LA LANGUE FRANÇAISE
On me consulte parfois sur un point délicat de la langue française. On croit que je la connais ; je l’ai étudiée et l’étudie encore tous les jours, mais c’est précisément pour cela que je m’y perds encore, car elle est pleine de contradictions. Ceux-là seulement peuvent avoir l’illusion d’en avoir démêlé tous les secrets, qui ne la cherchent qu’à travers les règles des grammairiens, car le grammairien connaît la loi. Mais au-dessus de la connaissance des lois, il y a le sentiment. Comme on dit qu’on a ou qu’on n’a pas le sentiment des convenances, on a ou on n’a pas le sentiment de la langue française et à cela, il n’y a rien à faire. On ne peut améliorer ce qui n’existe pas, il faut d’abord le créer. C’est dans les écrits contemporains que se constate surtout cette absence de sentiment. Beaucoup de gens qui écrivent arrivent facilement à dire tout le contraire de ce qu’ils voulaient dire ou même à ne rien dire du tout, ce qui vaut peut-être mieux. Je lis dans le récit d’un touriste qui raconte une excursion à Venise en automobile : « Admirable pont métallique… Il a bien un kilomètre de long. C’est ce qu’on peut appeler un beau travail de la nature. » Évidemment, un pont est dans la nature, un pont est fait au-dessus d’un accident de la nature, fleuve ou précipice, mais un pont n’est pas un travail ou une œuvre de la nature. Voilà cependant ce que l’on écrit. Vraiment les textes contemporains sont plus difficiles à comprendre que ceux du XIIe siècle et si tout le fatras du jour n’était pas destiné au néant, ce serait désespérant. Des livres estimés ne sont pas d’une meilleure langue : l’à-peu-près qui est dans l’écriture n’étant que le reflet de la confusion mentale qui règne dans les esprits.