LES LARMES

Songeant aux sensations fictives et aux visions équivalentes, il m'arriva de torturer Hyacinthe très cruellement. Je lui en avais fait la promesse, mais une native bonté d'âme et la nouveauté des fatales occupations amoureuses m'aveuglaient et restreignaient jusqu'à la naïveté indulgente mon devoir d'inquisiteur.

Pharmacoper les âmes par la seule drogue qui les purge, la douleur,—c'est assurément la suprême charité, mais combien difficile à exercer envers les êtres que l'on aime! D'innocentes hosties ne sentent pas le prix du martyre immérité, et quel courage pour braver, de la bouche qu'on adore, la vocifération de: bourreau!

Hyacinthe accueillerait-elle comme des amies mes mains allumeuses de bûchers ou les mordrait-elle, à dents par la révolte empoisonnées?

Mais il le fallait, et j'avais un autre motif: c'est que les larmes sont toujours un peu révélatrices du parfum intérieur, de l'essence enclose dans le flacon secret.

—Hyacinthe, dis-je, en secouant le bras vilainement, un soir que nous revenions d'une promenade par les allées où pleuraient déjà les feuilles sèches,—que vous êtes lourde!

—Oh! Par exemple!

C'était le mode familier de son indignation ou de sa surprise.

—Lourde, ma chère, on alourdie peut-être. Seriez-vous lasse?

—De quoi?

—Mais, de me suivre, ombre!

Elle me trouva méchant et s'attrista.

—Ombre! Eh bien, n'est-ce pas mon devoir et ma joie! Quand tu m'appelas à la vie (je ne sais comment), ce fut pour te suivre, il me semble, pour te répliquer selon des modes explicatifs et non contradictoires.—enfin, pour matérialiser en la substance que je t'apparais, ton rêve d'un autre sexe. Est-ce mon rôle, oui ou non? Alors, que me reproches-tu et pourquoi me fais-tu pleurer,—moi ta pensée même?

—Tu es lourde, parfois, comme un ennui,—et tu te matérialises trop.

—Je suis ce que tu as voulu, reprit Hyacinthe, et je t'appartiens tellement que de me blâmer, c'est toi-même que tu offenses.

—Elle n'a donc jamais pensé, l'Hyacinthe adorée, dis-je, en émettant d'atroces sous-entendus d'ironie, que ce qui a commencé doit finir.

—Je ne sais plus quand j'ai commencé à t'aimer, c'est-à-dire à vivre, dit Hyacinthe en tremblant, mais je ne veux pas finir.

Imbecilla pluma est velle sine subsidio Dei. La volonté n'existe que conforme à la logique la plus haute. Si tu m'appartiens, tu ne peux vouloir. La rébellion d'un fantôme!

Elle devint amère:

—Cependant j'ai une âme.

—On dit aussi l'âme d'un violon et l'âme d'un soufflet,—mais je vous l'accorde, Hyacinthe, votre âme immortelle de femme, immortellement futile et négatrice. C'est elle qui me gêne et dont les émanations s'élèvent en fumée autour de moi et obscurcissent ma vision de l'infini. Si je pouvais t'aviver jusqu'à la lumière, charbon sans flamme, mais tu restes noir sous mon haleine et tu infestes d'odeurs charnelles le laboratoire de mes désirs purs.

—Annihile-moi, Damase, pulvérise l'ininflammable charbon,—mais tais-toi, et qu'en mourant je puisse adorer encore tes lèvres muettes!

—Pourquoi t'aimerais-je, même en paroles, puisque tu me damnes et que je le sais?

—Au moins, Damase, ne me sépare pas de ta damnation, et que nous soyons deux—en Enfer!

—Tu me l'as déjà dit. Ah! stupidité des amoureuses excessives. «Mon Dieu, que je sois damnée, pourvu que je vous aime!»—n'est-ce pas? Mais, enfant plus irraisonnable que la trajectoire brisée d'une idée de fou,—damnée, tu me haïras. L'enfer n'est que haine, et si une lueur de joie phosphorescente irradia jamais les prunelles dédiées aux éternelles ténèbres, ce fut dans les yeux morts d'un damné souffrant côte à côte avec l'être pour lequel il ouvrit jadis l'inestimable fontaine de son cœur sacrifié.

—Tu me fais peur! Tu me fais peur!

Hyacinthe se jeta mourante dans les bras du tortionnaire. Elle se serrait contre la raison même de son effroi; elle baisait la main qui l'endolorait, les érignes qui lui déchiraient les seins, le sphondylotrobe qui lui écrasait les vertèbres.

Ne pouvant peut-être, tout an fond d'elle-même, me croire si méchant que je me faisais, elle leva vers mes yeux ses yeux épouvantés, quêtant une fuyante étincelle de douceur, une débile nuance de consolation précaire,—mais impitoyable, je maintenais le sérieux triste dont j'avais imposé l'esclavage aux muscles de ma face.

La baisant au front, je dis:—Que la plupart des paroles que je prononçai soient dissoutes, mais les dernières, non.

Soudain, je sentis naître et croître en moi une idée diabolique,—évoquée sans nul doute par les mots spécieux, que j'avais antérieurement prononcés.

Je renversai Hyacinthe sur le divan où elle était venue tomber vers moi, et je dévorai la joie mauvaise de posséder une femme paralysée par la terreur.

Selon de brusques retours, elle passait de la souffrance au plaisir, mais sans oublier encore au milieu de la musique des chatouillements sexuels, le discord des impressions pénibles, partagée entre l'indiscutable violence des actuelles sensations et la peur qu'après l'extase le monstrueux étau de la haine ne la capturât entre ses bras de fer pour l'éternité.

J'eus le courage de prolonger l'expérience, dosant avec scrupule les arrêts et les mouvements, variant le rythme pour déconcerter la certitude, et Hyacinthe, effarée des contradictions qui martyrisaient sa chair heureuse, souffrait délicieusement, prête à mourir d'amour dans un paradis infernal.

Enfin, les larmes jaillirent: je les bus comme de précieuses perles de sang.