LES BRAS LEVÉS
La scène représente un océan de têtes, d'où surgissent, comme des balises à demi découvertes par le flot, une forêt de bras levés. C'est un peuple à genoux et en prière.
Les têtes se dressent entre les bras levés; des varechs et des lichens pendent aux balises; le vent, soufflé de l'orient, gonfle ces chevelures et les soulève selon un rythme qui semble aussi une prière.
Le peuple est à genoux; des invisibles yeux, extasiés de terreur et d'espoir, une lueur lactée s'exhale et monte vers le ciel. Les âmes gravissent la voie lactée, jonchée d'éclats de perles, et le chemin blanc, mais strié de barres nocturnes, de larmes de feu, de sanglantes moisissures, s'engouffre et se perd, aux suprêmes altitudes, dans la gloire fulgurante du Pentagone.
Le Pentagone oscille, puis tourne sur lui-même comme une roue; les flammes qui sortent de ses angles s'enroulant autour de la roue; le Pentagone tourne avec une vitesse infinie et propage jusqu'aux confins du monde un tourbillon d'air enflammé, où s'agitent des prunelles désorbitées, coquilles de noix phosphorescentes emportées dans le fleuve obscur et circulaire du maëlstrom universel.
A ce divin spectacle, le peuple à genoux frissonne d'amour et de reconnaissance; la piété se prosterne dans tous les cœurs, et dans tous les ventres l'humilité se couche sur les dalles parmi les détritus de la vie. Sur le chemin blanc, qui a résisté à l'énergie du tourbillon, les âmes s'élancent et se bousculent; on les voit, corpuscules d'incombustible amiante, trébucher aux éclats de perles, escalader les barres nocturnes, franchir les larmes de feu, nager à travers les sanglantes moisissures…
La roue s'arrête et redevient pentagone; ses angles s'effacent: c'est un cercle; il se gonfle: c'est une sphère. Ce spectacle ne paraît pas moins divin que le premier. Les bras se tendent plus nerveusement, les têtes se renversent, bien décidées à contempler l'Infini face à face et dans toute sa gloire. Le chemin blanc est tout chargé d'une épaisse poussière d'âmes: une fourmilière monte à l'assaut du ciel et menace l'or limpide de la Sphère immaculée.
Voilà que toutes les mains et toutes les têtes ont tremblé d'une même secousse: les premières fourmis font une tache sur la glorieuse sphère et une ligne d'âmes s'écrit bientôt de l'un à l'autre de ses pôles. La Sphère s'obscurcit: le peuple a conquis son Dieu.
En bas, un à un les flambeaux, une à une les lampes s'éteignent; les bras et les têtes s'évanouissent dans l'air, et le Vent d'Orient, qui passe au-dessus des corps détruits, emporte vers le Futur le parfum atomal de la Vie.
Le monde est devenu noir; un Dieu informe et lourd pend comme un lustre éteint au-dessus des ténèbres; n'ayant plus de spectateurs, l'Infini a fermé les portes du théâtre,—mais il se recueille et il songe: «J'étais Pentagone. Je serai Triangle.»
La Sphère obscure se déplace sur son axe; elle se gonfle encore; des points d'or apparaissent sur sa peau; les fourmis commencent à pleuvoir sur le monde où des lueurs tombent. La Sphère éclate et de ses débris, ramenés au centre par l'attraction, le Triangle se forme.
Toutes les âmes sont rejetées sur la terre, et, à mesure qu'elles touchent le limon, les atomes se groupent autour de leur essence, car le Vent d'Orient, ayant fait le tour du globe, est revenu chargé du parfum atomal de la vie.
Les flambeaux et les lampes s'allument: les têtes se dressent, les bras se lèvent; l'inconsciente prière monte en lueur lactée vers le pluriforme Idéal et les âmes recommencent à gravir le chemin blanc du ciel, le chemin qui, dorénavant, va s'engouffrer et se perdre, aux suprêmes altitudes, dans la fulgurante gloire du Triangle.
10 juillet 1894.
PAGES RETROUVÉES
LES PETITS PAUVRES
A Henri de Régnier.
Les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les estime beaucoup, les vénère, de même qu'en Bretagne les gens devant les calvaires s'inclinent et se signent, respectueux et déférents.
Humiliée au gibet, humiliée dans la sordide bassesse d'un hypocrite mendiant, la divinité de Jésus saignait sous l'un et l'autre avatar, et même (ne le dirait-on pas?) rougissait.
Situation éminemment incompatible avec l'égalité moderne, car, enfin, il n'y a pas de honte à être Dieu.
Primary relève le moral de ces modestes hosties, en lesquelles le Fils de la Femme incessamment s'offre aux spurieux mépris de ses frères ingrats.
Oui, les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les vénère.
Si, au coin d'une rue, un gueux immonde soulève avec respect son vieux chapeau troué,—plein de courtoisie, Primary répond par un de ces ineffables saluts d'homme bien élevé, mesurés et discrets, offre comme aumône un fin sourire: tel agréable geste de la main ajoute ce rien d'ironie qui épice et relève toute banalité.