VI

Il se passa plusieurs semaines pendant lesquelles Claude, retiré dans sa terre de la Coudraie, mesura son blé, vendit son foin, fit ses vendanges, chassa les perdreaux et les grives, et constata, dans les rares moments où sa pensée prenait forme de méditation, qu'il était l'homme le plus heureux du monde. A diverses reprises, suivant les sentiers des bois humides et chauds des premières pluies, les mains dans les poches de son gilet de chasse, son chien quêtant au bord des touffes de fougères et d'ajoncs, il s'arrêta, comme grisé par la vie, par la paix, par la plénitude de joie qu'il sentait en lui et autour de lui. D'autres fois, il est vrai, l'idée lui vint, surtout aux heures lentes de l'après-dîner, quand la bourrasque soufflait dehors et l'empêchait de sortir, quand il n'entendait d'autre bruit, dans la vaste salle où il se promenait, que celui de son propre pas renvoyé par les murs, l'idée lui vint qu'une jeune femme embellirait encore cette agréable Coudraie. Une image se présentait à lui, sans en avoir été priée: celle de Thérèse, les mains tachées de groseilles et confuse de son tablier à bretelles, ou disant, les yeux levés: «Le conte des étoiles, monsieur. Nous en avions une, mon parrain et moi...» Mais il ne s'arrêtait pas longtemps à de pareilles rêveries. Elles lui paraissaient indignes d'un homme heureux, qui commande à vingt vignerons, jouit d'une indépendance parfaite et d'un revenu plus que suffisant. Il se contentait donc, en ces occasions, de tirer une forte bouffée de sa pipe, s'approchait de son épagneul étendu devant le feu, l'assurait que, de longtemps, personne ne troublerait leur ménage à tous deux, et sortait, malgré le mauvais temps, pour inspecter le cellier où fermentait son vin.

Quand il fut de retour à la ville, vers la fin d'octobre, seul dans son hôtel du faubourg avec sa vieille Justine, l'image revint plus fréquente, et, soit que les distractions fussent moins nombreuses autour de lui, soit paresse d'une âme longuement tentée, il y prit un plaisir croissant. La plupart de ses amis n'étaient pas rentrés de la campagne. Dans les rues, des files de maisons toutes closes avaient sur leurs contrevents la poussière de six mois; la chaussée appartenait aux moineaux, et, même les jours ouvrables, quand il faisait du soleil, un monde de petites gens, rendus à la liberté par l'absence des grands, s'en allait vers les prés voisins avec la ligne sur l'épaule. Comment ne pas songer un peu? Et Claude se rappelait l'invitation de M. Maldonne: «Revenez au musée.» Fallait-il y retourner? Ne devait-il pas plutôt obéir à des scrupules qui, par moments, le prenaient? M. de Kérédol avait manifesté, par toute son attitude, un désir très peu vif de voir s'établir des relations entre les Pépinières et la Coudraie. La proposition même de M. Maldonne contenait une réserve.

Un jour que ces questions s'offraient de nouveau à son esprit, il entra, pour y réfléchir, au Jardin des Plantes. Il savait qu'un des plus sûrs moyens de rencontrer un peu de solitude et de recueillement c'est encore de choisir une promenade publique, la foule ayant plutôt le goût des endroits lassants où il y a de la poussière: les boulevards, les grandes rues, les remparts des places fortes et le tour des fontaines.

Il entra donc, et descendit l'avenue en pente bordée de platanes, admirant la limpidité de l'air et la profusion d'or que l'automne jette sur le monde. Au bout de l'allée, il y avait plusieurs serres à la file, dont les vitres peintes en blanc, cintrées sur les arceaux de fer, rayonnaient autour d'elles une vraie chaleur d'été. Là, quelques bonnes gens, des habitués, se chauffaient en faisant la sieste. Et, devant eux, marchant d'un pas relevé, Claude aperçut deux promeneurs qu'il reconnut tout de suite, bien qu'ils se présentassent de dos. L'un, gros, court, le geste rond, la voix chaude, était M. Lofficial; l'autre, plus sobre de mouvements, droit et sanglé dans sa redingote, ne pouvait être que le parrain de Thérèse. Ils causaient avec animation, à demi tournés l'un vers l'autre, et l'on devinait, à leur attitude même, au peu d'attention qu'ils accordaient aux rangées d'invalides à gauche, et aux massifs de dahlias à droite, qu'ils arpentaient depuis longtemps ce coin découvert et tiède du jardin.

Claude ne voulut pas reculer, et continua sa route vers eux. Comme ils parlaient à voix haute, bientôt il put saisir des mots.

—Eh bien! non, mon cher monsieur, disait M. de Kérédol, je ne crois plus qu'elle nous quitte, à présent. Elle a l'air tout à fait heureuse au milieu de nous. Si vous l'aviez vue parler de ce concert de demain!...

A ce moment, les deux promeneurs, qui s'étaient arrêtés à l'extrémité de la serre, se retournèrent ensemble, et aperçurent Claude Revel qui allait les dépasser.

M. Lofficial étendit la main.

—Je vous arrête au passage, dit-il. Depuis le temps que je ne vous ai vu!... Vous connaissez mon jeune voisin? ajouta-t-il en s'adressant à M. de Kérédol.

Celui-ci, probablement rassuré par la fuite du temps, qui n'avait amené aucun incident nouveau, répondit:

—J'ai eu le plaisir de rencontrer monsieur, il y a un mois.

—Trente-cinq jours, dit Claude étourdiment.

M. de Kérédol eut l'air surpris de la promptitude du calcul, et se demanda d'où venaient ces mathématiques. Il n'en demeura pas moins parfaitement correct, aimable même, fit deux fois encore le trajet d'un bout de la serre à l'autre, questionnant Claude sur la Coudraie, sur les dernières manœuvres, et sur de communes relations qu'ils avaient dans la ville. Puis il voulut prendre congé. M. Lofficial l'entraîna à deux ou trois pas, et, d'une voix qu'il s'efforçait de rendre confidentielle, mais qui arrivait bien nettement à Claude:

—Quant à votre projet pour demain, monsieur de Kérédol, je suis d'avis...

—Bien, bien, dit ce dernier, en essayant de dégager sa main...

Mais M. Lofficial le retint.

—Je suis entièrement de votre avis: distraction saine, excellente! Dites-le à Maldonne de ma part. Dites-lui que cette chère enfant ne peut pas toujours demeurer enfermée aux Pépinières...

—Je n'y manquerai pas... Au revoir! dit M. de Kérédol, en se dérobant rapidement à l'étreinte de M. Lofficial.

Il était devenu tout rouge et visiblement gêné.

Claude le vit saluer et s'éloigner en hâte, très nerveux, faisant avec sa canne un moulinet d'impatience.

—Qu'est-ce que c'est que ce concert? demanda-t-il en s'approchant de M. Lofficial.

—Vous ne saviez pas?

—Non.

—Le premier de la saison, au Cirque-Théâtre. M. de Kérédol doit y conduire sa sœur et mademoiselle Thérèse...

M. Lofficial continuait de suivre du regard l'ancien officier de chasseurs, qui montait l'avenue de platanes au pas de charge.

—Pauvre M. de Kérédol! ajouta-t-il d'une voix plus basse. Il ne l'aime que trop. Ce doit être bien peu reposant d'aimer ainsi. De quel air enthousiaste il me disait tout à l'heure: «Nous sommes tous ravis d'aller à ce concert. Thérèse surtout. Et c'est moi qui ai eu la première pensée, monsieur Lofficial, moi qui ai lutté et obtenu la permission! Elle ne l'aurait pas demandée, la chère mignonne. Car, voyez-vous, ce qu'elle a par-dessus tout, c'est une idée délicate du devoir, du mieux. Par nature, autant que par piété, elle se porte vers ce qu'elle croit être le plus parfait. Pour plaire aux autres, il n'y a rien qu'elle ne sacrifie, et sans pose, vous savez, sans qu'on puisse se douter qu'elle y met un peu d'effort. Quel trésor de joie pour nous trois!»

—Vraiment, il disait cela? demanda Claude.

—Mais... oui, mon ami...

Emporté par sa nature expansive et naïve, M. Lofficial, le regard fixé sur les derniers arbres derrière lesquels M. de Kérédol venait de disparaître, avait tout l'air de se parler à lui-même et d'oublier la présence de son voisin. Il se détourna, et s'aperçut que Claude l'écoutait avidement.

—Qu'est-ce que je vous conte là, monsieur Claude! Excusez-moi. J'aurais dû être à vous. Mais, plus je vais, plus je me sens dans le cœur un écho qui me répète les choses, et que je ne puis faire taire.

—Tiens, dit Claude, il commence déjà chez moi, cet écho-là. Il y a des jours... Restez-vous au jardin, monsieur Lofficial?

—Hélas, non! J'aurais dû partir avec M. de Kérédol... mais le plaisir de vous serrer la main... Il faut que je coure à la gare.

—Un voyage?

—Oh! pas bien long: jusqu'aux Luisettes, une petite commission à faire, un coup d'œil à donner. Je serai de retour demain. Au revoir, monsieur Claude!

Et le bonhomme s'éloigna à son tour, mais posément, distribuant, à des anciens qui le reconnaissaient, un salut de la main, se retournant même une ou deux fois, pour bien montrer à Claude que ce départ n'était point un prétexte, et qu'on avait toujours la pensée occupée de son jeune ami.

Claude, immobile devant la serre, éprouvait une joie puissante, une joie qui grandissait d'instant en instant. Libre de penser! Libre d'écouter les mots qui bourdonnaient si joliment autour de lui! Il avait bien fallu les chasser tout à l'heure, pour répondre à M. Lofficial. Mais maintenant ils revenaient tous: «La chère mignonne... une idée délicate du mieux... pour plaire aux autres, il n'y a rien qu'elle ne sacrifie... quel trésor de joie!...» C'était comme une chanson que chantaient les rayons pâles du jour, les feuilles remuées par une brise insensible, les toits égayés de lumière. «Trésor de joie!» tout répétait l'aveu échappé à M. de Kérédol et redit par Lofficial. Claude s'enivrait lentement, avec ces mots qui grisent les âmes. Debout à la même place, abandonné au rêve, il avait l'air de contempler la cime des arbres. Les vieux qui, sur les bancs éparpillés çà et là, chauffaient leurs jambes allongées, le virent avec étonnement sourire dans le vague, à quelque chose de mystérieux qu'ils ne purent saisir, puis rougir d'avoir été vu, puis se dérober, par les allées tournantes, aux regards des promeneurs.

La chanson continua toute l'après-midi. «C'est vrai qu'elle est charmante! songeait Claude; aucune contrainte n'a pesé sur elle, aucune pression, aucun moule. On ne l'a point forcée de fleurir: elle est éclose. Comme elle s'est montrée simple avec moi, différente de tant d'autres dont le sourire même est une chose apprise et effarouchante! Moi aussi, je suis simple, même un peu loup. Peut-être est-ce mademoiselle Thérèse que, depuis mes vingt ans, sans le savoir, j'ai attendue.»

Il aurait voulu un conseil à qui ouvrir son âme, à qui demander: «Est-ce bien elle? Que faut-il faire?» Mais il n'y avait personne. Non, il n'y avait personne, puisque sa mère était morte, puisque ses amis étaient absents, ou trop jeunes, ou trop ignorants de Thérèse et de lui-même pour le guider.

Mais la main maternelle qui gouverne le monde a des secrets merveilleux. Aux carrefours où l'homme n'a pas mis de poteau indicateur, elle pose un arbre avec un nid, une pierre moussue, une simple branche de ronces en fleurs: ces pauvres témoins de la route ne savent pas ce qu'ils font, mais celui qui cherche y reconnaît un signe, et s'en va.

Claude, après le dîner, monta dans sa chambre. Il n'y venait pas pour épier ses voisins. Oh! non. Mais comment ne pas regarder un jeune ménage prenant le frais du soir, en face de la fenêtre? Depuis une semaine, les Colibry hébergent leur fille et leur gendre. Chômage, vacances, on ne sait pas bien. Le gendre, qui est ferblantier, a entrepris de planter, au bout du terrain du vannier, un jardin d'agrément à son idée. Il y travaille six heures par jour, pour se reposer. Il est joli homme, ce jeune marié: élancé, la tête intelligente et maigre, de petites moustaches noires. Dans sa jaquette brune, il a presque l'air d'un monsieur, et ses travaux prouvent qu'il a déjà le goût du luxe et du rococo. Adieu les carottes sauvages, dont les ombelles égayaient le feuillage sombre des acanthes; adieu les orties et les arums aux cornets percés d'une lance d'or. Il pique des fusains en boules, des houx panachés, des arbustes taillés et étiquetés par un «paysagiste rustiqueur» des environs.

Il est moderne, assurément; il veut que son beau-père soigne davantage les dehors. La jeune femme admire cette transformation. Elle est assise près du peuplier, sur une chaise qu'elle a renversée un peu en arrière; ses lourds cheveux bruns, piqués d'épingles ornées, s'appuient au tronc de l'arbre; à demi étendue, les pieds soulevés de terre, elle rit d'un rire muet, très naïf, le même, soit qu'elle regarde son mari défoncer le massif, soit qu'elle se détourne, à sa gauche, vers le berceau d'osier que la grand'mère agite, tout absorbée, elle, la bonne vieille, par le nouveau-né qu'elle endort. Le vannier est à cheval sur un billot, le long du mur, un peu loin, pour voir tout son bonheur ensemble. Il fume. Il n'entend rien des bavardages à demi-voix qu'échangent les deux femmes. L'heure indécise, un dernier rayon de soleil qui change en auréole la ramure jaune du peuplier, la rumeur décroissante de la rue, les pigeons qui se becquètent sur l'arête du toit, et se laissent, un à un, d'une aile paresseuse, glisser au colombier, encadrent cette scène. Bientôt la grand'mère se lève; un coup de vent frais a secoué les brides de son bonnet; elle enveloppe de ses deux bras la corbeille et le trésor qu'elle enferme. La jeune femme la suit des yeux jusqu'à la porte, en se penchant. Elle est toute charmante ainsi, la voisine. Elle a le charme des petites gens qui n'ont pas honte d'être heureux. Le père, qui a fini sa pipe, rentre aussi sans rien dire. Les deux vieux sont attirés par le berceau. Les deux jeunes sont demeurés, elle, appuyée à l'arbre, lui, plantant ses arbustes nains. Mais cela n'a pas duré. Il a compris qu'elle était seule, il a tourné la tête vers elle, la fine moustache relevée montrant ses dents blanches. Leurs yeux se sont rencontrés. Il a jeté tout de suite sa bêche. Sa femme est venue à lui, et les voilà qui se promènent l'un près de l'autre. Ils s'arrêtent près des fusains, ils repartent. Ils causent bien bas pour ne parler que des innovations faites au jardin du père Colibry. L'ombre croît autour d'eux. La jeune femme s'appuie au bras de son mari, le front levé, les yeux câlins. Petit à petit, en épiant s'ils n'étaient pas vus, ils se sont mis dans l'axe du gros peuplier, et se sont embrassés.

Claude s'est éloigné de la fenêtre, troublé par ce conseil muet. Quand il est revenu, la jeune femme et son mari avaient disparu.

De la maison close du vannier, un cri montait par intervalles, et une voix, frêle comme le son d'une flûte lointaine, chantait:

Dodo minette,

Dodo poulette,

Dormez donc si vous voulez,

Je suis bien lasse de vous bercer.

Alors Claude a appuyé son front sur la vitre, et il a dit en lui-même:

«Demain, j'irai au concert, et j'y verrai Thérèse, parce que je l'aime!»