IV

L'art catholique, l'art du moyen âge fut-il, autant que le pense M. Huysmans, autant qu'il a cru le découvrir, minutieusement subjugué par les règles, ou plutôt par les usages de la symbolique? Cela semble inadmissible. On concédera difficilement que Fra Angelico n'employa pas de brun dans son Couronnement parce que cette couleur, «composée de noir et de rouge, de fumée obscurcissant le feu divin,» est satanique; pas de violet, pas de gris, pas d'orangé: parce que le violet dit le deuil; le gris, la tiédeur; l'orangé, le mensonge. L'abstention du peintre trouverait sans doute des explications moins extraordinaires. Et si les nefs de Bourges sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au nombre de sept, est-ce vraiment en l'honneur des Cinq Plaies ou en l'honneur des Sept Dons du Paraclet? Que, dans la disposition la plus ordinaire, trois nefs et un triple portail, il y ait une allusion à la Trinité, c'est moins invraisemblable, quoique rien ne le certifie; mais que l'on ajoute des détails sur la symbolique du toit, des ardoises et des tuiles; qu'on nous affirme que, d'après Hugues de Saint-Victor, l'assemblage des pierres d'une cathédrale signifie le mélange des laïques et des clercs, nous avons plutôt envie de sourire que de nous compoindre, et, par surcroît, nous serons presque indignés que l'on choisisse l'occasion d'une citation presque absurde pour écrire le nom du plus original et du plus grand des mystiques du moyen âge[34]. En toute cette symbolique de la cathédrale, M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion à la basilique, et passe. Cependant la cathédrale gothique, par l'intermédiaire de l'art romain, est certainement née de la basilique, au moins de la basilique syrienne, dont les plans furent très anciennement connus et imités en Gaule. Si les cathédrales sont le développement des basiliques, monuments auxquels la symbolique ne peut s'adapter, il s'en suit que la symbolique est postérieure aux églises; qu'elle peut en donner une explication quelquefois curieuse, mais jamais certaine. Il en est naturellement de même pour ce qu'on appelle le mobilier religieux, dont l'origine est antérieure au christianisme. On aurait bien surpris les martyrs qui refusaient d'encenser les idoles en leur disant que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. Peut-être que la signification symbolique départie à ces accessoires du culte fut une sorte de baptême conféré à des objets depuis longtemps en usage dans les cérémonies liturgiques des anciennes religions. On sait qu'une lampe brûlait perpétuellement, dans certains temples, dans ceux de Minerve, d'Apollon, de Jupiter Ammon; et déjà l'huile devait être pure et tirée des seules olives. La lampe éternelle était alors le symbole du feu ou du soleil; elle ne parle pas plus clairement aujourd'hui. Les prêtres d'Isis portaient la tonsure en couronne, comme les plus anciens moines; on distribuait du pain bénit au nom de Minerve, qui, comme Diane, protégeait des confréries de jeunes filles, des Enfants de Marie. Il ne serait pas sans intérêt d'étudier ces transpositions et cela vaudrait peut-être mieux que d'accepter, sans les expliquer, les opinions de Méliton ou de Durand de Mende[35].

Note 34: [(retour) ]

Les compilations sur la symbolique attribuées à Hugues ne semblent pas son oeuvre.

Note 35: [(retour) ]

Le Polyhistor Symbolicus, de Caussin (Cologne, 1631), est une symbolique de la mythologie gréco-romaine; assez hasardée, elle l'est moins que l'étrange ouvrage d'Antoine Monnier, l'Art sacerdotal antique, explication du sens allégorique des principaux monuments grecs et romains du Louvre (1897).

L'origine païenne du symbolisme des catacombes est certaine; c'est la mythologie qui fournit les éléments décoratifs aux tombeaux des premiers martyrs. Loin de tenter un art nouveau, les chrétiens acceptèrent celui qui était alors familier à tous et, sauf le type, d'ailleurs admirable, de l'Orante, ils n'inventèrent d'abord presque rien. Les Victoires, les Amours, la Méduse, Prométhée, les Dioscures, les Saisons, Icare, Silène, les Fleuves, Psyché et l'Amour, voilà des sujets que l'on rencontre fréquemment dans la décoration des catacombes. Avaient-ils pris pour les chrétiens un sens nouveau? On ne le croit pas. Cependant la Vigne, funéraire chez les Romains, assume dans les catacombes, où elle est fréquente, un sens tout opposé; elle représente la vie et le Christ, sans doute en conformité avec le chapitre XV de l'évangile selon saint Jean. Orphée eut de bonne heure une légende chrétienne; saint Augustin lui donne, comme aux sibylles, la valeur d'un prophète; dans les catacombes, il est préfiguratif du Christ, par sa douceur, le charme de sa voix et sa mort douloureuse. Il n'est jamais représenté avec Eurydice, mais seul et entouré d'animaux qui écoulent les sons de sa lyre. Voilà, prise sur le fait, la déformation chrétienne d'un symbole antérieur. Peu à peu, réduit à un seul agneau comme auditoire, Orphée s'identifia avec le Bon Pasteur, et de cette dernière figuration, il ne resta finalement, dans la symbolique chrétienne, que l'Agneau. On a cru que le Bon Pasteur était une transposition de l'Apollon Criophore, mais rien ne l'a encore prouvé, quoique cela soit possible. Ainsi, dans l'art catholique, l'idée vient du christianisme, et la figuration, du paganisme.

M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de soin, cette symbolique du moyen âge, si complexe et si curieuse; mais qu'il s'agisse des bêtes ou des fleurs, des couleurs ou des pierres précieuses, il ne s'inquiète jamais du motif initial, ni de la source la plus ancienne; il oppose sérieusement l'un à l'autre des compilateurs qui ont mal copié un manuscrit, chacun selon son ignorance propre, donnant ainsi une sorte d'importance pieuse à des opinions basées sur une inconnaissance absolue de la nature. Ah! que M. Huysmans est plus intéressant quand il conte, non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu, quand il qualifie d'après ses yeux et compare ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, de Dijon et de Bourges, où sont figurées les joies et les angoisses du Jugement dernier! Quelle erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre d'art et de mysticisme, comme la Cathédrale, la science facile des lectures patientes! Après tout ce qu'il a relevé dans les bestiaires et les volucraires, dans l'éternel Physiologus du moyen âge, il reste bien démontré que, hors des textes originaux, la symbolique des bêtes ou des plantes, qui affola l'Église jusqu'au XVIe siècle, apparaît telle qu'un amas incohérent de créances inanes: «Pour lui (le pseudo-Hugues), le vautour caractérise la paresse; le milan, la rapacité; le corbeau, les détractions; la chouette, l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie, le bavardage; la huppe, la malpropreté et le mauvais renom.» Et l'on continue ainsi, en assignant à chaque bête, à chaque plante, à chaque minéral, à chaque objet créé par la main de l'homme, à chaque partie même du corps humain, la signification d'une vertu, d'un vice, d'une vérité religieuse ou morale, d'un des articles de la foi. On se trouva donc en possession d'une véritable langue hiéroglyphique apte à figurer aux yeux des affirmations élémentaires. Le langage des fleurs encore populaire, et dont ne manquent pas d'user les coeurs très simples, est le dernier résidu de la vieille symbolique. Au XVIIe siècle, le symbole fut détrôné par l'emblème, dans la morale religieuse; par l'allégorie, dans l'art. Jusqu'au XVIe siècle, on demeura persuadé «que sur cette terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut pas ce qu'il recouvre d'invisible»; et le souci de l'art catholique fut de faire parler la nature, de forcer le ciel et la terre à raconter la gloire de Dieu ou à devenir les exemples et les conseillers de l'humanité. Yves de Chartres affirme que la symbolique était enseignée au peuple; du moins il est probable que par les sermonaires, qui en faisaient un usage constant, le peuple avait acquis certaines notions de cette science confuse, contradictoire et illusoire. Les prédicateurs expliquaient les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; mais chacun à sa manière, car on n'était d'accord que sur un très petit nombre de sujets. Saint Bernard, évangéliste sévère, réprouvait les ornementations symboliques, dont les églises et les cloîtres étaient historiés; il ne voulait pas admettre ce langage, qui souvent s'arrêtait aux yeux, sans pénétrer jusqu'au coeur. Il y a dans ses lettres, à ce propos, un passage très curieux:

Que signifient cette ridicule monstruosité, cette élégance merveilleusement difforme, ces difformités élégantes étalées aux yeux des frères pour les troubler sans doute dans leurs prières ou les distraire dans leurs lectures? Que nous veulent ces singes immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures ou semi-hommes, ces tigres à la peau mouchetée, ces soldats qui combattent, ces chasseurs qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce sont des corps multiples à tête unique; là, plusieurs têtes sur un seul corps. C'est un quadrupède ayant une queue de serpent, ou un poisson portant une tête de quadrupède. Voici un animal dont une moitié représente un cheval et l'autre moitié une chèvre; en voilà un autre ayant des cornes et se terminant en un corps de cheval. Enfin, c'est partout une telle variété de formes qu'il y a plus de plaisir à lire sur le marbre que dans les parchemins, et que l'on passe plus volontiers les journées à admirer tant de beaux chefs d'oeuvre qu'à étudier et à méditer la loi divine[36].

Note 36: [(retour) ]

Cité par Ch. Gidel. Sur un poème grec inédit intitulé: O ΦΓΣΙΟΛΟΓΟΣ (Annuaire de l'Association des études grecques, 1873).

On a reconnu dans cette description quelques-uns des dubia animalia si consciencieusement décrits dans les bestiaires et figurés dans les cathédrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, le Myrmécoléon, le Phénix, les Faunes, les Satyres, les Sirènes, les Lamies, les Onocentaures, la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition et avec Samuel Bochart (dans son Hierozoicon ou Faune Sacrée), mais avec l'interprétation rationaliste, M. Huysmans identifie ces monstres, la plupart mentionnés par la Bible, avec les vulgaires fauves de l'Orient. Croyons fermement aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant et peut-être plus sûr. Croyons à la Gorgone de saint Épiphane, le plus ancien des pasteurs de chimères sacrées: «la Gorgone ressemble à une belle femme; ses cheveux blonds se terminent en tête de serpents. Toute sa personne est pleine de charme, mais la vue de sa figure donne la mort. Au temps de sa fureur, d'une voix harmonieuse, elle appelle à elle le lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne se rend à son appel. Enfin, elle invite l'homme. Celui-ci s'engage à s'approcher d'elle, si elle veut bien cacher sa tête; elle le fait: on en profite pour la prendre. Avec elle on tue les lions et les dragons. Alexandre avait avec lui la Gorgone Scylla...[37].» Elle est le symbole du péché et de la tentation.

Note 37: [(retour) ]

Op. cit., p. 222. Le texte grec commence ainsi: Μορφήν γαρ πόρνης κέκτηται θηρίεν ή γοργόνη..

Il ne parut pas suffisant aux exégètes trop pieux du moyen âge d'interpréter symboliquement la nature entière et quelques merveilles apocryphes; on soumit à ce traitement la mythologie gréco-latine. C'était fort édifiant et un poème tel que celui de Philippe de Vitry (XIVe)[38],Roman des Fables Ovide le Grand, eut sans doute un certain succès. Philippe a au moins le mérite de l'invention; il est original à sa manière; nous sommes surpris que M. Huysmans n'ait pas donné un aperçu de ses imaginations, bien faites cependant pour «désinfecter le latin du paganisme, qui empestait la luxure, puait un affreux mélange de vieux bouc et de rose»[39]. Aspergées d'eau bénite, les Métamorphoses d'Ovide deviennent innocentes, et réconfortantes pour les âmes inquiètes; c'est une nouvelle Bible offerte à notre ferveur. Voici le tableau rectifié de Diane et Actéon: Diane symbolise la Sainte Trinité; le Cerf, Jésus-Christ; Actéon, Jésus-Christ incarné; et les Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote d'Apollon chez Admète, Apollon est encore le Christ; Mercure représente les Docteurs; les troupeaux, les Chrétiens; la houlette, la crosse épiscopale; la lyre à sept cordes signifie à la fois les sept articles du Credo, les sept sacrements et les sept vertus. L'épisode d'Aristée est interprété ainsi: Jésus-Christ est le taureau et les apôtres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de son frère, puis changée en fontaine, c'est la Sapience divine; Cadmus, le frère qui la rebute, c'est encore le peuple Juif. La Gentilité est dite par Pallas; l'Église, par Phèdre et par Atalante; Satan, par le serpent Python et par Vulcain; la Judée, par Céphale et par Callisto.

Note 38: [(retour) ]

Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (XIIIe siècle), mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs traité, mais en latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. Jacques de Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a pu consulter des manuscrits byzantins et recueillir les traditions orales. Après lui la légende des bêtes ne fait plus aucune acquisition.

Note 39: [(retour) ]

La Cathédrale, p. 464.

Plus anciennement, on avait retrouvé les douze Apôtres dans les douze signes du Zodiaque; mais cette opinion fut combattue et chaque signe fut plié à figurer: le Scorpion, Satan; le Sagittaire, Jésus-Christ triomphant; le Capricorne, le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer, l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin. La présence d'un signe appelé «Virgo», dans une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps d'argument apologétique, ainsi que certains vers de Virgile et la littérature, complètement apocryphe, des sibylles.

M. Huysmans cite une symbolique du corps humain, d'après Méliton[40]; elle n'est pas très curieuse; en voici une autre, tirée du Livre de la Discipline de l'Amour divine (1519):

Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle, selon l'âme, est image et semblance de toutes créatures. Le chef rond et clos par dessus, où sont les sens corporels figure le ciel; et les yeux représentent le soleil et la lune et les autres sens les étoiles. Et comme est le monde gouverné par et selon les sept planètes du ciel, aussi il y a au chef humain sept trous, entrées et issues, pour gouverner le corps sensiblement: deux ès yeux, deux aux oreilles, deux au nez et un à la bouche, par lesquelles l'âme fait ses opérations corporelles et spirituelles. Des quatre éléments, appert plus la clarté du feu ès yeux, l'air en la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès jambes. Les os du corps humain sont représentation et figure des créatures qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et métaux. Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles comme plantes et herbes. Le corps humain est figure et représentation du grand monde, et il est image et expresse semblance de Dieu créateur et de toute créature.

Note 40: [(retour) ]

Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au IIe siècle et fut un des grands théologiens grecs. On lui attribuait une Clef de la sainte Écriture: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé Auber dans son grand ouvrage sur le Symbolisme, est également cher à l'auteur de la Cathédrale. Il est peu probable qu'une compilation où l'on disserte sur la symbolique des églises gothiques ait pour auteur un évêque grec du IIe siècle; cependant M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de Mende (XIIIe siècle): «Suivant d'autres symbolistes de la même époque, tels que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de Capoue, les tours représentent la Vierge Marie...»

L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse démence; je veux donner encore, car il est bon de connaître comment finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus caractéristiques, un aperçu du Quadragésimal spirituel, imprimé en 1520;

c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La salade qu'on mange en carême, à l'entrée de table, c'est la parole de Dieu, qui doit nous donner appétit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre d'aigreur, qu'on met par parties égales dans la salade, sont l'image de la miséricorde et de la justice divines. Les fèves frites représentent la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fèves trempent dans l'eau; il faut que le pénitent se trempe dans l'eau de méditation. Les pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière, sont l'emblème de la pénitence, qui doit être accompagnée de la contrition véritable. La purée, qui pare bien les dîners de carême et qui se passe sur l'étamine, c'est l'image de la résolution de s'abstenir de péché. La lamproie, poisson excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission des péchés; il faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en ôtant toute rancune du coffre du coeur.

... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir le mérite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous potages, sauces et viandes quadragésimales, s'entend la joie de paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos opérations, odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne purée, bons pois passés, ni bonne sauce; pareillement, sans penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages spirituels.

Ce morceau aurait trouvé tout naturellement sa place parmi les propos de table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné de larder sa Cathédrale, et il vaut bien la recette, d'ailleurs favorable, du pissenlit aux lardons[41].

Note 41: [(retour) ]

La Cathédrale, p. 438.

En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues pages, est traitée d'une façon satisfaisante et avec une érudition bien faite pour éblouir le lecteur dévot aussi bien que l'indifférent. Le dévot ecclésiastique sera même flatté de quelques erreurs d'un autre ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de l'Église des Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, toutes questions autour desquelles le clergé dispute avec âpreté et que M. Huysmans résout dans le sens qui sera le plus agréable aux curés archéologues. Il est entendu que les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine druidique: «Bien avant que la fille de Joachim fût née, les Druides avaient instauré, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel à la Vierge qui devait enfanter, Virgini pariturae.

Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition d'un Sauveur dont la Mère serait sans tache...» Il n'y a pas à insister. Les vierges noires sont d'origine orientale et aucune n'est signalée en France avant le XIIe siècle. Elle est bien curieuse, cette littérature des préfigurations! On est allé chercher jusqu'en Chine le pressentiment de la Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen conçut son fils Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un éclair! La mère de Yao fut fécondée par la clarté d'une étoile; celle de Yu, par la vertu d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, après cela, de l'innocente piété des Druides? La seconde des erreurs, tout ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur de la Cathédrale, est la prétention de faire remonter aux disciples immédiats des Apôtres, sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation des Gaules et la construction des anciennes églises d'où sont nés les monuments définitifs érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si l'on excepte Lyon qui eut une église vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu du IIIe siècle, aucune trace sérieuse de christianisme dans les Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules date de saint Martin, au IVe siècle. La troisième erreur de ce genre est la plus curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un grec nommé Denys, converti par saint Paul, à la fois l'auteur d'une série d'admirables ouvrages mystiques, le premier évêque d'Athènes et le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui seul la vie de trois Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris à la fin du IIIe siècle; enfin, un écrivain grec du VIe siècle qui écrivit des livres de théologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys l'Aréopagite. Cette question était résolue dès le XVIIe siècle, mais la piété veut des miracles. Or quel plus étonnant miracle qu'un contemporain de saint Paul dissertant de la hiérarchie ecclésiastique et des diverses sortes de moines?

Note 42: [(retour) ]

A. Bonnetty: Traditions primitives (Annales de Philosophie Chrétienne, 1839).