CONCORDANCES

I

Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis;
D'un lent baiser d'amour troublant la nuit naissante,
La lumière alanguie meurt pleine de tendresse;
Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis.

Le bruit des rues fait grâce à leurs oreilles lasses;
Ils échappent enfin au flot vain des paroles.
Le silence est très doux dans l'ombre cramoisie,
Le bruit des rues fait grâce à leurs oreilles lasses.

Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse,
Vêtue des plis étranges d'une soie japonaise,
Elle s'assied, souriante, et s'étend un peu lasse
Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse.

II

De ses doigts s'exhalait une odeur délicate,
Comme l'assemblage exquis de fleurs sobres et rares
Ou l'effluve des prés qu'un vent d'été caresse;
De ses doigts s'exhalait une odeur délicate.

O pénétrante odeur dont émane un désir,
Odeur moins désirable, pleine de moins d'ivresse
Que celle que dérobe la robe, ô délicate
Et pénétrante odeur dont émane un désir.

Aux parfums de la chair en leur loyale essence
Cèdent les élixirs, toutes les quintessences:
Un seul effleurement l'exalta au désir
Des parfums de la chair en leur loyale essence.

O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues,
Dont la sève circule avec le sang des veines,
Sa peau moite en distille la plus subtile essence,
O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues.

III

Sur le bras, il posa d'abord ses lèvres chaudes,
Au poignet où la vie passe et bat plus sensible,
Où la peau est très blanche et les veines très bleues;
Sur le bras, il posa d'abord ses lèvres chaudes.

Sur la tempe où plus blonds s'ébrouent les cheveux fins
A deux bras enlaçant le cou d'un cercle étroit,
Il posa, il laissa longtemps ses lèvres chaudes
Sur la tempe où plus blonds s'ébrouent les cheveux fins.

Pour les yeux, les grands yeux dont il sait le pouvoir,
Diamants bleus ayant les paupières pour écrin
Il trouva des caresses plus douces, peut-être afin
De capter les grands yeux dont il sait le pouvoir.

IV

Puis il parla, disant des mots longtemps pensés
Où, tel qu'un faucon, l'aile alourdie par l'orage,
Son âme luttait, voulant dompter l'amer pouvoir.
Il parla, murmurant des mots longtemps pensés:

—«C'est l'amer pouvoir dont tu m'ensorcelles,
Pliant mon vouloir à ta volonté,
Qui régit les rêves de mon lourd sommeil,
Et les heures brèves des brèves journées,
Toutes les minutes de mes heures brèves
Et l'insaisissable instant, trépassé;
Amer et pourtant d'une douceur telle
Que rien n'en rappelle la suavité,
Car les forts anneaux de la double chaîne,
Ce sont les baisers que ta bouche martèle.»

V

Et ses yeux dévoraient déjà les larges lèvres
Qu'un Dieu semble avoir faites exprès pour le baiser;
Il se plut à redire tout haut cette pensée,
Et ses yeux dévoraient déjà les larges lèvres.

La divine harmonie de leurs désirs unis
Absorba le murmure mourant des autres phrases;
A peine songeaient-ils, buvant à pleines lèvres
La divine harmonie de leurs désirs unis.

14 juin 1887.

16 juin 1887, jeudi matin.

Vous devez trouver, mon amie, que je me suis conduit comme une femme, hier soir, en me laissant aller à manifester très visiblement une impression désagréable. Pourtant je n'attache aux mots qu'une importance relative, en tant que mot; tout dépend de l'accent, du sous-entendu, de l'état d'esprit de la personne qui les articule; mais j'ai beau ne pas vouloir être nerveux, je ne me puis défendre d'être extrêmement impressionnable: au moindre appel, d'interminables imaginations se déroulent devant moi jusqu'aux conséquences dernières. Je m'accuse de mon impression d'hier, non comme d'un crime, mais comme d'une ridicule aberration.

Voilà donc que ce mot, Réagis, sort de vos lèvres,—et aussitôt je me figure deux êtres, qui, après être joyeusement et librement montés au sommet, près d'atteindre la cime, se mettent à redescendre péniblement. Ni vous ni moi ne sommes capables de cette cruelle interprétation; c'est quelque mauvais esprit qui passait.

Est-il pas aussi permis de manquer parfois de sang-froid lorsque la vie même est en jeu, la vie, ou tout au moins ce qui en fait l'unique intérêt, et c'est la même chose. Celui qui aurait toute sa fortune sur un navire et croirait le voir s'enfoncer et couler serait-il pas pardonnable d'avoir de l'angoisse et d'en laisser soupçonner un peu?

J'ai mis ma vie en viager sur votre cœur: je puis bien craindre la tempête. Vous ne voudriez pas me voir dans une absolue sécurité; s'il en était ainsi, c'est que je ne vous aimerais pas comme je vous aime; étant donné mon caractère, ce serait un mauvais signe, signe que je laisse aller les choses en fataliste. J'y suis naturellement porté, mais quand il s'agit de vous, c'est très différent: ma volonté très nette s'affirme de ne vous perdre jamais. Je ne me vois pas sans vous et mon imagination ne va pas jusque-là, à moins d'une momentanée aberration, vite dissipée.

Aime-moi, ma chère vie, aime-moi comme je t'aime et nous serons heureux.

COMMUNION

Avant d'avoir aimé, voudrais-tu donc haïr?
Pourquoi par de tels mots nous créer des tristesses,
Perpétuer en nos cœurs l'amer souvenir
Où le Doute se fait un lit pour ses faiblesses?

Voudrais-tu donc haïr avant d'avoir aimé?
Voudrais-tu que, manquant aux divines promesses,
L'écrin mystérieux des sens restât fermé?
Donne-moi, chère, les joyaux de tes caresses,

Répands tous les saphirs et tous les diamants
Sans les compter, comme un fleuve ardent de tendresse
Afin que sur la nef des purs enchantements,
S'embarquent radieux nos jours et nos jeunesses.

Mais l'heure t'appartient: à toi de l'évoquer;
C'est à toi de céder au baiser qui te presse,
Ou de roidir ton corps; c'est à toi d'abdiquer
Ou de barder ton cœur d'une triple sagesse.

Qu'elle sonne aujourd'hui, qu'elle sonne demain
Cette heure que parfois j'attends avec détresse,
Je ne faiblirai pas; ma vie est en tes mains:
Seule, de nos bonheurs tu restes la maîtresse.

O chère, gardons-nous des doutes, qui sont vils;
Que rien de nos amours n'entame la noblesse;,
Les arguments du cœur ne sont jamais subtils:
On aime et sans réserve on répand sa richesse.

Chère, je crois en toi, je crois en tes yeux bleus,
En ton cœur droit, en ta voix douce, en tes caresses;
Je crois en ton sourire, en l'éclat radieux
De ton corps, en ton âme, ô chère, en ta tendresse.

Nous, haïr? O blasphème! Et les baisers promis?
Non, l'âme veut sa joie, et la chair, ses ivresses,
Des plaisirs où les sens vibrent sans compromis,
Et la communion sous les doubles espèces.

Mardi 28 juin 1887.

Color, che son sospesi.
DANTE INF. 11 53.

Les tortures sont douces aux pieds de mon amie: le plaisir, appelé tout bas, sommeille encore, la peine, avec le doute, enfin s'est endormie.

L'Alighier de Florence, descendu chez les morts, vit des âmes semées parmi les airs, légères comme feuilles d'automne au cruel vent du nord:

ces âmes flottaient du paradis à l'enfer, pareilles, en leur vol, à la troupe des nuées qui va frivolant sans cesse entre ciel et terre:

elles ne sont pas élues et ne sont pas damnées: la géhenne éternelle les ignore; pourtant les joies de l'éternel amour leur sont fermées.

Ainsi je vais, les yeux tristes et souriants, les pieds cloués au sol, le front dans l'infini, presque vivant, prêt à la vie, prêt au néant: les tortures sont douces aux pieds de mon amie.

30 juin 1887.

SYMBOLES

Les ors, les violets, les verts, les pourpres fiers
Éclatent dans le bleu naissant de l'orient.

Les doutes, les désirs, les ardeurs, les colères
Troublent l'océan bleu de l'âme qui m'est chère.

Pourpres et violets s'entremêlent, arrêtant
Au seuil le Dieu Soleil qui revient des enfers.

Les doutes, les colères closent pour un moment
Cette âme sans laquelle mon âme est un néant.

Ça et là, des ors, tels que des flammes légères;
Plus haut planent les verts ardents et transparents.

Les désirs s'envolant sur le dos des chimères
Montent vers l'infini, vers l'infinie lumière.

Il apparaît, soleil, amour, tout fulgurant,
Brûle de ses baisers le sein nu de la terre.

Ame, livre ta grâce, Beauté, livre tes sens
Aux profondes caresses qui sont des talismans.

10-12 juillet 1887.

18 juillet 1887, 4 h. 1/2.

Tu aurais voulu, mon amie, ne pas me voir aujourd'hui pour que je t'écrive. Ne sais-tu pas qu'il y a des choses qui ne s'écrivent guère et que celui qui est heureux est moins expansif que celui qui souffre. Il aurait fallu m'être dure ce matin pour recevoir ce soir des phrases amères, éloquentes aussi. Est-ce que tu aurais aimé me faire souffrir sitôt après m'avoir rendu aussi heureux que peut l'être une humaine créature! Nous avons eu, en ces mois passés, des heures noires, des angoisses, des défaillances qui plus d'une fois nous firent douter de nous-mêmes, du bonheur possible; pourtant nous l'avons atteint. Garde-le-moi; tu tiens ma vie. Comme je t'aime et comme je vais t'aimer, non pas davantage, serait-ce possible, que je ne l'ai fait jusqu'ici, mais autrement, il me semble, sans plus de doutes, car je ne douterai jamais de toi. Il y a si longtemps que je t'aime; et comme la joie suprême, toujours attendue, toujours fuyante, a été radieuse! Toute tu m'appartiens, et moi aussi je suis à toi sans restriction aucune. Et sans cet abandon absolu, sans ce don mutuel, nous ne pouvions que vivre inquiets, incomplets, torturés par cette sensation du désir jamais désaltéré.

Et peut-être aura-t-il été bon que nous ayons attendu ainsi; cela donne à ton abandon un prix plus rare encore. Mais songe, maintenant que nous nous aimons sans craindre le lendemain, songe que nous aurions pu nous haïr! Et j'en souris aujourd'hui, tant cela me paraît absurde, de cette idée, qui hier encore me torturait.

CHANT ROYAL DE L'ÉDEN

JÉSUS, le chimérique empire, où tu règnes en doux Seigneur, n'est pas l'oasis où j'aspire ni l'idéal de mon bonheur. Ce monde désolé, que blesse un cœur hautain, en sa noblesse, m'a fait un génie amer, noir, fait de dédain et de savoir: je ne crains le gel ni la flamme, Jésus, il n'est en ton pouvoir, l'éden que je veux pour mon âme.

L'éden que je prétends élire n'est pas plus vaste que mon cœur: j'y vois des lacs bleus où se mire mon regard, en joie ou douleur, soit que la brume ou la liesse avive ou voile leur tendresse, lacs si profonds qu'on y peut voir le jour, le matin et le soir, ciel qui s'éteint, ciel qui s'enflamme: et je contemple en ce miroir l'éden que je veux pour mon âme.

Mousses dont la blondeur attire vers le charme de leur fraîcheur; Source où tout deuil et tout martyre n'est plus que joie et que douceur, fontaine d'extase et d'ivresse, ô réconfort de la détresse, apaisement du désespoir, permets que, plein de nonchaloir, désaltéré par ton dictame je trouve en toi, sans plus douloir, l'éden que je veux pour mon âme.

Harmonieux et fier navire au rythme indolent et vainqueur, ô nef, qui jamais ne chavires, berce ma peine et ma langueur: double voile qu'un souffle presse et qu'une âme parfois oppresse, prends pour passager mon espoir, vogue, ô nef qui sais m'émouvoir! O nef à la rose oriflamme, ton vol blanc me fait entrevoir l'éden que je veux pour mon âme.

Autel aux piliers de porphyre où s'évapore la douleur, c'est sur ton marbre que j'aspire à l'holocauste de mon cœur: autel tout rempli d'amour, laisse qu'après le sacrifice, ivresse, alors que se meurt l'encensoir, je me fasse, ô doux reposoir, pendant que ton encens me pâme, à genoux devant l'ostensoir, l'éden que je veux pour mon âme.

ENVOI

Roi des Cieux, je sais mon devoir, mais tu ne voudrais recevoir ce chant où des grâces de femmes montrent en un secret miroir l'éden que je veux pour mon âme.

CONTRE-ENVOI

Reine dont j'aime le pouvoir, daigne de mes mains recevoir ce chant où ta grâce de femme révèle en un secret miroir l'éden que je veux pour mon âme

19-21 juillet 1887

On n'aime qu'une fois, mais comme il y a les apprentissages de la pensée, il y a les apprentissages du sentiment.

Pour sentir comme pour penser profondément, il faut une force de cœur ou une force d'esprit qui n'est acquise qu'à celui qui a vécu.

31 juillet 87.

JEUNESSE DE NOTRE JOIE
PROSE

La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante.

Elle a des feuilles, plante robuste et bien venue, des feuilles vertes, pareilles à des fers de lance, pour darder nos cœurs.

Des fers de lance pour darder nos cœurs et leur faire saigner des larmes d'amour.

Elle a des fleurs qui s'ouvrent rouges, toutes rouges, pour que le sang de nos cœurs n'y fasse point de taches.

Des fleurs toutes rouges, toutes parfumées, pour que l'essence de leur odeur nous grise en des rêves d'amour.

Elle a des gouttes blondes, distillées au long de sa tige, des gouttes blondes dont le baume cicatrise les blessures de nos cœurs.

Notre joie, nous l'avons plantée en un coin dérobé du monde, et arrosée de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour.

La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante.

Ses feuilles pendant le jour ont poussé, et pendant la nuit, ses fleurs.

Longtemps, chétive, et douteuse à la vie, elle lutta, guettée par la mort.

La mort qui dessèche les plantes et les cœurs, les rêves et les feuilles, les âmes et les fleurs.

Guettée par la mort, elle est entrée dans la vie, car nous l'avons arrosée de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour.

Tu sais quel soir elle prit racine et parmi quelles effusions.

Nos âmes, l'une vers l'autre, se répondaient, débordantes, comme des vases mystiques, pleins de ciel.

Nos âmes débordantes de ciel, et nos cœurs débordants d'amour.

Tu sais quel soir elle prit racine, la jeunesse de notre joie.

14-15 août 1887.

Dimanche, 21 août 1887, 8 h. 1/2, 9 h.

Il me semble, mon adorée chérie, que je t'ai aimée et que je t'aime aujourd'hui, plus que jamais. C'est comme si une fleur nouvelle avait fleuri, donnant une nuance nouvelle et un nouveau parfum; je ne sais quoi.

La peine est éloquente, l'excès du bonheur l'est aussi, éloquent, c'est-à-dire qu'il lui faut se dépenser au dehors en phrases;—et je suis de ceux qui écrivent mieux qu'ils ne parlent.

A te sentir si charmante, si tendre, si donnée à moi, j'éprouvais comme une sensation neuve, une plénitude d'amour. D'autres fois, peut-être, tu as été ainsi, oui, tu l'as été, mais je ne l'avais pas senti de même; nous n'avions pas encore correspondu si profondément.

Le sentiment et la sensation vraies s'avivent à se répéter, au lieu de s'émousser; on se pénètre plus intimement; on comprend mieux tout, les moindres gestes, les regards, les mouvements des lèvres où l'âme s'épanouit en floraison de baisers. Chaque fois c'est une plus complète prise de possession mutuelle, et tu es difficile à conquérir; en toi, en moi aussi, peut-être, il y a des instants qui déroutent, quand nos fiertés se rencontrent front à front.

Mais comme au fond de nos êtres nous nous aimons et quelle joie de le penser et de le repenser!

Je suis heureux par toi, ma chère âme, et je ne l'avais jamais été. Tu me fais vivre comme je ne croyais pas pouvoir vivre, avec une énergie de sensation que je n'éprouvai jamais.

Comme tu es bien toute ma vie, comme tu me tiens de partout, comme tu m'enveloppes de toi.

Il y a plus dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie, comme il est dit dans Hamlet, il y a plus de joies dans tes baisers, dans tes sourires, dans tes paroles, dans tes étreintes, plus de joies que n'en a promis jamais le plus fou des rêves.

Je t'aime, je t'aime, je t'aime, et j'écrirais cela toute la nuit que je n'aurais pas dit encore combien je t'aime.

Raffinement ou profanation: ayant écrit cela je vais rue d'U.

Journal de voyage, 2 septembre.

Sèvres.—Toutes ces mêmes choses vues ensemble hier. Est-ce possible que nous nous soyons quittés et que nous ne nous retrouvions pas ce soir!

Je t'ai vue suivant le train des yeux, goûtant l'amertume de l'éloignement graduel… Et déjà il y a des lieues entre nous et une tristesse m'envahit-elle.

Versailles.—Une famille monte—des Allemands,—cinq enfants.—Je change de compartiment—je suis très mal.—L'ennui va s'aggraver.—Seul c'était possible.—Cela devient horrible.—Pourtant je me fais à mon voisinage qui est convenable et ne pouvant guère écrire qu'aux arrêts du train, je lis. Je pense à toi et je te vois, mais je ne veux pas trop appuyer, que le voyage ne soit pas trop pénible.

Avec cela, je ne suis pas sans inquiétude de toi. Si je ne te laissais pas, j'aurais un certain plaisir à ce voyage—c'est bien différent. Je sens que je n'ai besoin que de toi et que la vie, même momentanée, n'est possible qu'avec toi.

Ces quinze jours qu'on nous vole, c'est trop, mais nous les rattraperons. En pensant constamment au retour, cela ira peut-être.

10 h. 45.—Je me retrouve presque seul—un jeune médecin militaire qui admire le paysage, les églises et ressemble au Comte de Paris.—Plus de femmes, on peut fumer une cigarette, et, il semble, respirer.

Que fait-elle, à cette heure?

Il me faudrait un horaire de ta vie, d'avance, savoir où tu es à chaque instant, quels gestes, quel regard; si tu marches, si tu es assise, quelle robe; il me faudrait l'impossible, t'avoir.

Cela va être très dur.—Des lettres de toi—Une aujourd'hui—samedi—que je l'aie dimanche.

Je respire le parfum de tes gants et de ton sachet.

Je lis un peu de l'Éducation sentimentale: «Le bateau pouvait s'arrêter, ils n'avaient qu'à descendre et cette chose, si simple, n'était pas plus facile cependant que de remuer le soleil.»

Je pourrais reprendre le train de Paris, revenir, retrouver ses lèvres, ce soir, ce soir même—et cette chose si simple…

J'ai eu la faculté de me résigner. M'aurait-elle communiqué son esprit de révolte?—ou bien y aurait-il des possessions si absolues qu'elles ne souffrent pas d'intermittence. C'est comme si on vous coupait en deux moitiés. Je me trouve fort désemparé, faisant avec ces mots tremblés comme autant d'efforts vains vers l'union dont chaque tour de roues m'éloigne.

L'analyse de mes impressions te mettra au moins un peu de moi sous les yeux.

Quelles heures divines hier et quelle journée pour lendemain.

Sens-tu que Versailles nous a encore serrés l'un à l'autre d'un nœud nouveau? Et je crois que nous irons toujours ainsi nous unissant davantage.

1 h.—L'uniforme réussit—ce qui est difficile—à lier conversation—je le renseigne vaguement sur le paysage, puis je reprends mon crayon. Je suis devenu assez expert à écrire au roulis et cela seul me réveille. Dormir aujourd'hui, tout seul, ne me dit rien; penser ne me va guère mieux. C'est une rêverie vague et triste avec des ressauts douloureux.

Et je me sens moins abandonné que toi—je serai forcément un peu distrait; celui qui part a encore le moins mauvais lot.

2 h.—Je sens, à mesure que j'approche, une tristesse me poigner, plus vive. Comme tu as pénétré ma vie, comme tu l'as pétrie, comme tu l'as faite tienne. Jamais, sûrement, je ne croyais éprouver, pour qui que ce soit, une tendresse pareille. Je croyais en avoir été capable, mais que le temps était passé.

Celle qui m'est chère a trouvé une belle réserve de passion, et c'est elle qui l'a découverte. Lui, il ne s'en doutait pas, se jugeant scepticisé, regrettant parfois amèrement une faculté qui dormait seulement.

Tu m'as fait une belle vie, et si je ne t'aimais pas, je t'adorerais.

Les choses que je revois me semblent différentes et indifférentes. J'ai laissé à tes doigts, dans le dernier contact, toute mon impressionnabilité. Tout va glisser sur moi; pour aller jusqu'au cœur, toi seule, maintenant, sais le chemin.

Adieu, carissima, je t'envoie toutes mes pensées, tous mes baisers, bien vains, hélas.

Manoir de Mesnil-Villeman Gavray (Manche).

Bonjour, ma chère adorée, je me suis levé assez tard. Vaguer par les jardins, me refamiliariser avec les choses, me reposer les yeux aux verts, aux pourpres, aux violets des feuilles, me mène jusqu'à 10 h. et je remonte vivre un peu avec toi, en cette chambre, au second étage, avec une vue de hêtres, de marronniers, de toutes sortes d'arbres qui sont mon horizon, où j'ai rêvé jadis, où je me retrouve comme étranger.

Hier, à la gare, une grande victoria m'attendait et, demi couché sur les coussins de vieille soie brochée, un peu usée et fanée, je songeais comme Berthe serait bien et ferait bien à côté de moi. J'arrive et c'est une sensation de dépaysement; la maison, peuplée pourtant, a des airs de chose vide; au sortir du bruit, elle semble muette.

Les objets, les personnes, la nature, le monde sont vraiment ce que nous les faisons, ce que nous les voyons, et je me demande, plus que jamais, si les choses existent ailleurs que dans notre cerveau, si elles ont une réalité en dehors de notre pensée et de notre conscience. Ce qui vit, ce qui est pour moi, en ce moment, ce sont les deux petits coins de Paris, où elle se meut, où elle respire; chez toi et chez moi c'est là que je suis resté.

Sûrement il m'est agréable de voir ma famille, que j'aime beaucoup pour mille raisons, sans nombrer les autres, mais ce n'est pas la même case; je manque de tes baisers. Si seulement, par-ci, par-là, j'avais le bout de tes doigts que j'aime tant à sentir à mes lèvres! Comme consolation, je me repose, je suis au vert, je vais accumuler de la tendresse, de la force, comme une machine que l'on maintiendrait jour et nuit sous pression.

Elle sera bien aise de savoir qu'on m'a trouvé bonne mine; si les mauvaises langues savaient cela, seraient-elles vexées. De fait, je sens que je me porte fort bien. L'action, surtout une certaine action, m'est nécessaire; autrement, l'imagination fait des siennes et le système nerveux s'en ressent avec le reste.

Je ne me fais pas à cette idée que nous sommes séparés, et hier soir, montant me coucher, j'eus un moment de spleen tel que la tête me tournait presque. La fatigue du voyage l'emporta et ce matin les rêves sont moins noirs. Il y aura encore des moments durs, ceux où je me trouve seul. Toi aussi, tu vas souffrir, ma toute aimée, et c'est cela surtout qui m'est pénible. Voilà que je m'attendris. Non, soyons forts, comme nous le fûmes hier, sur le quai, nous souriant le cœur, plein d'amertume.

Quelles heures divines j'ai eues avec toi, comme tu as ensoleillé ma vie! Ton cœur me tient chaud, tes baisers me rafraîchissent, tes yeux m'éclairent. Fais-toi de belles robes pour me réjouir encore plus; mets ta volonté à bien dormir, bien calmer tes nerfs; je t'en prie, sors beaucoup, fais des courses, fussent-elles inutiles. Tu ne sais pas comme ce que tu m'as dit l'autre jour me fait peur: rassure-moi.

Adieu et à demain, ma chère poésie, ma chère âme, ma chère chair. Un jour de passé, bientôt deux. Lundi, il y aura une lettre à la Bibliothèque, si je ne puis l'envoyer rue de Var. Mardi chez toi.

P.S. Le voyage de ma sœur est remis à plus tard. De même celui de mon frère.

Manoir de Mesnil-Villeman Samedi, 3 septembre 1887

6 h.—Décidément, non, il ne sera guère distrait, la vie est trop lente; entre chaque phrase il y a place pour une pensée vers elle. Sorti un peu par une des avenues, allé jusqu'au village: peu récréatif. Me voyez-vous, mon amie, dans ce cadre champêtre. Non, puisque vous ignorez le cadre. Pourtant toutes les campagnes se ressemblent par un point: le fond du tableau est vert. Que de vert! J'en étais déshabitué à ce point. Les chemins eux-mêmes sont verts et aussi verts les troncs des arbres habillés de mousses.

Après la secousse que j'ai éprouvée—secousse, est-ce le mot?—quelque chose d'approchant—après le don de moi-même, je ne retrouve pas ici ce que je croyais y avoir laissé. Puis, pour presque une semaine encore, ma sœur est absente et c'est une contrariété; sa présence m'eût été plus agréable que jamais, elle seule pouvait faire passer un peu plus vite les heures.

10 h.-1/2.—Je monte à ma chambre, las de n'avoir rien fait, sans courage même à écrire des mots pour elle.

L'étoffe rayée dont il est question se fait encore dans le pays. On en trouve à raies violettes ou bleues sur fond noir; on en peut commander de tel dessin et couleur que l'on veut. L'idéal en ce genre c'est, je crois, rouge et orange par bandes d'inégale largeur. Ce que l'on obtient maintenant est, paraît-il, de moins beau tissu. La largeur est de un mètre. Je tâcherai d'en trouver d'anciennes.

Il y aura du houx dans mes bagages et beaucoup d'autres verdures. Je tâcherai de lui en envoyer des spécimens dans des lettres et elle dira ce qui lui plaît. Je ne pense qu'à elle et m'ingénie à épuiser la liste de ce qu'elle a demandé.

Pourquoi faire, me dit-on, cette étoffe?—Couvrir un fauteuil, faire un tapis de table, une tenture. Prendre un air innocent et détaché est amusant.

J'aimerais beaucoup être à demain. J'aurais une lettre d'elle. Si je ne l'avais pas ce serait une grosse déception. Sa belle grande écriture sur l'enveloppe; l'adresse sur le côté gommé, le timbre de travers; à moins qu'on n'ait dissimulé son originalité par prudence.

Dimanche matin, 4 septembre.—J'ai rêvé de la lettre que j'attends et j'y pense tout d'abord en me levant. Je n'ai jamais lu beaucoup de son écriture, elle ne m'a pas gâté d'épanchements écrits. Son caractère est ainsi. Mais je sais lire dans ses yeux, sur ses lèvres fermées et je comprends les hiéroglyphes de ses gestes, de sa démarche, les mouvements de ses membres chers, le rythme de sa respiration.

Il fait un affreux temps gris. Pourtant devant moi, le soleil, de temps en temps, entre deux nuages, illumine un grand laurier-palme aux feuilles vernies.

J'essaie de m'amuser un peu par les yeux, mais sans conviction; rien ne me réveille.

Ce matin la sensation de l'absence s'exacerbe, devient une souffrance. Nous avons déjà subi bien des cruelles nécessités, mais celle-ci est vraiment trop amère.

A demain, ma Berthe chère, ma chère femme. J'ai au doigt un des anneaux de la chaîne, tu as l'autre et notre pensée, du moins, nous tient magnétiquement unis.

Manoir de Mesnil-Villeman Lundi, 5 septembre 1887.

Lundi, 3 h.—Je viens seulement de recevoir ta lettre, que j'attendais hier, et qui me parvient un jour en retard par suite d'une stupide erreur de la poste. Quelle déception hier, et quelles heures, quelles lignes noires j'ai écrites (que je n'envoie pas). La contrariété a été telle que j'ai été malade toute la soirée, toute la nuit, jusqu'à ce matin, où j'ai repris vie en attendant le facteur. J'ai parcouru les pages en attendant de les pouvoir lire seul et je les tiens dans ma main toute pleine de toi et de ton cœur. Ce sont de singulières vacances, un singulier repos que je prends, toujours en une perpétuelle tension de pensées, les yeux vers toi. Je te voyais restée debout sur le quai, maintenant je te vois sur ce banc où nous avons fait, plus d'une fois, de longues poses tristes à l'idée de nous quitter pour douze heures, et maintenant ce sont des jours.

J'avais bien peur de la crise que tu as éprouvée; pleurer, tu as pleuré et c'est moi qui… Ne te fais pas d'idées si noires, ô ma chère femme, pense au retour. Quand tu auras cette lettre, huit jours bientôt seront passés et il s'en faudra d'une semaine que nous nous retrouvions. La séparation est ce qu'il y a de plus cruel au monde; si elle était irréparable, éternelle, celui de nous qui demeurerait ne demeurerait pas longtemps. Partir avec toi, s'endormir avec toi pour toujours, ce ne serait rien, et au contraire ce serait peut-être l'infini.

Quoique nous souffrions, nous avons la bonne part, ma chère reine, nous nous aimons uniquement, nous ne vivons que de la vie l'un de l'autre, c'est la plus grande somme de délices qu'il soit donné à une créature humaine d'éprouver. Tu m'as fait cette joie, je te dois tout; il me semble que c'est de toi que je tiens l'existence et hors de toi je n'en voudrais pas. C'est bien la Vie Nouvelle, la Vita Nuova, qui a commencé avec ton amour. Je puis écrire comme Dante, à cette date: Ici commence la Vie nouvelle. Et j'aurais pu dire encore comme lui, quand je te vis, la première fois, si j'avais eu de justes pressentiments: Voilà un Dieu plus fort que moi, il va me dominer. Comme lente et douce a été notre mutuelle pénétration jusqu'au jour, où, par ma faute peut-être, commencèrent des luttes douloureuses. N'en regrettons rien. Le présent dépend du passé, et qui sait si ce n'est pas cela qui devait faire la force de notre passion de nous être tant et si longtemps désirés? Je t'ai respectée, je t'ai traitée comme une reine de qui on attend le signal, auquel on ne le donne pas; c'est ainsi que je trouvais en toi quelque chose que les autres n'ont pas; c'est que je ne voulais pas forcer l'éclosion de la fleur, c'est que je te voulais amener à ce point où en te donnant tu te donnais pour toujours, sachant que c'était pour toujours. Je me sens comme forcé de le dire encore, tant cela me paraît étrange: Tout est changé ici; je ne reconnais rien; là où tu n'es pas, rien ne m'intéresse. La passion que tu cherchais, tu l'as créée, et quel chef-d'œuvre tu as fait!

Tu auras été un jour sans lettre. Ce que j'avais écrit était trop noir. Tu as assez de tes tristesses sans que j'y accumule les rêveries d'un homme malade. Avec ta lettre, au moins, je vais vivre un peu.

Au bois de Montlouvel Mardi 4h., 6 septembre.

Sortant de ce bois sombre touffu comme une chevelure, je m'assieds au bord d'un ruisseau, entre deux hautes murailles de verdure. Il y a une odeur de menthe, près de l'eau, les mouches font un bourdonnement doux, pareil à un très lointain chant d'église, les moucherons tournent en cercle à la surface du courant, ça et là, un à un s'y jettent, font de petits ronds qui s'entrecroisent, viennent mourir au bord, coupés, et frangés par les brins d'herbe retombant tout du long.—Un frelon passe avec son rapide vrombissement.

En haut le front des arbres secoue un peu sa chevelure à un léger et lent coup de vent. Le ciel pommelé se reflète dans l'eau très limpide.

Énervant, le silence est dominé, des fois, par le mugissement d'un bœuf.

Je pense à peine, un peu en torpeur, avec assez de lucidité, cependant, pour noter par à peu près ce que je vois et ce que j'entends.

Quelle amusante dînette on ferait là et quelle amusante baignade dans cette sorte de petit bassin, Diane dont je serais mieux que l'Actéon, qui ne me ferait pas mordre par ses chiens, qui me mordrait elle-même de ses belles dents aiguës!

Sur le dessin d'un si vague penser, Amour ourdit la trame de ma vie, pour le moment, je rêve de cela, rêve et vain rêve! Ah! nous aurons cela une fois, et depuis les naïades et les dryades, les bois ni les eaux n'en auront tant vu.

Je suis un peu mélancolisé de n'avoir pas reçu de son écriture aujourd'hui, mais je relis la lettre d'hier et, encore que l'ayant triste, je l'ai près de moi, elle, ma si chère dominatrice. Mon chagrin s'en est aiguisé comme dit le bonhomme Homère que j'ai pris avec moi; chagrin aigu, qui s'enfonce dans la chair comme un coin; c'est assez cela et la solitude est la meule où il s'appointit encore.

Hier je parlai de mon départ; ce sera le jeudi. Nous voici à moitié, ma courageuse amie. On s'est bien étonné d'un si bref séjour, mais il n'y aura pas d'objection; et nous aurons encore deux jours à nous, sans le dimanche.

Si elle mettait une lettre à la poste pour moi vendredi, il la faudrait adresser:

chez Mme de Longueval à Geffosses, par Gouville (Manche).

Sauf cela, je ne bougerai pas, serai de retour chez moi lundi. Pour l'endroit ci-dessus, les lettres mettent parfois deux jours. Il en est de même chez moi quelquefois.

Mercredi matin, 7 septembre.

Bonjour, ma toute charmante. Je viens de passer la nuit la plus agitée, déjà, en rêve, dans les joies du retour. Au réveil, c'est une tristesse. Lu un peu. Il y a quelque chose de moi dans le Frédéric de l'Education sentimentale: «Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait avoir gagné, se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne rattrape jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât et non la prendre. L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur plus que les sens. C'était une béatitude infinie, un tel enivrement qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu.»

Il est venu, le bonheur, et je te le dois. Une autre ne m'eût rien donné de ce qui dore maintenant ma vie. Oh! comme je t'aime! quelle éternelle soif de tes baisers, de tes étreintes!

Adieu, mon orgueilleuse, envoie-moi beaucoup de ton écriture. Tu n'as qu'à te laisser aller à ta sincérité pour me dire des choses, pour trouver de ces mots qui me bouleversent de joie. Ton anneau me fait bien plaisir: je veux le porter toujours.

Jeudi, 1 h., 8 septembre.

Beaucoup de pages de toi, ma si chère amie, quelle joie! Je n'avais pas eu un moment à moi hier ni ce matin, et je me lève de table —nous déjeunons—pour que tu aies un mot de moi demain. Mardi sans lettre t'a causé une déception: ce n'est pas que je voulusse t'infliger la peine du talion, mais j'ai eu bien des jours vides, aussi, moi. La famille, de vagues distractions, tout cela ne me cache pas la vision de toi.

D'avoir reçu ta lettre je me sens comme grisé; je sens qu'il y a dedans des heures de rêveries, des heures à vivre, avec toi, du moins avec un reflet de toi.

Je ne réponds pas à tes pages, à peine les ai-je regardées, d'un œil gourmand, qui aurait voulu tout absorber d'un trait, mais qui, trop précipité, n'a rien lu;—seulement vu ton écriture qui est quelque chose de toi et ce papier où tu t'es penchée, sur lequel tu as respiré.

L'enveloppe est de bon augure. Songe que nous poursuivons non seulement un succès, mais une vengeance. Je veux que cette femme qui a essayé de te salir soit humiliée, avilie aux yeux de tous, je la veux misérable, me réservant d'avoir pour elle la pitié la plus insultante.

C'est tant pis pour ceux qui touchent à toi. Ils en seront châtiés si les circonstances servent mes plans.

Ils ont voulu nous séparer. Est-ce bien amusant? Que de jouissances il y aurait dans une revanche. Je suis féroce comme un Peau Rouge, quand il s'agit de toi.

Samedi tu auras une lettre à la Bibliothèque et Dimanche une autre chez toi. Puis tous les jours jusqu'à mon retour.

J'ai envie de pleurer de ne pas t'avoir. Adieu.

J'ai répondu au Cazajeux. Il y aura peut-être un second voyage à faire rue de Rome.

Manoir de Mesnil-Villeman. Jeudi soir, 11 h., 8 septembre 87.

Enfin, je les relis ces pages. D'abord, les parcourir à peine c'est tout ce que je pus faire. Pas un moment de solitude et je viens seulement d'être libre. Toute la journée, un mot m'était resté dans la tête sur lequel je veux un commentaire. Insurgée! Je le comprends bien un peu, mais il y a là-dedans beaucoup de choses que je voudrais voir écrites.

Au moins aujourd'hui j'ai des nouvelles de la veille; le trou est moins large. Je sais qu'hier cette feuille était encore sous ses doigts, qu'elle y écrivait non sans une certaine colère de me voir toujours mélancolisé à la même place. Mon séjour ici est presque à sa fin; je n'y passerai plus qu'un jour, entre deux expéditions, la semaine prochaine, mardi; il faut m'y écrire à partir de Dimanche. Mercredi matin, j'arrive chez la Mère grand et jeudi soir—pas avant, hélas!—je prends le train pour être à Paris vendredi matin. Vers cinq heures moins le quart, je mettrai la clef dans la serrure, rue de l'Université, et tu seras là et nous serons payés de nos peines; au moins nous auront-elles valu ce moment du retour.—Si je n'avais pas un volume à t'écrire j'en resterais là ce soir, rêvant à ce moment où je nous vois, et il y a encore presque une semaine. Il m'a été impossible de négocier un plus prompt retour, sans être forcé à de trop invraisemblables imaginations, et aussi sans amener des contrariétés. Songe que l'année passée et d'autres années, au lieu de couper huit jours à mon congé, je l'allongeais frauduleusement de toute une semaine!

Ainsi, ô ma chère amie, tu l'as dit, tu l'as écrit: Cette littérature on veut donc bien s'y intéresser. C'est la dernière joie que tu pouvais me donner; tu la tenais en réserve. Maintenant seulement, rien de toi ne m'échappe; j'aurai ton intelligence, aussi, comme ton âme et comme ta beauté. Il aurait été dur, souvent, très dur de travailler près de toi à des choses auxquelles tu serais demeurée étrangère. Travailler avec toi, compris, encouragé et aidé par toi; c'est le plus complet bonheur que je pouvais imaginer. Il me semblait que les heures que je donnais au travail, je te les volais; elles seront à toi comme les autres, et c'est pour toi que je travaillerai. Arriver pour moi je le voulais, avec une énergie souterraine, sans en avoir l'air, et d'ailleurs sans me sentir talonné par une ambition immédiate. Si tu me tends la main, si tu me dis d'arriver pour toi, comme cela devient différent. Sais-tu que pour bien travailler il faut un but extérieur et qu'une satisfaction égoïste est insuffisante pour tel qui n'a pas l'égoïsme invétéré.

Tu me fus bien cruelle, un soir—ou une après-midi, un vendredi que je restai chez moi—en me disant, ou en ayant l'air de me dire qu'il était fâcheux que j'eusse à travailler. Tu fis que j'eus comme un remords, comme une honte, de ce qui jusque-là avait été l'unique mobile de ma vie. Je t'aurais sacrifié tout, même cela. Mais je savais, au fond de moi, que tu voulais tout le contraire, que je m'y prenais mal, et que le moment viendrait où ce dernier lien nous lierait.

(A demain la suite. J'irai à la poste moi-même et tu auras dimanche matin un paquet timbré de Coutances.)

Jeudi, minuit, 8 septembre 87.

Que ne pouvons-nous pas faire à nous deux? Encore que nous ayons mille points communs, nous avons des dons différents qui se complètent, s'emboîtent. Il eût été bien dommage, en vérité, que nous ne nous soyons pas rencontrés; je crois que nous pouvons nous répéter cela sans errer. Pour ce qui est de moi, je fusse certainement resté très désemparé, avec une moitié de voilure et, comme gouvernail, l'indifférence. A quoi bon aurait pu être ma devise, corrigée, il est vrai, par le tout ou rien? mais aurais-je atteint le Tout? Tu m'as fait sentir d'inaccoutumées vibrations, en ces six mois où lentement je pénétrai ton intimité. Et voici qu'en écrivant ces mots, toute la suite des jours se déroule, clairs ou sombres, marqués de larmes ou marqués de tressaillements, des jours, aucun pareil, où j'ai vécu la vie de sentiment la plus profonde, d'une intensité à briser toutes les cordes de l'instrument.

Je t'aime de toutes les joies, aussi de toutes les tortures qui nous furent communes. Ces jours, celui où je gardai un instant ta main dans la mienne; nous étions debout, tu me parlais, tu me fixais, je crois, un rendez-vous, et je n'entendais rien, je ne me souvins que plus tard; celui où tu ne me repoussas pas, mais encore ironique; ces lectures où plus de fluide m'entrait par les doigts au contact de ta main que par ta voix de syllabes dans les oreilles; celui où tu te laissas aller, la sensation de ta joue contre la mienne, de tes bras qui se joignaient autour de mes épaules: tu m'aimais, tu devenais différente de voix, de regard, de geste, transfigurée; et celui où toute abandonnée, tu me donnas la joie de ton corps, heureuse de me faire heureux, et moi qui aurais répandu ma dernière force et mon dernier souffle pour te sentir encore, encore, vibrante entre mes bras!

Vendredi matin.

Rien de toi ne me fait peur, pas plus cette activité cérébrale,—ce tigre endormi, paraît-il,—que le reste. Je ne veux pas qu'elle reste en friche ni qu'il demeure une seule de tes facultés sommeillantes. Je sais tout ce que tu es et tout ce que tu vaux et je serais coupable, pour toi comme pour moi, de souffrir que la moitié du trésor restât enfouie. Tu veux me faire arriver le plus tôt possible et crois que je vais reculer. Non pas. Au contraire, je retiens comme un plan de vie intellectuelle tout ce passage de ta lettre; c'est le but que je voulais atteindre et tu ne peux te figurer quelle satisfaction cela a été pour moi de te voir ainsi décidée.

Avoir l'inespéré bonheur d'une femme aussi complète et n'en jouir qu'à moitié… ce serait comme si, de mon côté, je cherchais à te dérober mes côtés intellectuels. Nous devons nous pénétrer de toutes parts et ne faire qu'un vraiment, d'intelligence, comme d'âme et de sensations.

Ne crois pas, ma chère femme, que tu sois si malhabile à l'expression de tes sentiments. Ils débordent tes phrases; tu ne dis pas ce que tu sens, tu le racontes, tu le décris par le côté extérieur et tu m'en donnes la vision. Dans tel mot je trouve toute ton âme, car maintes fois je l'ai trouvée dans un geste. Et je t'aime comme tu es, et je ne te veux pas différente; j'ai moins besoin des phrases que de la réalité de ton amour. Et tu m'aimes et je suis ta vie comme tu es la mienne, tous tes actes ne me l'ont-ils pas dit. Il y a bien des sortes de langage, tous sont bons, pourvu qu'ils soient sincères. Ne prends pas même pour un regret ce que j'ai dit; je t'aime trop pour vouloir que rien de toi soit changé.

Vendredi, midi, 9 septembre.

Je commence une autre feuille sans espoir de là mener bien loin avant déjeuner. Il y a beaucoup de choses dans les pages d'hier, auxquelles je veux répondre très longuement.

Tout à l'heure, sous les pommiers et sur l'herbe, couché de mon long, un chien, pas un petit, un épagneul, sa patte sur moi, je sommeillais lâchement, et me disais que le véritable plaisir est encore de faire plaisir à autrui, un certain autrui, et que le vrai bonheur est celui que l'on donne à l'être qu'on aime. Je voudrais te donner tout ce qui te manque, privations dont tu ne saurais te plaindre, encore que tu en souffres. Mon amie, à notre âge, la famille est celle que l'on se fait à soi-même: un être suffit à cela; pourtant, comme tu le sens, l'autre famille, l'héréditaire répond à un besoin différent (comme tu as des cordes cachées que nul n'a su faire vibrer,—aveugles!); eh bien! pourquoi la mienne te serait-elle fermée? Les préjugés contre lesquels nous aurions à lutter, tu les connais, il faudrait pouvoir s'imposer. Pour cela, être indépendant. Ma mère est trop intelligente pour ne pas comprendre, et l'un comme l'autre m'aiment trop pour ne pas accepter le choix que j'aurais fait. On a renoncé à chercher à me marier à une pintade; on sait, tout en ne sachant pas mon avenir fixé, que je ne consulterai jamais que moi-même et que je veux une collaboratrice d'une fécondité tout intellectuelle. Tu vois qu'il y a un ordre d'idées auquel je n'ai renoncé qu'en apparence et que, te disant certaines choses, un soir, dans le petit jardin de la rue de la Planche, je ne parlais pas en l'air. Ta fierté m'est aussi chère qu'à toi et sois sûre, quoi que je fasse, qu'elle n'aura jamais la moindre atteinte à souffrir.

Est-ce que cela ne se peut écrire ces idées particulières qui te hantent et t'attristent encore? Pour moi, je ne vois rien au delà de ces quinze jours, qu'un ennui cette année, un ennui et annuel. Pourquoi songer à ce que nous deviendrions l'un sans l'autre? En somme, c'est songer à la mort, méditation vaine et dangereuse: il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir. Ne sois point indifférente à ta santé, mon amie; veille à tes forces, fais-le pour moi et surmonte une répugnance à manger seule dont tu finirais par souffrir.

Ayant naturellement l'esprit très pessimiste, il n'est aucune hypothèse néfaste qu'à certains moments je n'ai roulée dans ma tête; mais c'était pire jadis. Maintenant je me sens une responsabilité, je ne m'appartiens plus. Je pouvais arranger ma vie de façon bizarre, disposer de mes jours en prodigue, je ne puis plus me laisser aller vers le Nirvana, le néant, bercé par de noires fantaisies. Que j'aie consenti à ne point faire un pas vers le bonheur, cela m'était permis; je n'engageais que moi; c'est aujourd'hui très différent. Je suis heureux de cet idéal bonheur, tout de sentiment que peu d'êtres peuvent atteindre, je crois, et je veux l'être pour que tu le sois aussi.

Il y a entre nous, une sorte de mysticisme qui enveloppe, d'un charme très doux, notre intimité; ça a été une de tes habiletés et de tes délicatesses de le maintenir toujours; c'est comme un parfum.

Vendredi, 4 h.—En effet, il serait amusant de déloger la vieille et de s'insinuer à sa place. Il y a un grand pas de fait, et sans plus préjuger que vous ne voulez le faire vous-même, je crois qu'on tirera un parti quelconque de cette rencontre. Hasard bien intelligent qui donnerait du même coup la vengeance et le succès: il me semble que, momentanément, s'il était en mon pouvoir de choisir, je sacrifierais le succès à la vengeance. Tu ne me croyais pas capable de sentiments violents? D'autant plus violents, peut-être, qu'ils se dissimulent davantage. Si tu m'avais repoussé; il y a deux mois, dans le moment le plus aigu de notre crise, il est probable que j'aurais disparu tranquillement; j'entends repoussé sans motif extérieur; mais s'il y avait eu une rivale et que je l'eusse découvert, j'aurais été capable d'une colère terrible et de ses suites.

Absurdité, peut-être, mais si la passion se raisonnait elle-même, elle ne serait plus la passion.

Penser que maintes fois j'ai manqué te perdre! Il est donc dangereux d'aimer trop et pour dépasser la mesure on peut dépasser le but aussi! C'est là une leçon qui ne me servira pas: d'ailleurs, l'expérience en a été faite et comme elle n'a pas tourné contre moi, je ne sais que croire. Oui, cela arrive, en effet, qu'une femme, malgré son instinctive intuition, ne devine pas, mais c'est différent et d'aimer trop n'y fait rien. Il faut aimer trop pour aimer comme il faut et tant pis pour celles qui ne sentent pas le prix d'une passion absolue.

Comme je te vois le plus souvent, quand la vision de toi me vient, et c'est à toute heure,—tu es assise chez moi, dans ton fauteuil, je suis à tes genoux et tu bois du thé avec des mouvements d'oiseau. Il n'y a pas un geste qui me ravisse davantage; sérieuse, tu relèves la tête avec une grâce fière.

Tu ne m'as pas accompagné ici; c'est moi qui ne t'ai pas quittée! Il me semble, à de certaines fois, que je suis toujours là-bas, mais, par une singulière ubiquité, je me vois près de toi, j'assiste, en spectateur, à notre intimité.

Je n'ai pas eu de lettre aujourd'hui? En trouverai-je une à Geffosses? Tu n'avais rien à craindre en m'écrivant souvent. On est extrêmement discret à mon égard et tes deux lettres n'auraient été même vues par personne, si je n'avais laissé traîner exprès l'enveloppe de la seconde. Il en est de même de celles que j'envoie, et je ne varie l'adresse que pour échapper aux curiosités du facteur et des gens. Non plus, on ne me questionnait jamais, et comme c'est pareil pour toutes choses, que je ne parle que lorsqu'on m'interroge, il n'y a guère d'épanchements intimes. Je refoule tout à peu près en la même manière que toi. Ma mère, seule, saurait tirer quelque chose de moi par des procédés que je ne pénètre pas, qui sont peut-être très habiles, ou, tout simplement, maternels.

Toi seule, en somme, a descellé mes lèvres, et encore, tu le vois, si j'écris volontiers tout ce que je pense, je le parle difficilement. Le premier mot me coûte: il faut une impulsion extérieure; la volonté ne suffit pas.

Mon séjour aura été bien gâté par l'absence de ma sœur et vois comme je n'étale guère mes sentiments: je n'ai pas fait une seule allusion à ce regret. Avec ce caractère, il doit être assez difficile d'arriver à me connaître, et ni l'un ni l'autre nous ne nous sommes pénétrés du premier coup. Tu t'es révélée très lentement à moi. Sûrement que la personne à qui j'adressais la Ballade de la Robe rouge et celle qui lit cette écriture n'est pas pour moi la même femme. Ton masque d'ironie a bien failli me décourager et cela fût arrivé, si parfois d'inconscientes manifestations ne s'étaient fait jour,—presque imperceptibles, à la vérité, mais suffisantes à montrer qu'il y avait là un cœur et qu'on pouvait le faire battre.

7 h.-1/2—Dans le Bois (recopié).

Aux heures attristées par la mort du soleil, Quand la mélancolie avec la nuit s'éveille, éveillant le troupeau des ombres qui sommeillent, avant qu'au bleu obscur du ciel diminué n'éclatent les étoiles, ces diamants cloués, clouant les draperies royales de l'Empyrée, à ces heures très douces aux simples, salutaires, je me sens submergé soudain par une mer amère, dont les flots sont des doutes, des mystères…

11 h.

La cloche du dîner me coupa les ailes,—du même coup dissipa l'océan dont la marée montait et j'en suis resté là de mes vers rythmiques et de mes assonances.

Je reprends les pages lues et relues, cherchant s'il y a des choses demeurées sans réponse.

Dieu! que d'écriture tu vas recevoir! J'ai réservé cela pour le morne Dimanche. Puisqu'on les demande j'y aurais bien joint les rêvasseries noires écrites l'autre jour et pas envoyées, mais je les ai brûlées; il n'y a guère de regret à en avoir; ce n'était pas de l'insurrection, mais de la maladie. De fait, je fus malade et cela pourrait être donné en exemple, dans les physiologies, comme preuve de l'influence du moral sur la bête. Cette extrême nervosité fit croire, un jour, à un bonhomme qui m'observait et se croyait sagace, que j'étais féminin, sensitivement. Au fait, je suis peut-être une âme tendre!

Quels bavardages j'envoie à mon amie! Mais je sais qu'elle m'écoute, et si la tête ne me bourdonnait pas un peu, je serais capable de remplir encore un carré de papier.

Pour envoyer le plus mince soupçon d'échantillon, il faudrait avoir sous la main de ces rayures et je n'en ai pas encore. Je tâcherai de circonvenir ma mère qui en a dans un coin, mais sous quel prétexte? S'il faut en faire faire, ce n'est plus cela; j'espère en trouver à Coutances. Pour la robe, la Gr. M… est malade et ce sera peut-être difficile. Voilà des déceptions. Le reste va tout seul, encore que les cuillers ont manqué rester en route; enfin, il est convenu qu'on me fera cet avancement d'hoirie.

Il faudrait dépoétiser le parfum de la petite feuille pour dire son nom. J'en sème dans les pages, mais, Psyché, tu ne sauras pas son nom. Les jours maintenant peuvent se décompter. Bientôt,—Enfin—Adieu, ma chère âme. Dimanche je t'écrirai du bord de la mer, mais comme là le courrier est le matin, il n'est pas sûr qu'on ait la lettre lundi. Je ferai mon possible. Je te dois bien cette illusoire compensation d'une lettre quotidienne. Une lettre, c'est une joie, je le sais bien quand je vois ton écriture.

De cette vieille ville de Coutances, Samedi, 10 septembre, 4 h.

J'espérais trouver ici de l'étoffe rayée. En voici, dans une enveloppe séparée qui me semble parfaite pour un manteau—le manteau de nos rêves.

Je crois qu'il n'y a qu'ici qu'on trouve cela. C'est fait sur métier à la main par les seuls paysans.

Je puis en avoir à bon marché la quantité qu'il faut. La largeur est de 1 m. 10 environ.

En répondant avant six heures et en adressant la lettre à Coutances (Manche), Poste restante; j'aurais le temps d'en prendre en revenant de Geffosses.

Si l'on n'est pas encore décidé, j'ai l'adresse de la bonne femme et on pourra s'en procurer plus tard.

Trouvé ici une cuvette originale, peut-être impossible:—un vieux bassin de cuivre—ancien, en bon état—qui bien écuré et nettoyé serait d'un joli ton jaune—Trouvé des ciseaux.

Mon écriture est-elle lisible—J'écris dans le jardin de la vieille maison, l'intérieur étant trop mélancolisant avec ses volets clos, l'odeur de moisi. Une machine dont on héritera peut-être; bon pour un conte d'Edgar Poe.

Déjeuné chez un brave homme de poète, non sans talent, mais un peu provincialisé. Une fête pour lui et pas un moment désagréable pour moi.

Une petite pluie fine pour voyager; peu récréatif, pas plus que les chemins de fer de ce pays où l'on est plus secoué qu'en un vieil omnibus.

Singulière ville. Je passe dans les rues, on me regarde, on me signale; des vieilles gens, des ecclésiastiques me saluent très bas; un libraire veut me vendre un vieux christ en ivoire; j'entends mon nom murmuré par les boutiquiers sur leurs portes.

Les corneilles de la Cathédrale ont un cri particulier; il y en a plein l'air, par moments. Dans les rues un bruit de sabots. Impression funèbre et grotesque.

Geffosses, samedi soir.

Que j'ai une amie précieuse! Comment, je tenais beaucoup à avoir cet article sur Carducci dont j'avais vu le titre et elle trouve moyen de se le procurer! C'est de la sorcellerie pure! Ainsi, sans me le dire, on savait qu'il faut me tenir au courant de la littérature italienne. La surprise est charmante, toute utilité à part, et me cause un plaisir très vif et très inattendu. Comment savait-on encore que je tiens à noter tout ce qui paraît sur Leopardi? Les autres nouvelles littéraires sont également bonnes à savoir. Ceci s'appelle entendre la collaboration. On peut communiquer l'article du Voltaire. Mon bonhomme de poète, qui l'a lu le trouve de son goût, supérieur aux ordinaires articles de journaux.—Je trouve très agréable cette manière d'agir des tendresses; tu as été aussi tendre en lisant et en notant pour moi qu'en m'écrivant de jolies choses. Je le prends ainsi, tu vois, mon amie, que ce n'est pas décourageant.—C… a toujours eu l'habitude des cartes postales; j'en ai de lui toute une collection; je ne crois pas qu'il en ait autant de moi. C'est un garçon qui fait des économies de politesse pour sa petite famille. Si mon second article passe au Voltaire—et si ce n'est là, ce sera ailleurs—il est à prévoir que mon nom sera répété plus d'une fois. Bien lancé, ce paradoxe sur la pucelle pourrait servir de thème aux patriotes pour qui les gloires sacrées de la France, etc…, de thème pour me dauber, ce qui serait réjouissant. Le Voltaire, pourrait bien avoir eu peur de cela; et pourtant, il y a celle de son patron! Oui, mais il y a aussi la gloire la plus pure, etc…—J'apporterai le cachet en question, à moins, ce qui est invraisemblable, que mon père ne s'y oppose. A la vérité, il n'y a que celui-là où ses armes soient seules; les autres ont, accolées aux siennes, celles de ma mère. Très juste le passage sur ceci, qu'il faut penser à se maintenir, une fois arrivé. Quant à cette crainte d'arriver trop vite, je la crois chimérique. Je puis arriver, à mon âge, sans danger, ne me sentant aucunement dans la voie de la stérilité, au contraire. Puis, une fois arrivé, c'est-à-dire connu, si au lieu d'un but général on a des buts particuliers, telle œuvre, tel succès spécial, un genre différent de celui dans lequel on s'est fait connaître, une bataille à gagner sur un terrain neuf, le théâtre.—Il y a eu, ai-je appris aujourd'hui, un article de Marcel Fouquier dans LE XIXe SIÈCLE (vers mars ou avril), où il notait que j'avais été le premier à parler en France du poète américain. Peut-être qu'avec la complicité de Paul T… on pourrait feuilleter quelques numéros de ce journal; à moins que le temps manque, et, en ce cas, je le ferai moi-même à mon retour.

M'adresser les lettres mises à la poste lundi, à Coutances, poste restante; celle mise à la poste mardi, au Château de la Motte, Bazoches-en-Houlme (Orne). Mercredi, elle pourrait arriver trop tard; ce jour, moi, je t'écrirai pour la dernière fois. Jeudi je serai très, très, très impatient et vendredi matin, heure dite, vers 5 h. moins le quart (le train arrive à 4 h. 15, gare Saint-Lazare, cette fois), enfin je te retrouverai. Je t'en prie, mentalement—moi je l'efface d'un trait de plume—retire le mot dont tu qualifies ta lettre. Il n'est pas vrai, et il est laid. En tout ce que tu m'écris tu me prouves que tout ce qui m'intéresse t'intéresse; n'est-ce pas aimer cela, et le dire, encore que d'une façon détournée?

Pas de lettres! Gourmande, elle met le mot au pluriel. Eh bien! hier, il y en eut deux et trois enveloppes, sommes-nous contente? Elle n'a qu'à dire: encore, encore, et on lui obéit. Si j'étais en prison, je t'écrirais tout le temps,—il y à tant de manière de dire qu'on l'aime à celle qu'on aime uniquement!—mais je ne suis qu'un prisonnier en liberté.

Dimanche matin.

Bonjour, mon cher Sphinx, je me réveille non loin de la mer. En me penchant par la fenêtre, je l'aperçois bleue, éclatante. Le beau temps me permettra de profiter de ces deux jours pour m'y plonger un peu. Mais voilà encore, de cette fois, un plaisir bien incomplet.

Geffosses, Dimanche 11 septembre, 4 h.

Couché dans le sable, dans les dunes, à l'abri du vent. Par une échancrure, je vois la mer glauque sous le ciel, sous le ciel laiteux; à l'horizon, après une bande sombre, Jersey se détache dans un bleu de brume. Le sable chauffé par une journée de soleil me brûle et m'amollit; il y a comme des baisers dans l'air, et les vains désirs se fondent en une tristesse. Le halètement sourd du reflux engourdit la pensée, de même que les effluves salines aiguisent les sens. L'hallucination vient: Tu surgirais tout d'un coup d'entre les grandes herbes des dunes que je n'en serais pas étonné. C'est aussi que j'ai beaucoup vécu avec toi aujourd'hui. Je fus à la messe ce matin, il y avait de l'orgue et toute notre vie dans les églises a surgi devant moi, depuis ce vendredi du Stabat jusqu'au jour des jacynthes.

Le creux de sable où je suis étendu se peuple de ta forme; tu sors de l'eau ruisselante, étincelante au soleil, comme Astarté, ou tu t'allonges sur la dune, le vent couvrant de sable menu ta peau ivoirée.

Mes sens s'irritent; d'ailleurs, je suis un peu énervé; je dors fort mal; passant tous mes rêves avec toi, ce qui n'est pas calmant du tout.

Cette solitude de la mer est terrible; en deux heures on est las d'esprit, sans autre lucidité que des sensations lancinantes; toute l'âme est chair. Ceux qui trouvent que ça élève l'âme à Dieu n'ont pas le crâne fait comme moi; à Trouville, peut-être, à cause du casino, mais pas à Geffosses, où je suis la seule nature respirante, en face du flot bleu. C'est vers toi qu'en un désir fou elle va, affamée de baisers. Oh! ce creux dans les dunes, encore un endroit où j'ai semé un des petits cailloux blancs, que j'ai emporté, comme le Petit-Poucet, pour retrouver le chemin de mes désirs.

De longtemps, d'ailleurs, je fus obsédé par cette fantaisie, et je l'objectivai une fois, mais à l'état de désir seulement dans Patrice. Ainsi ai-je fait souvent; ce que je ne pouvais réaliser, je l'écrivais. Et voilà pourquoi je n'écrirai peut-être plus de roman d'amour; on n'écrit bien que ce qu'on n'a pas vécu. Ceci n'est pas l'opinion commune, mais vois, Balzac ne vécut jamais qu'en imagination. Ce sont deux cases très différentes, la littérature et la vie; on ferait un chapitre là-dessus s'il y avait des gens pour le lire.

—Voilà des cockneys qui arrivent et des femmes d'une esthétique médiocre vont apparaître dépouillées de leur corset (il n'est pas donné à tous d'avoir une femme avec laquelle on peut railler le corset), spectacle d'un intérêt très ordinaire.

Je me vautre vêtu de molleton blanc; j'en apporterai la vareuse qui avec un liseré rouge ou bleu ne lui déplaira peut-être pas comme vêture pour la maison.

Le soleil baisse, le vent devient frais et cela m'apaise. Je n'ai pas pris de bain, ne voulant pas aggraver un léger mal de gorge. Puis la mer est loin, très basse et je manque un peu d'entrain.

A nous deux nous y serions si bien. Ceci est un rêve très réalisable; sinon à Geffosses. Il n'y a pas des tantes sur toutes les plages de France.

On aurait pu, s'il n'y a pas encore de décision au sujet de Patrice, communiquer Merlette. Un volume déjà paru peut décider en montrant qu'on n'est pas absolument un débutant.

Gefosses, lundi soir, 12 septembre.

Vous n'aurez qu'un mot de moi, aujourd'hui, mon amie. D'une longue course à la mer, de plusieurs heures de contrainte, je me trouve las. Demain, je n'aurai pas une minute à moi et pour qu'il n'y ait pas un jour sans correspondance, j'écris ce soir.

En approchant de sa fin le supplice devient intolérable, par moments; puis, je me préoccupe de remplir de mon mieux le programme et je ne sais si j'y réussirai complètement.

Pas de poésie dans l'âme aujourd'hui; une journée laide, sans lectures, sans écritures, sans solitude; j'ai scrupule d'envoyer à mon amie ce terne reflet d'une pensée obscurcie.

C'est ma faute aussi. Peut-être si j'avais prévu rester ici aujourd'hui, aurais-je eu une lettre que je ne trouverai que demain, poste restante, à Coutances.

Ces trois derniers jours vont se passer en déplacements; j'ai hâte d'être à la minute attendue et je ne parle pas encore de la minute suprême, seulement de celle où je monterai dans le train de Paris.

L'autre, celle où je te toucherai, je la pressens d'une joie si aiguë que j'en ai peur, presque. Je te toucherai, oh! j'ai besoin de te toucher, de te sentir dans mes bras, de t'étreindre, de te serrer contre moi, mes lèvres à ta tempe, longtemps, longtemps; et de me mettre à tes pieds, la tête sur tes genoux; et d'avoir tes bras autour de mon cou. Je vivrais rien que de ton contact; c'est par là, lèvres à lèvres, qu'on se parle et qu'on se dit tout.

Lundi soir, 11 h.

Rentré dans ma chambre, et debout, sur un meuble qui me sert de pupitre, je veux passer encore un peu de temps avec toi. Je pense qu'en ce moment tu es joyeuse ou triste à cause de moi, si Patrice a réussi ou pas. Te faire partager des succès, ce serait bien bon, mais les déboires?

Oh! cet éloignement m'exaspère, me rendrait fou ou stupide. Je n'en supporterais pas une heure de plus. Quand je suis parti, je ne savais vraiment pas à quoi je me condamnais, mais quand je l'aurais su!

Et voici que je te revois sur le quai du départ, sans mouvement, droite, comme la statue de l'adieu, et il me semble que tu es restée là, immobile, depuis le temps et que si je revenais par là, je t'y retrouverais.

J'ai encore au cœur l'angoisse de cette minute.

Bonsoir, ma chère femme; je m'endors et je m'éveille avec toi; la mer gronde, le vent souffle, la nuit est sans lune, c'est l'heure des évocations.

Pour racheter la laideur de ma lettre je la parfume de ces trois petites feuilles que j'ai découvertes tantôt.

Mardi soir, 13 septembre.

Que d'ironie! que d'ironie! et qui tombe bien à côté, cruelle, car ce bois d'où sont datés les vers n'est pas du tout l'autre; il touche à la maison. Puis l'autre je n'y ai jamais associé, dans mes désirs, personne de réel que toi. Mais j'ai l'air de me défendre.

Ironie et sagesse. Que de sagesse! Et aussi que de choses peu rassurantes! Des écueils, des précipices! Dieu! quelle navigation périlleuse!

Puis une ondée d'automne sur mon lyrisme!

0 mon cher porte-drapeau, te verrait-on t'arrêter; pire, faire un pas en arrière?

Ainsi je ne te trouverai que, peut-être, vendredi matin? J'espère tout de même, mais puisque je n'en ai plus la certitude—où l'avais-je prise, cette certitude?—je ne fais plus qu'espérer.

Enfin, à peine y a-t-il des jours entre nous, maintenant, seulement des heures. Et je n'écris plus, seulement ceci pour tenir ma promesse; je n'ai plus de mots, je n'ai plus que des baisers.

Ce soir, je suis horriblement las; demain je pars d'assez bonne heure.
Il faut me faire crédit.

S'il y a des déceptions à mon arrivée, il y aura aussi des surprises.

On a dû trouver bien risquée—alors! ma lettre du bord de la mer! Tant pis!

J'apporte ce cachet; d'ailleurs, il n'y en a pas d'autre.

Paris Bazoches 66-38-15-12 h.

Infiniment content Patrice c'est l'autre qui revient pas, l'auteur ne comprend ni n'admet ce noir aucune raison valable. Il faut être à l'Université Montparnasse 4 H. Remy.

Château de la Motte, jeudi matin 15 septembre.

Ainsi cette même qui m'écrivait il y a quinze jours que hors de moi il n'y avait rien me raille aujourd'hui de ma tendresse, trouve qu'après quinze jours nous sommes physiquement étrangers l'un à l'autre—et cela à l'heure même où je ne l'ai peut-être jamais si passionnément désirée.

Il me semble que ma vie croule dans cette chambre même où je suis né. Lâchement j'ai pleuré ce matin, en m'éveillant,—dans la sensation que tout se retirait de moi. Je la voyais s'éloigner ironique: «Ah! tu m'aimes! Eh bien, aime!»

Pourquoi me torture-t-elle ainsi? Non, elle me fait vraiment trop souffrir, mon orgueil va reprendre le dessus. C'est la dernière plainte; on ne me raillera plus.

C'est moi que l'on piétine; cela souffre toujours, cela ne crie plus.

Je me roidis; on ne broira qu'un morceau de marbre.

Ah! tu me railles d'avoir fait de toi ma vie. C'est fini, tu ne sauras plus ni ce que je pense, ni ce que je sens; j'ai mis un sceau sur mes lèvres.

Quel retour, quelle nuit à passer,—et quelle arrivée!

Je serai là, elle n'a qu'un pas à faire et elle ne le fera pas.

Faut-il donc que ce retour soit pire que le départ!

En la quittant, je la sentais à moi; qui vais-je retrouver?

Mais je ne cède pas ainsi.—Dépêche envoyée. Infiniment content.
Patrice. C'est l'autre qui revient, pas l'auteur.—Aucune raison
valable. Ce noir ni compris ni admis. Il faut être à l'Université.
Retour M.P. 4h.

Vendredi 16 septembre 7h.-1/2.

Je reviens—vous étiez chez vous—vous m'avez entendu, ne m'avez pas ouvert.

Quelle réponse faire à cela et à vos dernières lettres.

—Quelle?

Je suis mortellement triste, je m'en vais je ne sais où devant moi.

Tu me rends fou ou tu me tues.

Il y a un mystère.

Enfin à 1 heure. Vivre jusque-là va m'être très dur. Raille, crainte de l'attendrir.

Qui m'eût dit qu'après le déchirement du départ, il y aurait l'angoisse—ah! pire—du retour?

INTÉRIEUREMENT

Τή φιλή

12-22 septembre 87.

Ne me demande plus de mots, ô mon amie, des mots doux et choisis, pour leur grâce, un à un, des mots dont le murmure épand comme un parfum, ne me demande plus de mots, ô mon amie.

Ne me demande plus de phrases, mon amie, des phrases sur l'enclume au marteau martelées, des phrases qui font un bruit d'ailes envolées, ne me demande plus de phrases, mon amie.

Ne me demande plus de vers, ô mon amie, des vers dont la beauté modelée à ton corps a trempé ses contours dans le rose et les ors, ne me demande plus de vers, ô mon amie.

Ne me demande plus de prose, ô mon amie, de prose dont l'airain vibre et sonne, superbe: ma tendresse dédaigne et dépasse le verbe, ne me demande plus de prose, ô mon amie.

Demande-moi plutôt de l'amour, mon amie, de l'amour où les cœurs se fondent, profusés, car je n'ai plus de mots, je n'ai que des baisers, demande-moi plutôt de l'amour, mon amie.

Τή φιλή

L'AME EN VOYAGE
PROSE

24 septembre 1887.

Sous la lampe rose, mes désirs se sont accomplis contre ses désirs:—- et c'était la même ombre luciolée des mêmes reflets, les mêmes étoffes aux vagues papillotements; c'était le même nid sous la lampe rose.

Mes désirs se sont accomplis et pourtant l'amie était absente: il n'y avait rien de ce qui fait d'elle l'amie, ni l'enveloppement des gestes conquérants: ceci est à moi; ni le baiser qui mord; ni le tressaillement de la moelle qui s'électrise depuis le cerveau jusqu'aux orteils; ni les syllabes murmurées à peine, le cri doux et un peu fauve qui dit l'indicible; et pourtant.—oh! tristement!—mes désirs se sont accomplis.

L'amie était absente, je l'ai cherchée en vain. En vain j'ai interrogé la chair en ses secrets: les secrets ont gardé leur secret. Sous la lampe rose, la même lampe rose, ce n' était plus la même amie. L'illusion m'a tendu ses lèvres, la chimère m'a livré sa beauté: l'amie était absente.

Je l'ai cherchée en vain: son âme était en voyage. Et c'était pareil à un songe charnel, quand les imaginations viennent rôder, fantômes, et s'offrir, succubes. Qui donc était là? Qui avait pris sa place, sa forme, ses membres, sa grâce, quelle femme, puisque, elle, je l'ai cherchée en vain?

Son âme était en voyage, quand mes désirs se sont accomplis. O statue, je t'offrais la mienne: pour t'animer, tu n'avais qu'à ne pas détourner la bouche. Une vie, c'est assez pour nous deux qui ne devons pas être séparés. Mais non: statue sous la lampe rose, son corps s'est donné seul; son âme était en voyage.

LE JOUEUR DE FLÛTE

PROSE

I.—Leurs amours, sous le ciel d'Athènes se rythmaient à des accompagnements de flûte. Les sept trous de la syringe, en notes aiguës et douces, répétaient la musique des baisers, berçaient la langueur des attitudes et l'inattendu des étreintes:

—Quel sera notre joueur de flûte?

II.—Elle veut qu'un écho redise l'inexprimable harmonie des baisers qui tombent sur la chair, comme une pluie tiède: vifs et précipités par le désir qui vers le but suprême se hâte, sans respirer les parfums diffusés le long du sentier; lents et ralentis à la volonté du plaisir qui fait l'école buissonnière par monts et par vaux:—

—Quel sera notre joueur de flûte?

III.—L'aveugle désir a des voies droites; il marche d'un train rapide. Aux yeux un bandeau qui lui voile le monde réel, il court haletant, le front en avant, vers l'infini qu'il n'atteindra jamais; éternelle illusion, éternellement renouvelée. Pour noter la course décevante du désir,—

—Quel sera notre joueur de flûte?

IV.—Le plaisir est humain et divin; il est spirituel; ce n'est pas un instinct qui le domine, il a une âme. Il n'est pas égoïste et même ne s'épanouit qu'en autrui. La chair ne frissonne qu'aux frissons de la chair; le plaisir ne vit que du plaisir qu'il donne. Pour chanter cette chanson charmante, cette enivrante chanson, dis, ô, mon amie.

—Quel sera notre joueur de flûte?

V.—Désir, plaisir, passion, la passion qui en dépit de tout, des hommes ennuyés et envieux, de la société stupide et borgne, unit deux êtres, et d'une inéluctable soudure, rive en une seule deux vies; la passion rare et qui fait peur; la dévorante passion qui ne s'attaque qu'aux forts et parfois les dévore; la passion qui ne se nourrit pas seulement de rêves et d'effleurements, mais de chair et de sang, pour dire la passion, une telle passion,—

—Quel sera notre joueur de flûte?

VI.—Et pour rythmer les rires où s'épand la joie de se comprendre, l'insaisissable accord des yeux, les contacts perpétués des doigts, les appels fréquents des lèvres, dis-moi, amie.

—Quel sera notre joueur de flûte?

VII.—Est-ce que c'est moi? Moi, que m'importe ce que j'ai senti! Je veux des baisers nouveaux et de nouveaux baisers, encore,—joncher, comme de roses, ta chair adorée. Puisque c'est moi qui t'aime, pourquoi veux-tu que je sois aussi le joueur de flûte?

9-10 octobre 87.