UN ROMAN

Les romans que l’on reçoit au mois d’août, quand on a le malheur de ne pas avoir encore quitté Paris ou que l’on est déjà revenu, sont presque sûrs d’être lus. C’est ce qui est arrivé à celui qui m’est parvenu avant-hier et qui, en une autre saison, m’aurait probablement découragé. Mais la solitude du moment, la fraîcheur excessive de la température l’ont fait bénéficier d’un état d’esprit spécial, de sorte que j’en suis à la page 480, ni plus ni moins, ce qui m’a permis de faire ample et suffisante connaissance avec la plus extraordinaire turpitude que l’on ait encore publiée sous une couverture jaune paille. Après cet exorde et quoique la chose ne soit malheureusement pas sans un certain talent à la Zola, un talent salement naturaliste, je m’abstiendrai d’en dévoiler le titre et le nom de l’auteur. Au surplus est-il suffisamment caractérisé par la date de sa venue au jour, où il est certainement seul de son espèce. C’est l’histoire d’une famille, mais surtout d’un père et d’une fille qui sont sans doute les êtres les plus haïssables que l’on peut avoir connus dans un livre. Le père pousse sa fille à se faire épouser par un jeune homme riche, puis voyant qu’il ne survient pas d’héritier, imagine de le procréer lui-même, et, à la grande joie du jeune monstre, devient son amant et la rend mère. Le couple incestueux est parfaitement heureux, se roule avec délices dans sa bauge, quand le mari les surprend. On lui fait son affaire, un peu, il faut le dire, par hasard, dans un mouvement de colère, puis on se débarrasse du cadavre qu’on va pendre à un arbre, dans la campagne, avec une sérénité tempérée par la frousse. Ils sont inquiétés, mais à peine, et l’ordure triomphe. L’auteur n’a trouvé que défunt son chien à qui dédier cette bonne histoire. Je sais, il s’en déroule parfois de telles à la cour d’assises et il faut peut-être, après tout, admirer le courage de qui a fréquenté, sans haut-le-cœur, de tels individus.