LES GUÉRISSEURS
Une femme guérissait les malades par des moyens innocents et mystiques, l’imposition des mains et de bonnes paroles. Cela ne doit pas réussir avec tout le monde, mais cela peut très bien donner des résultats momentanés quand on a affaire à des êtres nerveux, hystériques, crédules, à des simples un peu détraqués. Quoi qu’il en soit, un syndicat de médecins dénonça cette femme pour exercice illégal de la médecine et après plusieurs jugements favorables ou défavorables, la Cour d’appel vient de l’acquitter définitivement et, par conséquent, lui rendre la liberté d’imposer les mains tant qu’elle voudra. Les magistrats ont jugé que ce n’était pas là proprement l’exercice de la médecine. Notez qu’elle n’ordonne jamais de médicaments, qu’elle ne touche jamais les malades, qu’elle n’agit que par des gestes, d’où elle croit qu’il émane un fluide. Et si le fluide existe, il s’est montré bienfaisant ; s’il n’existe pas, il ne saurait nuire. C’est fort bien jugé. D’ailleurs pour moi, j’irais beaucoup plus loin dans ces principes de liberté et je ne verrais nul inconvénient à ce que fût proclamée la liberté de la médecine. A bien réfléchir, le privilège des médecins est extraordinaire. Il ne se comprendrait pas, la médecine fût-elle une science exacte. S’il a survécu aux autres privilèges abolis par la Révolution, c’est par suite d’un préjugé plus fort que les principes mêmes. La valeur d’un homme dans un métier se juge par les résultats. Le diplôme est une possibilité, non une preuve de capacité. Ce sera, si vous voulez, un commencement de preuve, mais non la preuve définitive, qui est la guérison même. Il se peut que la méthode positive convienne à la majorité des hommes, mais il se peut aussi qu’à certaines natures convienne mieux la méthode mystique. Il y avait dans les temples des dieux guérisseurs en Grèce des montagnes de béquilles ; il y en a dans les mosquées et dans les marabouts. Toute émotion prévue ou imprévue peut guérir certains états nerveux sous la dépendance desquels évoluent certaines maladies ou du moins certains maux. Un médecin guérit ou améliore souvent l’état d’un malade par la confiance qu’il inspire plus que par les remèdes qu’il prescrit. Pourquoi empêcher un malade d’aller vers la source où il a mis sa foi ? Ceci n’attaque pas les diplômes, mais comment un diplômé ose-t-il se plaindre qu’un non-diplômé fasse mieux que lui ?