BARBARISMES

Un mot, l’autre jour, lu je ne sais plus où, malheureusement, m’intrigua beaucoup. On disait : « Enfin ils poignaient. » Le sens n’était pas douteux, cela signifiait : ils apparaissaient, ils surgissaient. Je reconnus bientôt que cela n’était pas à proprement parler un barbarisme, mais seulement une forme, particulièrement inusitée dans ce sens-là, du verbe poindre. Elle est encore vivante quand le verbe poindre signifie piquer. Les naturalistes, après La Fontaine et d’autres, l’ont beaucoup employée : « Cette idée le poignait. Les remords le poignaient. » Néanmoins, je les soupçonne d’avoir instinctivement fabriqué, d’après l’adjectif poignant, un verbe inédit, poigner. C’est bien par hasard, à mon avis, que ce nouveau verbe s’est adapté à l’ancien imparfait du verbe poindre. Il n’est plus au pouvoir de la langue française, aujourd’hui, les exceptions sont bien rares, de fabriquer un verbe qui ne soit pas de la première conjugaison et c’est à elle que le peuple et tous les ignorants (qui comprennent beaucoup d’écrivains) ramènent toutes les formes amphibologiques des verbes des autres conjugaisons. De là l’apparition de ces formes étranges, qu’il faut s’attendre à rencontrer de plus en plus dans la littérature courante : il s’enfuya, il ria, il souria, etc. Comme il s’enfuit, il rit n’indiquent pas que l’action est au passé plutôt qu’au présent, il semble qu’il y ait là comme une ruse linguistique inconsciente pour doter ces verbes trop uniformes d’un passé défini emprunté aux formes de la première conjugaison où il se distingue nettement du présent. C’est ainsi que les verbes français s’acheminent, si lentement qu’ils resteront en route très probablement, vers la simplicité du verbe anglais, qui représente une évolution linguistique bien plus avancée. N’importe, j’admets qu’on rie devant il ria.