe, n'eut aucunement l'intention de permettre le déploiement de grandioses architectures; fidèle en cela au pur esprit évangélique, il réprouva le luxe et méprisa l'art, comme plus tard saint François d'Assise. Chaque fois que le christianisme, par les moines ou par les révolutionnaires, voulut s'astreindre à plus de conformité avec l'enseignement apostolique, il dut rejeter tout ce qu'il y avait de païen, de beau et, par conséquent, de sensuel dans la religion romaine. Il n'y a pas d'art chrétien; les deux mots sont contradictoires, et voilà pourquoi, même en un livre presque de dévotion, si l'on parle de peinture, il faut prendre garde que même la «symbolique des tons» ne préserva pas l'Angelico d'être avant tout un peintre, un homme qui aime la couleur et les formes, un homme dont les yeux se réjouissent à la vue de la beauté.
Note 33: [(retour) ]
Ce beau morceau d'architecture est figuré dans les Éléments d'Archéologie chrétienne, de Reusens; Louvain, 1886, p. 496. L'auteur dit avec raison: «On voit que les constructeurs du XIIIe siècle s'entendaient parfaitement à donner un aspect monumental même aux édifices dont la destination n'est que secondaire.»