L’ENCRE

Un correspondant de l’Intermédiaire demande la fondation d’une ligue nouvelle, la Ligue de la bonne Encre, une ligue terriblement réactionnaire qui voudrait faire revivre la coutume des encres faites à mesure d’après des formules surannées, mais efficaces. « L’encre, dit le promoteur de cette ligue, se faisait, il y a encore un demi-siècle, avec de la noix de galle, suivant une tradition de l’antiquité classique conservée et transmise par les monastères. » Hélas ! on a trouvé plus simple, plus propre aussi de l’acheter par petites bouteilles chez le marchand qui nous en fournit de toutes les couleurs, et fort bonnes, du moins pour ce que nous voulons en faire. Nous ne lui demandons plus, en effet, d’être indélébile et de traverser les siècles. Comme nous n’écrivons plus sur un parchemin, mais bien sur du fugitif papier, de L’encre à la noirceur temporaire nous suffit très bien. Il paraît que l’encre à stylographe est encore moins solide que l’encre des écoliers. C’est encore bien suffisant et cela répond à merveille aux préoccupations de notre temps, qui sont plutôt de faire vite les choses que de les faire très bien et en vue de la postérité la plus reculée. Je ne m’arrange pas volontiers du stylographe et je le regrette modérément, car je crois que cette invention est tout à fait transitoire. Je rêve à un certain crayon-encre dont il y a des essais qui deviendront peut-être satisfaisants. Non, vraiment, je ne suis pas de ceux qui regrettent la plume d’oie, la plume que, je ne sais pourquoi, on cueillait sur l’oie vivante, et que l’on taillait soi-même. C’était une manière, paraît-il, de réfléchir à ce qu’on allait écrire. L’invention de la plume métallique a porté un coup à la littérature sérieuse. Je recommande cette question à la Ligue de la bonne Encre : elles se tiennent.