III

LA LECTURE EN FORÊT

Pour aller voir sa fille, Gilbert Cloquet n'avait pas un long voyage à faire: un sentier conduisait sous bois jusqu'à la pointe de l'étang de Vaux, qui est toute voisine du hameau du Pas-du-Loup, contournait la berge parmi les prés marécageux, et se perdait en montant vers le milieu du premier champ. Ces champs, sur la «bordée» de la forêt, comme disait Gilbert, ces douze hectares divisés en une quinzaine de parcelles, la maison située à mi-côte, et qui formait l'extrême limite de la commune, c'était le domaine de l'Épine, que les Lureux avaient pris à ferme, grâce à la générosité de Gilbert.

Il était de bonne heure; on entendait encore, tant le silence était grand, le bruit de l'eau qui rencontre une pierre dans les fossés. Gilbert avait sa cognée sur son épaule, et il mettait sur le manche tantôt la main gauche et tantôt la main droite, à cause du froid. Dans le pré qui commençait à la lisière de la forêt et qui était traversé par une rigole, il s'arrêta, pour compter les vaches blanches; dans l'héritage au-dessus, labour où poussait du blé, il jeta un coup d'œil aux planches de terre, pour juger de la main du laboureur et du semeur; et quand il entra dans la cour, il trouva Marie qui venait de tirer un seau d'eau, Marie en jupe courte, les cheveux non peignés et seulement tordus en arrière. En voyant son père entrer, elle déposa son seau sur le fumier, à côté du puits, et s'avança contente et faisant la douce.

—Comment! c'est vous, le père?

Il la regardait venir, nonchalante et portant déjà son baiser au bout des lèvres tendues. Elle avait toujours ses yeux jeunes, ses yeux luisants,—si durs quand elle ne riait pas,—mais les joues étaient plus pâles qu'autrefois, les traits épaissis. Gilbert se laissa embrasser.

—Alors, ça va bien? demanda Marie. Où allez-vous donc avec votre cognée? Lureux ne doit pas finir avant ce soir, à ce qu'il m'a dit.

—Moi, j'ai quitté mon atelier parce que j'avais fini, dit sentencieusement le père... Et à présent, j'ai autre chose à faire, et je vais où j'ai du travail.

—Tant mieux qu'il y en ait pour vous! Il n'y en a pas toujours pour les autres, dit Marie, piquée.

—Ah! Marie, comment peux-tu te plaindre encore? Si j'avais eu une belle ferme comme la tienne, moi, d'abord, je n'en serais pas sorti! Je l'aurais bêchée, je l'aurais fumée, je l'aurais sarclée. Pourquoi va-t-il au bois, ton homme? Est-ce que c'est la place d'un fermier?

—Trois ou quatre jours par ci, par là, en voilà un crime!

—Il ferait mieux d'aimer sa maison.

—C'est qu'on doit de l'argent, mon père! On n'arrive pas à payer le propriétaire!

—Ah! vraiment, il n'est pas payé! Et le marchand de vin non plus?

—Non.

—Et le charron qui t'a vendu ta carriole jaune?

—Non plus, et bien d'autres! Ça n'est pas la peine de vous le cacher à présent.

—Il mentait donc, ton Lureux, quand il me disait que vous ne deviez presque plus rien; que, si je l'aidais, il paierait tout?

Elle tourna la tête, comme si elle entendait du bruit du côté de la maison, mais en réalité pour éviter de répondre.

Gilbert déposa sa cognée, qui se tint toute seule en équilibre, le manche en l'air.

—C'est donc la ruine qui vient, Marie? Pour vous deux et pour moi aussi?

—Peut-être bien, mon père, à moins que vous ne soyez plus donnant que vous ne l'êtes!

Le grand bûcheron fit un mouvement en avant, comme s'il voulait foncer contre elle, tête baissée.

—Ah! sans cœur! cria-t-il.

Et la femme se rejeta en arrière, la taille cambrée, et le visage si dur que rien n'y restait plus de sa beauté.

—Sans cœur! Voilà ton remerciement! J'ai donné pour vous tout le travail de ma vie et le tourment de mon esprit. Et ce n'est jamais assez! Mais travaillez donc, paresseux que vous êtes! Gênez-vous!

—Est-ce que ma mère se gênait? Dites-le donc un peu? Est-ce qu'elle travaillait? Pas tant que moi!

—Elle se peignait, en tout cas, avant de faire son ménage!

—Merci, papa!

—Elle n'aurait jamais posé un seau d'eau sur le fumier: elle avait du soin; elle avait de l'honneur.

—Merci encore!

—Et le dimanche, elle ne faisait pas la dame avec des dentelles et des robes de la ville!

—On n'est-il pas autant que les dames! Pourquoi donc?

—Pas si riches, en tout cas! Et pendant ce temps-là, tu n'as que huit vaches,—et maigres encore...

—Elles ont pourtant de quoi manger.

—Tu devrais en avoir une douzaine.

—On a des brebis, père.

—Oui, et des nourrins? Tu m'as demandé de l'argent pour en acheter, où sont-ils?

La fille se rapprocha, et essaya d'adoucir le père dont la colère grandissait. Mais le cœur n'y était pas, et c'est à peine si les yeux parvinrent à mentir un peu.

—On est malheureux, je vous assure; tout le monde est après nous... L'huissier parle de venir...

—L'huissier!...

La femme se mit à pleurer. Gilbert prit, dans son gousset, deux écus de cinq francs, et, d'un geste brusque, les mit dans la main de sa fille.

—Je suis bien pauvre, à présent, Marie, mais je ne veux pas voir l'huissier chez vous! Dis à Lureux que je te donne le prix d'un travail qui n'est pas encore fait!

La femme regarda les deux pièces blanches, et les fit glisser dans sa poche.

—Dis-lui qu'il n'y a pas assez de bétail dans ses pâtures.

—C'est facile à dire!

—Pas assez de fumier dans ses terres!

—On ne vous demande pas d'y aller voir!

—Et pas d'enfant dans la maison.

Cette fois, la femme, toute rouge et la lèvre frémissante de colère, répondit:

—Pas d'enfant! C'est notre affaire! Et vous, le père, pourquoi donc que vous n'en aviez qu'un?

Le père ne répondit pas. La fille eut le sentiment obscur du sacrilège qu'elle venait de commettre. Elle rougit. Ils se considérèrent l'un l'autre, gênés par le reproche et par l'aveu que leur silence prolongeait... Alors Marie alla reprendre son seau d'eau, pour le porter à la maison. Et le père la laissa s'éloigner. Quand elle fut sur le seuil:

—Marie Lureux, cria Gilbert, tu es une fille qui vas à ta ruine; je ne t'ai que trop chérie, et ç'a été ta perte; je t'ai trop donné et tu es devenue la paresseuse que tu es... A présent, tu n'auras plus rien de moi. C'est fini entre nous. Dis-le encore à Lureux pour qu'il ne revienne pas!

Elle cria, détournée à demi:

—Vous ne le verrez pas! Ah! bien, non! Et tant pis pour ce qui arrivera!

Le bûcheron reprit sa cognée et se dirigea, en biais, vers l'angle des étables, afin de tourner la maison et de rejoindre la route. Confusément il triait les mots qu'il avait dits, les bons et les mauvais, comme des châtaignes qu'épluchent les enfants, et il murmurait, tout secoué par la colère:

—Quand je pense que c'était Marie, autrefois! Marie!... Celle que je faisais sauter sur mes genoux!

Avant d'arriver à la route, d'où il descendrait vers la forêt, il y avait un point d'où l'on apercevait, bien au-dessus du village et un peu sur la gauche, la colline de la Vigie, les toits de la vaste ferme assise sur le tertre, et le frêne rond qui commandait l'entrée. Gilbert s'arrêta. Comme toujours, il se retrouva en esprit dans cette cour où si souvent il avait dételé ses bœufs; puis il regarda les champs qui coulaient de là, tout verts et frais dans le matin. Gilbert Cloquet ne pouvait voir ce beau sommet de la région sans songer qu'il était monté à la Vigie, à l'âge où les petits gars, la culotte courte pendue aux épaules par de larges bretelles, commencent à avoir envie de faire peur aux grosses bêtes, et tapent dessus avec des branches feuillues, et qu'il ne l'avait quittée qu'après son mariage, parce que sa femme le voulait.

—Toujours les femmes, qui m'ont jeté d'une misère dans l'autre! murmura-t-il. J'en ai eu là-haut de la misère, oui, je peux le dire. Et depuis! Et à cette heure! Allons, va au bois, mon pauvre Cloquet! Va te cacher, père de faillie! Quinze jours de moulée, c'est bon à prendre.

Il cessa de regarder là-haut, sauta sur la route, et, par l'avenue du château, descendit vers les grands bois...


Il était plus de midi. Les bûcherons dînaient dans la grande coupe de Fonteneilles, près de l'étang de Vaux, et loin de l'endroit où travaillait Gilbert. Ils formaient des groupes, çà et là, dans la clairière dévastée, voisins d'ateliers qui se réunissaient pour manger, causer et faire un moment de sieste. Assis sur leurs talons, et le dos appuyé sur les jonchées de ramilles abattues qui pliaient comme des ressorts, ou bien couchés sur le coté, ils mangeaient le croûton de pain tiré de la carnassière, en ayant soin d'ajouter à chaque bouchée, coupée dans la partie inférieure, une petite tranche du morceau de fromage ou de lard qu'ils tenaient sous leur pouce gauche. Chacun avait près de soi son litre de vin débouché, enfoncé dans les copeaux ou les feuilles. Il faisait chaud à l'abri et froid dans le vent. Les hommes parlaient peu, mais ils se sentaient vivre ensemble, et ils riaient pour peu de chose. La fatigue s'en allait, avec des picotements, de leurs jambes et de leurs bras au repos. Leur chapeau, rabattu sur le front, les protégeait contre le soleil, qui était vif dans l'air dur.

Le groupe de Ravoux était le plus proche de l'étang, sur la gauche de la coupe.

Le président du syndicat avait déjà fini de dîner. Assis sur un tronc de charme; il avait tiré de sa poche un papier, et lisait tout bas, avec des grimaces nerveuses qui agitaient sa barbe noire et tiraient la peau sèche des pommettes. Autour de lui, huit ouvriers étaient rassemblés. Entre eux, depuis le commencement du repas, trente mots peut-être avaient été échangés. L'un des travailleurs avait dit seulement: «Le travail sera fini ce soir. Je ne sais pas quand j'en retrouverai», et un autre: «V'là les mêles qui chantent; ça sent le printemps.» Des yeux se fermaient et des bouches demeuraient entr'ouvertes, béatement. Des poitrines, des hanches, des cuisses, des dos cherchaient le soleil. Il y avait là, à droite de Ravoux, et un peu en avant, Fontroubade, le maçon de Fonteneilles, qu'on appelait Goule d'oie parce qu'il avait un long nez, un menton fuyant et un air de toujours rire, une sorte de grimace professionnelle de ses paupières plissées par l'éclat des murs blancs; puis Dixneuf, qui était assis tout contre lui et l'appuyait de l'épaule, maçon également, ancien zouave, tout vieux, très sourd, fier de sa barbiche et de la réputation qu'il avait de préparer mieux que personne la «cambrouse» avec le sang des chevreuils pris au collet; puis Lamprière, un grand maigre qu'on eût dit toujours en colère et qui faisait peur aux bourgeois, quand il les regardait passer dans les chemins; puis Lureux, le gendre de Cloquet, fermier qu'on s'étonnait de voir là, ivrogne aux moustaches déteintes et amollies par la vapeur d'alcool, plaisantin, paresseux et peu sûr; puis le tuilier Tournabien, mauvais jeune qui avait la figure et l'agilité d'un chat sauvage; puis Le Dévoré, garçon de ferme pesant, rouge et triste, puis Supiat, qui se disait menuisier et qui ne menuisait jamais, braconnier d'eau, colleteur dans les bois, orateur à la face de renard, aux yeux fureteurs, et qui dénonçait les tièdes à la Confédération générale du Travail; enfin, un grand jeune homme d'une vingtaine d'années, beau et rieur, et qu'on appelait Jean-Jean. Il était descendu des forêts de Montreuillon, sans dire pourquoi, en sifflant. Et le soleil piquait agréablement ces hommes au repos, et aucune idée générale ne les faisait sortir de leur demi-somme, et ne les exaltait, quand Fontroubade, peu avisé, et que ne préoccupait guère la différence entre un manuscrit et un imprimé, demanda, en désignant Ravoux:

—Qu'est-ce qu'il médite donc là, le président? Est-ce un discours de notre député?

—Mieux que ça, et ça porte plus loin, fit Ravoux, levant sa barbe en broussaille et ses yeux vifs où la pensée s'irritait d'être lue avant l'heure. Laissez-moi finir; c'est un document secret, une lettre autographiée, que je dois communiquer aux amis.

—Ohé! Méchin? cria une voix. Ohé! les amis? Il va lire, Ravoux, venez donc?

Dans la clairière énorme, l'appel s'envola, et très loin, quelques bûcherons se dressèrent, comme s'ils sortaient des racines des chênes, et ils vinrent sans hâte, les pieds traînants et faisant des sillons dans les feuilles mortes. Ravoux s'était replongé dans sa lecture, mais la passion politique avait été remuée.

—Le député? dit le gros Le Dévoré, il viendra quand on aura des ordres à lui donner!

—Il viendra jusqu'ici dans la coupe, et on le fera asseoir, si on veut, sur un bois pointu!

Pour la première fois, il y avait de l'élan, du chant et de l'orgueil dans les mots. Des jambes se replièrent. Deux hommes couchés se mirent sur leur séant et détirèrent les bras. Supiat, penchant en avant son museau roux et rieur, dit:

—Vous ne savez pas ce qui est arrivé, la semaine dernière, au député de X?...

Et il nomma un autre arrondissement forestier du centre.

—Non; dis-le, Supiat!

Les merles commençaient à s'éloigner d'un coin de forêt où on parlait si haut.

—Eh bien! il était venu voir ses «chers électeurs»; des gens comme nous; et il les trouva à table. «Comment ça va, mes amis?» Ils mangeaient des harengs. Alors le plus jeune de la bande, Bellman, qui a de l'aplomb, lui a répondu: «Tu dis que nous sommes tes amis?—Bien sûr.—Eh! non, nous sommes tes maîtres, et tu es notre domestique. Nous mangeons des harengs, tu vois, et tu vas en manger!

—Qu'a-t-il fait? Ça devait être drôle!

—Il en a mangé, mes enfants! Il aurait mangé les arêtes si on ne lui avait pas dit: c'est assez!

—Les députés, c'est des rien du tout! fit Fontroubade d'une voix pâteuse.

—Qu'est-ce qu'il y a donc, Ravoux? Pourquoi nous appelles-tu?

C'étaient quatre jeunes hommes du syndicat qui arrivaient se tenant par le bras.

—Il va lire, dit Jean-Jean.

—Ça n'est que ça? un article de journal?

—Non, dit Ravoux, en abaissant le papier, une feuille double, format écolier, couverte d'une écriture appliquée de copiste populaire,—non, c'est un appel qui vient de Paris, aux travailleurs de la terre!... Après les ouvriers de l'usine on va enrôler les travailleurs de la terre, tous, tous!

Les visages devinrent sérieux; les hommes qui formaient un demi-cercle devant Ravoux s'approchèrent de quinze pouces, sans se lever, et en se traînant sur les feuilles. Il y eut un remuement de branches et de ramilles. Et le merle chanta encore, très loin. Ravoux ouvrait la bouche en arc; il prononçait bien; il goûtait les phrases; il avait des dents blanches qui riaient aux beaux endroits:

«Aux travailleurs de la terre!

»Camarades, depuis des années et des années, depuis des siècles et des siècles, nous sommes courbés du matin au soir, sur la terre, sans réfléchir à notre sort, sans regarder autour de nous, persuadés, d'ailleurs, qu'on ne peut faire autrement que de se donner une peine immense pour manger un morceau de pain.»

L'auditoire laissa passer l'exorde sans manifester aucun sentiment. Il connaissait le début; il en était las déjà. Ravoux reprit:

«Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire! Posons-nous donc ensemble cette question, et répondons-y franchement:

»Qui produit le blé, c'est-à-dire le pain pour tous? Le paysan!

»Qui fait venir l'avoine, l'orge, toutes les céréales? Le paysan!

»Qui élève le bétail pour procurer la viande? Le paysan!

»Qui produit le vin, le cidre? Le paysan!

»Qui nourrit le gibier? Le paysan!»

—Voilà qui est vrai! Le gibier! oui le gibier!

—Tais-toi, Lamprière. N'y en a plus, de gibier, grâce à toi et à Supiat.

—Laisse le président continuer!

«En un mot, vous produisez tout! Que produit votre fermier général ou votre propriétaire? Rien!»

—C'est vrai!

—Il fournit la terre, tout de même!

—Qui a dit ça?

—C'est Jean-Jean. Tais-toi, Jean-Jean! tu es trop petit pour parler!

Supiat, d'un coup de reins, se mit à genoux, puis, s'allongeant, s'appuyant sur ses mains, resta tendu, comme une bête, vers Ravoux. C'était bien le renard qui évente le gibier. Tous les appétits flambaient entre ses cils. Tournabien passait et repassait son couteau sur son pain, comme sur une pierre à aiguiser. Lureux riait en dessous, les yeux à terre, pensant à ses créanciers que la révolution l'encourageait à ne pas payer. Il y avait un silence incroyable, parmi ces treize hommes. Ils croyaient écouter, mais ils voyaient. Les mêmes syllabes germaient, pour chacun d'eux, en images différentes et précises. Ils voyaient des êtres de chair et d'os, le propriétaire, le fermier général, le bassecourier, le garde, le commis du marchand de bois, l'ennemi. La plainte si souvent muette avait enfin une forme. Ils jouissaient de voir clairement dit leur ressentiment. Ils se reconnaissaient dans la formule venue de Paris, non signée. Et l'orgueil de leur force, la vision plus vague des foules, des syndicats, des révolutions, des pillages, des justices, des revanches, des soûleries énormes, leur faisait tordre la bouche, ou l'ouvrir, comme pour s'écrier «J'en suis!» A peine si deux ou trois devinaient le mensonge de l'appel. Tous étaient étrangers dans le domaine des mots. Ils n'y restaient pas; ils allaient au delà: ils jugeaient le monde. L'affirmation anonyme de leur droit suffisait à leurs souffrances. Aucune force ne luttait en eux contre la passion d'envie. Les visages étaient tournés dans le même sens, visages de croyants, d'illuminés, ou de fauves attentifs. Les quatre hommes venus de loin se tenaient toujours par le bras. Et une lumière dorée baignait leurs têtes hautes.

—Camarades des campagnes, nous sommes petits parce que nous nous courbons devant les riches; redressons-nous une bonne fois, et nous nous apercevrons que nous sommes plus grands qu'eux! Nos camarades des mines et des ateliers nous ont montré le chemin; ils n'attendent que notre organisation, qui sera une force immense, pour marcher de l'avant... Camarades des campagnes, réfléchissons bien à ceci: Si demain tous les cultivateurs disparaissaient, qu'arriverait-il infailliblement? Une famine générale, une misère atroce, la mort probable, en peu d'années, d'une bonne partie des restants... Et si, demain, tous les messieurs disparaissaient, il est bien permis de supposer que rien n'en irait plus mal, et qu'au contraire l'humanité pousserait un immense soupir de soulagement... Et pourtant, nous ne désirons la disparition de personne...

Quelques têtes remuèrent, approuvant.

—Mais nous désirons voir arriver le jour où tout le monde sera obligé de travailler pour vivre, où il n'y aura plus d'exploiteurs et d'exploités... Cela viendra sûrement. Cela sera le commencement de notre œuvre. Camarades, en route vers le grand but! Vive l'émancipation des travailleurs!

Ravoux ne parlait plus, qu'ils écoutaient encore, crispés, haletants, les narines dilatées; deux ou trois rêvaient à l'avenir idyllique, les poètes, les musiciens, les jeunes; Jean-Jean, qui s'était mis debout, coiffé de son béret, promenait dans le bleu clair du ciel ses yeux émerveillés; il aimait une belle fille de Corbigny et il la voyait, près de lui, à Paris, dans une voiture à deux chevaux, emportée à travers les avenues. La lumière réjouissait les écorces fanées. Les bois immenses buvaient un commencement de vie. Les hommes écoutaient encore les paroles mauvaises. Elles avaient couru sur eux tous, comme la fumée d'un train sur les mottes. Et la fumée s'était dissipée; mais il en restait quelque chose, par quoi la glèbe était invisiblement pénétrée et gâtée.

—C'est rudement tapé, dit Lamprière.

—Un chef-d'œuvre! répondit Ravoux en pliant le papier. Voilà un plan d'organisation!

—A bas les jouisseurs! Qui met le feu aux bois? cria Tournabien en se dressant sur ses pieds.

Il cherchait, dans sa poche, son briquet.

—Pas de bêtise! dit Ravoux. Le bois, c'est le pain. Les amis de Paris ne vous disent pas d'incendier, ils disent de vous organiser, d'embrigader tous les journaliers de Fonteneilles.

—Il y en a qui ne paient pas leur cotisation! cria Tournabien.

—Il y en a qui ne veulent pas être avec nous, les canailles! cria Lamprière.

Et les cordes de son gosier restèrent tendues et frémissantes après qu'il eut parlé.

—Il y a aussi des traîtres parmi nous, Ravoux!

—Tu dis? De qui parles-tu?

C'était Supiat, qui insinuait qu'il y avait des traîtres. Ravoux se leva, et marcha vers le menuisier bûcheron, qu'il détestait.

—Est-ce que tu voudrais parler de moi?

Une clameur l'interrompit.

—Non! non! Explique-toi, Supiat!

Des groupes, au loin, dans la clairière, observaient. Supiat fermait à demi les yeux; il était à quatre pattes; il riait méchamment; il rejeta son chapeau, d'un revers de main, sur son cou, et grinça des dents, comme s'il allait mordre Ravoux penché sur lui.

—Tu n'es guère avisé, dit-il en riant, tu es un pauvre président, Ravoux. Oui, il y a des traîtres. Il y en a qui s'engagent tout seuls, pour une coupe, et qui n'en disent rien aux camarades, pour ne pas partager.

Tous les hommes qui étaient encore assis ou couchés se levèrent ensemble. Supiat se dressa en face de Ravoux; il le dépassait de la moitié de la tête, et son regard vibrait de la joie mauvaise de son secret dévoilé.

—Cherchez donc qui manque ici?

Dix hommes comptèrent et nommèrent rapidement les bûcherons présents. Deux dirent à la fois:

—Cloquet! c'est Cloquet?

—C'est lui!

—Où est-il?

—Demandez à Lureux!

Quatre des plus excités enveloppèrent Lureux, le saisirent par les épaules, et le secouèrent. Le gendre de Cloquet eut peur, mais il essaya de plaisanter.

—Lâchez-moi donc! Je n'ai pas envie de me sauver! Ce que vous voulez savoir, je vais vous le dire!... Pourquoi serrez-vous si fort?... Allons, lâchez-moi!... Eh bien! vous saurez tous que, ce matin, en venant, j'ai vu mon beau-père qui descendait dans la taille qui est à gauche du château.

—Avait-il sa cognée? demanda Ravoux.

—Eh! oui, il l'avait!

—Il s'est loué tout seul! Le traître! cria Tournabien. Allons le débaucher! Ohé! camarades! Qui est-ce qui vient débaucher Cloquet?

Les deux mains en porte-voix, Tournabien avait crié cela de tous ses poumons. De l'abri des cordes de moulée, ou des piles de charbonnette, ici et là, des hommes surgirent. Plusieurs se contentèrent de regarder du côté des voix. D'autres, sautant par-dessus les branches abattues, accoururent. Les bûcherons autour de Ravoux s'assemblaient, gesticulaient, et se heurtaient en remous, les uns voulant descendre sur Fonteneilles, les autres non. Le président, le visage tout blanc d'émotion dans sa barbe noire, essayait d'arrêter Tournabien, Supiat et Lamprière, les trois plus ardents. Des poings se levaient sur lui, il n'en avait aucun souci. De ses deux mains poilues, il tenait par le bras le plus fort des énergumènes, et luttait avec lui.

—Tu m'écouteras, Tournabien!

—Non, j'y vas! A bas les traîtres!

—N'y allez pas! Gilbert a le droit de travailler.

—Pas tout seul!

—Si, tout seul, parce qu'il a été embauché par le propriétaire. C'est reconnu par tout le monde.

—Je m'en f...! Au bois de Fonteneilles, camarades! A la chasse!

Tournabien se dégagea. Une bande de bûcherons, les uns avec une trique, les autres avec une cognée, arrivaient au galop. Ils ne s'arrêtèrent point à discuter avec Ravoux, ni à écouter les explications de Tournabien. Il y avait du bruit à faire, cela les «amusait». Ils allaient. D'un élan, ils traversèrent le groupe de Ravoux, entraînant avec eux les plus mauvais et quelques-uns des tièdes. Un autre petit groupe, coupant en biais la clairière, se joignit à la troupe qui descendait. Un des bûcherons, qui tenaient la tête du peloton, tira de sa musette le clairon et sonna une fanfare. Ils se mirent au galop, et, comme une harde de sangliers, foncèrent en plein taillis, et disparurent, Ravoux, furieux, hésitait à courir après eux. Ses lèvres tremblaient. Il considéra la distance. Il entendit les cris et la fanfare. Il eut peur de ruiner son crédit déjà diminué.

—Tant pis! dit-il Je n'y peux rien!

Ramassant la feuille manuscrite, tombée à terre pendant la lutte, il reprit sa place dans la tranchée ouverte par lui dans le bois. Mais il s'arrêtait après quelques coups de cognée, et il écoutait. Les hommes restés près de lui, et surtout Lureux, en faisaient autant. Le vent était plus doux. Les vingt bûcherons, lancés à la chasse de Cloquet, avaient dû prendre des précautions et chanter moins haut, à mesure qu'ils approchaient des réserves du château, car le bruit des voix devenait pareil à celui d'une troupe de chanteurs troublés par le vin, et qui n'achèvent pas tous la chanson commencée.

Gilbert avait travaillé depuis le matin. A onze heures et demie, il était rentré chez lui, pour faire chauffer sa soupe. Puis il était revenu dans la coupe, un beau taillis de lisière, nourri, épais, débordant. A grands coups, joyeux de se sentir seul et maître d'un chantier de quinze jours, il avait jeté à bas les brins de hêtre, de bouleau, de charme, de tremble, et même de chêne, car il n'y aurait point d'écorçage, avait dit M. de Meximieu, et tout devait brûler, soit en fagots, soit en moulée.

Il avait jeté sa veste sur les premières jonchées de bois, au commencement de cette digue touffue, arrondie, qui représentait sa dépense de force et son travail de la demi-journée, et il allait devant lui, allongeant l'ouverture qu'il avait faite, non tout à fait sur la «bordée» de la forêt, mais parallèlement, et à une quinzaine de mètres des prairies de Fonteneilles.

Il était en forme; il sentait ses muscles souples; il tranchait d'un coup, sans grand geste, vingt ans de sève; il vivait et il oubliait la vie. Par moments, il se redressait, laissait glisser sa cognée le long de son pied, et la lame entamait la terre, tandis que le bout du manche, alourdi par l'épais cercle de fer, écrasait la mousse et portait l'outil. Alors l'homme, levant son bras gauche, essuyait, de la manche de sa chemise, ses joues et son front en sueur. Et il respirait, trois ou quatre bonnes fois, en riant au vent. Pendant une de ces pauses, il aperçut, entre les cépées, Tournabien et Lamprière, et une quinzaine de compagnons qui se faufilaient en arrière, espacés, comme des rabatteurs à la chasse. Il comprit tout de suite, car il avait, lui aussi, débauché des ouvriers non syndiqués dans des coupes de forêt. Mais, en ce moment, son cas était différent.

—Que fais-tu là? demanda Tournabien, en s'arrêtant de l'autre côté de la barricade que formait le bois abattu.

—Pourquoi as-tu lâché les camarades? dit Lamprière, qui n'avait de pâle que la moustache, dans le visage rougi par la course et la colère.

Et il s'arrêta un peu à gauche de Tournabien. Des bûcherons tournaient l'obstacle pendant ce temps-là, et enveloppaient Gilbert. Mais ils se tenaient à distance. Et ce fut Supiat qui s'avança vers le bûcheron, droit en face, et dit:

—On vient pour te débaucher, tu comprends? Jette ta cognée, et rejoins le chantier. Et puis, demain, on reviendra tous ici, avec toi, faire le travail.

—Faudra voir, dit Gilbert, en mettant la main un peu plus bas sur le manche de l'outil.

—Qui t'a embauché tout seul?

—Meximieu. Il en était le maître. Et moi d'accepter.

—Tu sais bien, dit Supiat, qu'une coupe embauchée est une coupe banale. Y vient qui veut.

—Oui, quand c'est le marchand de bois qui l'a achetée. Mais quand c'est le propriétaire, qui reste le maître, il fait ce qu'il veut! Ç'a été de tous temps.

—Eh bien! les compagnons et moi, nous allons changer ça, Gilbert! Tu vas filer au trot, devant nous, jusqu'à ce que nous revenions tous ici...

—Tournabien a raison, crièrent les camarades. A bas le traître!

—Je suis dans mon droit! Ne venez pas!

Des hommes s'avancèrent; il y eut un bruit de feuilles froissées; des branches cassèrent, en arrière et de côté. Supiat s'était rasé comme une bête agile qu'il était; il s'élança, cherchant à saisir la cognée ou les jambes de Gilbert. L'homme ne recula pas et leva sa lourde lame. Un éclair fouetta l'air au-dessus de lui; des clameurs montèrent en cercle, des piétinements comme de chevaux qui chargent; la hache, volontairement ou non lâchée, à moitié de sa course, vola par-dessus le dos de Supiat, rebondit sur les branches coupées. Des bras pointèrent, des poings, des têtes, et l'on vit Gilbert, les jambes tirées en avant par son adversaire, se renverser et tomber en arrière, comme un arbre scié au ras du sol. Puis dix hommes se ruèrent sur l'homme tombé.

—A mort le traître! Assassin! Tiens! voilà! tiens!

Ils se battaient pour mieux frapper Gilbert. Des grognements de rage et de douleur sortaient de cette masse grouillante que d'autres hommes entouraient, prêts à se ruer, penchés, hurlant, les poings tendus, les yeux fous, attendant, comme les chiens qui n'ont pas de place quand l'animal de chasse est coiffé par les plus audacieux.

Une voix cria:

—Arrière, les lâches! Le laisserez-vous?

En une seconde le faisceau fut rompu. La pelote humaine s'ouvrit. Un corps immobile resta étendu sur la terre.

—C'est pas moi, monsieur Michel! C'est pas moi! Il a voulu me tuer!

C'était Supiat qui s'avançait au-devant du comte de Meximieu. Les autres avaient déjà reformé le cercle, à distance, et, à reculons, lentement l'agrandissaient. Michel de Meximieu accourait. Il écartait les branches, de ses deux bras tendus; il était sans armes, vêtu de son complet bleu de promenade. Et en courant, il comptait, et essayait de reconnaître les bûcherons qui s'effaçaient, et se retiraient derrière les cépées. Le jeune homme, pâle, épuisé par l'effort, ralentit la course, traversa le chantier à peine ouvert, et, repoussant Supiat qui continuait de protester, s'agenouilla près de Gilbert. Le bûcheron avait le visage couvert de sang, et les yeux ouverts, mais fixes.

—Gilbert?... Est-ce que tu m'entends?

Aucune réponse... Le gilet était en miettes, la chemise déchirée, tachée de boue, rouge par endroits.

Michel se tourna vers Supiat, qui se tenait à distance, l'air affligé. Tous les autres avaient disparu. Le soleil jouait avec l'ombre et le vent.

—Supiat, aidez-moi: emportons-le.

Ils le prirent, Michel par les épaules, et Supiat par les pieds. La tête pendait, et un filet rouge coulait des lèvres sur la barbe fauve, tout emmêlée.

Il fallut une demi-heure pour transporter Gilbert au Pas-du-Loup, qui était assez proche, cependant. Mais l'homme était lourd, et le bois épais.


Le soir était tombé depuis une heure; le médecin, mandé en hâte de Corbigny, venait de sortir de la maison du Pas-du-Loup. Un examen attentif et minutieux du blessé avait révélé, outre de très fortes contusions sur tout le corps, une côte fracturée. «Trois semaines de repos, avait dit le docteur, et vous reprendrez la cognée, mon brave.» L'évanouissement avait duré près d'une heure. Mais à présent, la vie avait reparu dans les yeux du bûcheron. Il parlait; il avait même essayé de rire, ce qui est une forme de l'endurance des pauvres. Seulement, on avait peine à reconnaître le visage régulier de Gilbert Cloquet dans cette masse de chairs tuméfiées et violettes, au-dessous des bandes de toile qui cachaient le front. Entre les paupières gonflées et qui avaient pleuré, les yeux bleus, éclairés par la petite lampe posée sur la cheminée, remuaient lentement; ils regardaient la porte par où Michel de Meximieu, avec le médecin, s'était retiré tout à l'heure, et que secouait le vent, comme une main fréquente; ils regardaient la mère Justamond, qui avait mis pour soigner «son» malade, un tablier de grosse toile, et qui, ayant placé près du feu des pots de différentes tailles, où bouillaient des herbes de l'autre été, songeait, affaissée sur une chaise basse, au pied du lit, la tête dans ses mains; les yeux du blessé regardaient aussi dans le vide, entre le sol et les poutres, rêvant, clairs et tristes.

—Mère Justamond, est-ce que Ravoux n'est pas rentré chez lui? Voilà qu'il est nuit depuis au moins une heure.

—Je n'en sais rien.

—Je voudrais savoir. Il n'est point en retard, d'habitude.

—Le mauvais gars! Après ce qu'il vous a fait, qu'avez-vous besoin de vous inquiéter de lui? Il me fait peur, avec sa figure blanche et sa barbe noire. Enfin, je vas voir, si ça vous plaît. De chez vous chez lui, il n'y a pas loin.

Elle se soulevait sur sa chaise, quand la porte fut loquetée par une main nerveuse, et Ravoux entra. Il arrivait du bois, et n'avait fait que déposer sa cognée à la porte de sa maison. Il enleva sa casquette en apercevant le camarade étendu sur le lit, et, rapidement, il vint jusqu'à l'endroit que la mère Justamond venait de quitter. Sa figure, toujours nerveuse et en fièvre, se contracta en se penchant; ses yeux rencontrèrent le regard de Gilbert.

—Eh bien! le vieux, ils t'ont fait du mal?

—N'y a que l'aubier d'attaqué, répondit Gilbert, le cœur est sauf.

—Tant mieux, vieux! Oh! comme ils ont tapé dur, tout de même!

La femme s'était rencognée dans l'angle de la chambre, et elle demeurait là, immobile comme si elle avait eu peur d'être aperçue. Les deux hommes, habitués à lire dans la physionomie l'un de l'autre, ne prononcèrent pas une parole pendant plusieurs minutes. Puis, le président du «Syndicat des bûcherons et industries similaires de Fonteneilles» tira de la poche de son gilet un petit paquet enveloppé d'un papier de journal. Il le mit sur le drap, à la hauteur des genoux de Gilbert, et le développa avec application. Quand le papier s'ouvrit, des pièces d'argent et de billon se couchèrent en sillon sur le lit.

—Voilà! quand la journée a été faite, il restait la cornière de la coupe, que personne n'avait dans son chantier. Alors au lieu de revenir à cinq heures, je me suis mis, avec trois camarades, à faire ta demi-journée, à toi. Et c'est le prix, à peu près, que tu aurais gagné.

Gilbert accepta, d'un signe.

—Supiat en était?

—Non, mais Lamprière, et deux autres, qui sont des amis à moi... Dis donc, Cloquet, tu ne porteras pas plainte?

Porter plainte! Et les frais? Et l'incertitude des témoignages? Et la certitude des vengeances ensuite? Et désavouer l'effort qu'avait fait autrefois le bûcheron, pour associer les hommes aujourd'hui tournés contre lui? Et puis, sans que Gilbert s'en doutât, l'habitude du pardon des offenses était dans le sang de ses veines, dans le sang qui séchait sur son visage et sa poitrine. Pas un moment il n'avait songé à porter plainte.

Lentement, il tourna sur l'oreiller sa tête douloureuse, faisant signe: «Tu n'as rien à craindre. Je ne ferai pas venir le juge.»

Le visage de Ravoux se détendit quelque peu, et, dans son regard, il y eut une sorte de remerciement et d'attendrissement. Il remerciait pour la cause, pour le parti, sans rien dire; son assurance ordinaire l'avait abandonné. Il savait bien que les syndiqués avaient eu tort de prétendre partager la coupe avec Gilbert, que leur prétention n'était fondée que sur la force. Et il avait honte. Il se rappelait aussi que la lecture de l'appel avait précédé, préparé l'agression contre Gilbert. Et de cela, il ne voulait pas parler.

Gilbert souffrait et la douleur arrêta les mots commencés, trois fois, sur ses lèvres. Enfin il dit, comme ceux auxquels le malheur et le pardon donnent autorité:

—Tu te crois leur chef, et tu ne l'es pas, Ravoux. Tu n'empêches pas grand'chose... Tu laisses faire quand ils sont les plus forts...

—Je sais bien...

—Quant à eux, la plupart, ils n'ont pas, comme toi, leur idée tournée vers le métier; ils ne veulent que le désordre et le pillage; depuis que je les connais, ils ont plutôt empiré...

—Dis pas ça, Cloquet, nos affaires vont bien. Nous avons fait un bon pas.

—Possible, Ravoux, mais c'est les cœurs qui vont mal... La fraternité n'est pas venue: moi, je l'attendais...

Ravoux saisit le thème qu'on lui offrait. Il oublia un moment le blessé. Il fit des phrases de réunions.

—Tu ne vois donc que les imperfections de l'organisation prolétarienne? Ah! c'est simple! C'est vite dit!... Mais il faut faire crédit aux forces jeunes, mon cher! L'avenir apprendra toute la rigueur du droit à ces hommes qui ignorent tout; l'avenir les fera libres, en les faisant intelligents...

Gilbert l'arrêta en levant le bras.

—Blague pas, Ravoux! Tu parles toujours d'avenir quand tu es embarrassé. Moi, je te dis qu'ils n'apprendront pas grand'chose, s'ils n'ont encore rien appris. Est-ce que ça sera l'instituteur qui leur enseignera la justice? Ils ont tous passé par ses mains. Est-ce que ça sera le curé? On sait bien que le temps des curés est passé. Est-ce que ça sera le journal? Ils le lisent tous les jours. Est-ce que ça sera toi? Allons donc!

L'épaule se souleva dans le lit, malgré la douleur. La voix de Gilbert devint faible et sifflante.

—Je te dis mon chagrin, Ravoux, ma pensée sur les camarades. C'est bien le moins, puisque je ne porterai pas plainte... Eh bien! ils n'ont pas de quoi vivre...

—C'est vrai!

—Et toi non plus! Pas de quoi vivre!

Ravoux crut que Gilbert délirait et qu'il parlait du pain quotidien. Mais Gilbert voulait parler des cœurs et des esprits, qui n'avaient point leur subsistance, et point de provisions pour la vie. Ils ne se comprenaient pas.

Le visiteur profita d'un moment où le blessé fermait les paupières. Il s'en alla, faisant, avec ses gros sabots, le moins de bruit possible. La mère Justamond ranima le feu, fit bouillir ses tisanes, les filtra, les sucra, et, maternellement, servit le remède infaillible à son voisin, épuisé et incapable de sommeil.

La nuit commençait à devenir la grande nuit, où les hommes laissent à l'ombre toute la puissance. Des enfants appelaient, ou venaient gratter à la porte. La mère Justamond les entendait, même quand ils ne faisaient que penser, groupés autour du foyer: «La mère n'est pas là! Comme elle est longtemps chez Cloquet!»

Quand elle crut avoir rempli tout son devoir d'infirmière, elle considéra, un long moment, le blessé qui respirait difficilement, à cause de la côte brisée et de l'appareil qui sanglait la poitrine. Elle crut qu'il dormait parce qu'il fermait les yeux. Puis elle sortit, après avoir baissé la mèche de la lampe.

Gilbert demeura seul. Il ne dormait pas. Il pensait à sa femme, qui avait incomplètement élevé l'enfant; à Marie, qui s'était montrée très ingrate le matin, et qu'il avait défendu qu'on allât chercher; aux compagnons qui l'avaient frappé, lui, leur ami de la première heure et leur ancien, et il répétait tout bas, entre ses draps rugueux, divisés en grosses cassures, comme de la glace qui fond sur un pré:

—Non! Ils n'ont pas de quoi vivre!

Un espace de temps qu'il ne put mesurer s'écoula. Une voix douce, jeune, glissa par la fente de la porte. Toute la forêt se taisait. Et les mots vinrent. Le passant avait vu de la lumière par les fentes du volet.

—Monsieur Cloquet, si vous ne dormez pas, comment allez-vous?

—Mal, mon garçon. Qui es-tu donc? Tu peux entrer.

La voix, plus basse, reprit:

—Non, je n'entre pas, à cause de Ravoux. Mais je suis avec vous, monsieur Cloquet.

Un pas s'éloigna, léger, et se perdit.

Gilbert pensa que celui qui était venu était peut-être le fils de Méhaut l'ancien tuilier, un jeune homme qui avait du cœur, on le voyait à sa mine; à moins que ce ne fût Étienne Justamond, un joli brin d'adolescent, doux en paroles, et qui saluait le bûcheron, les soirs, comme un ami.

C'était peut-être encore Jean-Jean, celui qui était descendu de la forêt de Montreuillon, en sifflant. Le blessé ne put deviner. Mais, si petite que soit la consolation, elle berce. Gilbert dormit bientôt; la nuit passa.