IV
LA VAUCREUSE
Le soleil de la fin de mars est déjà vif, quand la brume cède. Elle s'était dissipée avant midi. Deux heures venaient de sonner. Sur la route qui va de Fonteneilles à Crux-la-Ville, montant d'abord, puis descendant pour remonter en pente douce la grande courbe de terre que couronnent la forêt de Tronçay et celle de Crux, la jument alezane, attelée à la Victoria de Michel de Meximieu, trottait vite, excitée par l'odeur des sèves en mouvement. Le sang résineux coulait des bourgeons, encore clos, des hêtres et des chênes. Il mettait des lueurs de pourpre sur les houles boisées qu'on domine vers la gauche en passant auprès de la Vigie, et qui n'ont, comme l'Océan, d'autre limite que l'horizon. Le général et son fils, assis l'un près de l'autre, la tête levée et baignée dans l'air léger de ce premier printemps, se taisaient, chacun songeant son rêve, et suivant des yeux les troupes de linots levées au bord du chemin, ou les pies affairées et qui portaient, en travers du bec, la charpente du nid. Ils allaient chez les Jacquemin, à la Vaucreuse. Bientôt, le paysage changea; ils entrèrent dans la vallée de l'Aron, prés immenses, peupliers, solitude et richesse aux deux côtés d'un ruisseau. Par le couloir de la vallée, on voyait l'herbe drue et déjà moirée par le vent, en arrière jusqu'aux gorges qui montent vers la source, et en avant jusqu'au point où le brouillard bleu, confondant les herbages, la rivière et les arbres, tourne avec eux pour rejoindre le canal du Nivernais.
La voiture, ayant quitté la route, suivait un chemin parallèle à l'Aron, puis une avenue longue au milieu des prés. Elle s'arrêta devant un château du XVIIIe siècle, tout blanc. La construction n'était pas imposante comme celle de Fonteneilles. La Vaucreuse avait un grand perron en fer à cheval, un rez-de-chaussée surélevé, un étage, une frise et des toits d'ardoise percés de deux lucarnes seulement. Du côté droit, un pavillon bas, à grosse calotte mansarde, rappelait l'ancienne demeure qu'avait remplacée, en 1760, la Vaucreuse nouvelle.
C'est là, dans cette terre familiale, que s'était retiré le lieutenant Jacquemin, lorsque, en 1891, il avait donné sa démission. Il avait alors trente-deux ans. Il amenait avec lui, à la Vaucreuse, sa femme et une petite fille de quatre ans, Antoinette. Très peu de temps après, et à peine remis de cette terrible secousse d'une carrière qui se brise, il perdait madame Jacquemin, emportée par une attaque de grippe infectieuse, en pleine jeunesse, en pleine beauté. Et il ne lui restait que l'enfant. Heureusement, celle-ci appartenait à l'espèce nombreuse des êtres consolateurs, par qui le monde peut supporter sa peine, qui comprennent la douleur avant d'avoir souffert, qui la devinent partout où elle est, la commandent silencieusement, et, ne pouvant la détruire, la tiennent sous leur charme, comme une bête dont la cruauté n'a plus de pouvoir que loin d'eux. Antoinette avait sauvé du désespoir son père trop durement éprouvé. En grandissant, elle était devenue la confidente, l'amie, le guide même de cet homme, qui avait conservé toute la vigueur de ton et, en apparence, toute l'énergie d'autrefois, mais dont l'esprit s'égarait, dès qu'on lui rappelait les deux bonheurs disparus: la jeune femme morte ou l'armée délaissée. Ces souvenirs-là, Antoinette seule pouvait les évoquer. Elle savait la manière. Mais aucun étranger ne devait faire allusion à ce passé douloureux. Elle y veillait, elle était toujours là, elle faisant un signe: «Taisez-vous! ne parlez pas de ces choses!» Elle détournait la conversation, ou bien elle s'y jetait, défendant son père, l'écartant du débat, avec une tendresse inquiète, ombrageuse et comme maternelle.
La voiture s'arrêta devant le perron de la Vaucreuse.
M. de Meximieu et Michel attendirent un moment dans une vaste pièce ronde, tendue de cretonne rose, et où la lumière entrait, en trois gerbes énormes, par trois baies ouvrant sur le perron.
—Je suis ému, le croirais-tu, Michel, de revoir Jacquemin! Quinze ans! Il y a quinze ans qu'il était sous mes ordres, au 6e cuirassiers, à Cambrai. Une tête de fer, de sacrées idées de moralisation du soldat, d'apostolat comme il disait, auxquelles j'ai été obligé de couper les ailes, mais bon officier, dur pour lui-même, doux pour le soldat, solide à cheval, solide de toute façon. Il a dû changer, physiquement?
—Je ne crois pas. Un peu épaissi.
—Oui, la campagne Crois-tu qu'il m'en veuille encore d'avoir interrompu sa carrière? Car enfin, malgré moi, par devoir, c'est moi qui ai provoqué sa démission. Il a cru qu'il ne pouvait pas rester... Je ne lui demandais que de céder...
Le général se promenait en se regardant, à gauche, dans les glaces étroites qui séparaient les panneaux de cretonne claire.
La porte du fond s'ouvrit. Un homme entra, râblé, sanguin, rapide d'allure. Il s'avança jusqu'aux deux tiers du salon, et serra, en s'inclinant légèrement, la main qui se tendait vers lui.
—Mon général, vous me voyez confus Je suis en veston et en gros souliers. J'arrive d'une inspection dans mes prés d'embouche.
—Oui, oui, les embouches, un terme du pays;... je me rappelle. Bonjour, Jacquemin! bonjour!... je suis heureux de vous revoir!
Il retenait dans ses mains la main de l'ancien officier devenu terrien. Il le faisait se déplacer d'un quart de cercle, pour le mettre en pleine lumière. Il était un peu pâle. Il regardait, penché, tournant le dos aux fenêtres, le large visage de M. Jacquemin, que l'émotion avait encore fait rougir.
—C'est bien le même homme: les cheveux en brosse, des yeux noirs sans reproche et sans peur, un nez à la serpe, et la moustache coupée court... Pas beaucoup de poils gris; vous n'avez pas changé, Jacquemin: à peine un peu de poids mort, comme vos bœufs à l'engrais... Ah! pardon, mademoiselle, je ne vous voyais pas...
M. de Meximieu lâchait la main de son hôte, et saluait, d'un air pénétré, Antoinette Jacquemin, qui avait suivi son père, et que Michel avait seul aperçue. Déjà les jeunes s'étaient dit bonjour. L'œil de commandement du général était devenu soudainement l'œil du connaisseur, qui se ferme à moitié, qui caresse avec le regard, et fait le tour, et revient aux mêmes points, plusieurs fois. Cette jeunesse intacte, cette figure fière et fine, ces cheveux de deux ors mêlés, comme avait dit Michel, cette taille longue, et tant d'assurance naturelle...
—J'ai tort de m'étonner... Je ne me suis pas immédiatement souvenu, mais mademoiselle vient de me rappeler que vous avez eu des aïeules parmi les modèles de Latour... Vous êtes de très vieille race: pourquoi diable avez-vous laissé tomber la particule, Jacquemin?
—Mon père l'avait fait, et j'ai continué... Il avait cru que les paysans d'ici l'aimeraient mieux, s'il s'appelait tout bonnement monsieur Jacquemin.
—Et cela lui a servi?
—Non. Quand il s'est présenté aux élections pour le Conseil général, il a été battu comme bourgeois, aux cris de: «A bas le capitalisme!» au lieu d'être battu comme noble, au cris de «A bas la dîme!» Voilà tout.
—Vous devez lui ressembler?
—Beaucoup. Mais asseyez-vous donc, mon général. Là, le grand fauteuil? Non? Vous préférez la chaise, l'habitude de la selle...
—Monsieur Jacquemin se trompe, interrompit Michel. Son père a laissé une réputation d'agronome très entendu, dans toute la Nièvre, et, quoi qu'il en dise, de vraies amitiés parmi les gens du pays. On le savait juste et serviable, et on l'aimait. Les élections ne prouvent rien.
—Évidemment! tout ce qui donne tort à tes rêves humanitaires ne prouve rien. Figurez-vous, Jacquemin, que mon fils défendait, il y a quinze jours, les grévistes qui hurlaient devant moi l'Internationale,... devant moi!
—Pardon, j'expliquais, simplement...
Le général s'était tourné vers le fond de la pièce où étaient assis, sur le canapé, Michel et mademoiselle Antoinette Jacquemin. Ce fut une voix toute jeune qui répondit:
—Général, voulez-vous savoir ce que je pense de nos bûcherons?
—Comment donc, mademoiselle!
—Ils me font l'effet d'orphelins de père et de mère. Pas de père pour les diriger...
—Cela ne nous regarde pas.
—Et pas de mère pour les aimer.
—Vous leur en servez, peut-être?
La petite tête fière se pencha, les yeux brillèrent.
—Mais oui, je les aime. Je pourrais aller toute seule, jusqu'au fond de ces bois qui sont là-bas, au delà de la rivière et du coteau que vous voyez par la fenêtre: il n'y aurait pas un seul homme pour m'insulter, et je crois qu'il y en aurait pour me défendre.
—Ah! mademoiselle, ne craignez pas que je vous contredise! Être jolie et avoir dix-huit ans, ce sont de fortes raisons d'optimisme. Je n'ai jamais eu la première, et je n'ai plus la seconde. Vous me pardonnerez... Et vous êtes satisfait de votre installation à la Vaucreuse, Jacquemin?
Le «gentleman farmer» avait croisé les jambes, et considérait silencieusement son ancien chef. Des souvenirs pénibles lui revenaient. Sa physionomie, ferme et froide d'ordinaire, était dure. Le général s'en aperçut et se mit en garde, le corps renversé en arrière, la tête droite, la moustache noire relevée par un demi-sourire que Michel et M. Jacquemin connaissaient.
—Vous êtes satisfait?
—On ne l'est jamais complètement.
—J'entends raconter que vous avez transformé une vallée naturellement très fertile...
—C'est un peu vrai.
—Que les bœufs de la Vaucreuse font prime à la Villette...
—Ailleurs aussi.
—Enfin, que vous réalisez des bénéfices superbes.
—Je ne suis pas le seul.
—Je vous félicite. Fonteneilles n'est pas encore à hauteur.
—Cela viendra, mon général. Votre fils commence très bien. Il faut du temps. Moi, j'ai quinze ans de grade...
Le mot fut dit avec une âpreté qui fit tressauter sur sa chaise M. de Meximieu. La blessure du passé saignait encore. Jacquemin souffrait. Le général penché vers lui, à présent, prêt à se lever et à l'embrasser, prêt à se fâcher s'il y avait lieu, demanda:
—Que voulez-vous dire? Vous regrettez le régiment? En vérité, ce qu'elle est devenue, l'armée, devrait bien diminuer les regrets. Mais, de toute manière, qu'avez-vous à me reprocher? Pouvais-je faire autrement? N'ai-je pas fait mon devoir?
Avant que M. Jacquemin eût le temps de répondre, une main prompte, au fond du salon, esquissa un geste de dénégation.
—Non, général; c'est mon père qui faisait le sien.
Sans même s'apercevoir de la singularité, et presque du ridicule qu'il y avait à discuter une question militaire avec une jeune fille, M. de Meximieu changea d'interlocuteur. Il était offensé. Il avait ce mouvement fébrile des dix doigts, que connaissaient tous les officiers sous ses ordres.
—Vous parlez comme une enfant, mademoiselle. Mais vous ignorez les choses. Je vais vous les dire. Votre père était, au 6e cuirassiers, le meilleur de mes lieutenants, cela est vrai; le plus exact, cela est vrai encore; mais le plus entêté et le plus clérical de tous, cela est vrai aussi. Il professait devant n'importe qui, même devant les hommes, des théories dont, pour ma part, je fais le même cas que de celles d'aujourd'hui.
—Peu m'importe. Elles étaient une doctrine. Et je ne veux pas de doctrine, à la caserne; pas de théorie, si ce n'est celle du métier, et pas de prédication, si ce n'est celle du patriotisme. Lui, il prétendait qu'il n'y eût jamais de revue ou de marche le dimanche matin, pour que messieurs les hommes eussent la liberté d'aller aux églises; il aurait voulu de la moralité, des lectures moralisantes, des conférences moralisantes, une caserne-école, en somme!
—Nous l'avons, à ce qu'il paraît.
—Pas encore! Et moi, je ne commande pas une école, je commande des soldats. Je ne leur demande pas d'être des saints ni d'être de mon avis, attendu que je ne leur dis pas ce que je pense. Je leur demande d'obéir, de bien marcher, de n'avoir pas peur. Le reste ne me regarde pas. Je suis de l'ancienne armée, moi, de l'armée qui allait au feu parce que c'était le devoir, qui avait faim, soif, chaud, parce que c'était le devoir,—le devoir, entendez-vous?... Et ça suffit. C'est pourquoi, quand le lieutenant Jacquemin a fait aux cavaliers, sans permission, une conférence dans le manège, je l'ai averti. Quand il en a fait une seconde au dehors, mais après convocation dans les chambrées, et en tenue, je l'ai mis aux arrêts. Il a réclamé. Le ministre m'a approuvé. J'ai eu le regret de voir Jacquemin donner sa démission, à trente-deux ans, et quitter l'armée. Mais je n'ai jamais eu aucun regret de ce que j'ai fait.
—Eh bien! tant pis, général, car vous auriez dû le regretter une fois au moins.
—A quel moment?
—Il y a quinze jours. Vous vous indigniez d'avoir entendu les grévistes chanter l'Internationale.
—Parbleu! n'est-ce pas infâme?
—Peut-être ils ne l'auraient pas chantée, si les conférences du lieutenant Jacquemin n'avaient pas été interdites par le colonel de Meximieu.
—Antoinette!... Mon général, excusez...
—Par vous, qui croyez n'avoir aucune responsabilité dans le désordre des esprits, mais qui devriez faire meâ culpâ, parce que,—je ne suis qu'une enfant, mais je vous le dis,—parce que vous et d'autres, vous avez découragé les officiers comme mon père.
—Antoinette!
Michel se pencha vers elle, et dit tout bas:
—Je vous en prie, mademoiselle!
Mademoiselle Jacquemin se tut, frémissante, la poitrine encore soulevée par l'émotion. Très vite son joli visage perdit de sa colère. Elle eut un demi-sourire, qui s'adressait à Michel, et qui disait: «C'est pour vous que je cesse de défendre mon père contre le vôtre.» Le général ne la regardait plus. Il regardait Jacquemin. Celui-ci, enfoncé dans son fauteuil, les bras raidis le long du corps, fermait les yeux, comme un homme qui souffre cruellement, et qui ne veut pas le laisser voir. Entre ses cils, deux larmes coulaient. Il les sentit tout à coup, chaudes sur ses joues, et porta la main à son visage. Mais cette main, tout humide, M. de Meximieu la prit. Les deux hommes se trouvèrent debout, l'un devant l'autre.
—Jacquemin, je n'ai pas cessé un jour de vous regretter, mon ami! Nous n'avons pas la même conception de l'armée. Je suis d'une autre génération: mais l'estime, vous savez, l'affection, l'admiration même, rien n'a changé! Rien!
Ils se regardèrent encore, silencieusement. Les mains se séparèrent.
—Je n'aurais pas dû rappeler ce souvenir-là, si j'étais un homme habile, comme on le prétend, car j'ai un service à vous demander, un grand...
—Tant mieux, mon général; si je puis vous le rendre...
—Vous le pouvez.
—Alors, dites.
M. de Meximieu regarda Michel et Antoinette.
—Dehors, si vous voulez; les enfants nous suivront.
Le sable devant le perron, la longue prairie en pente, le filet bleu de l'Aron, la colline herbeuse qui remontait au delà, tout vibrait rajeuni dans la lumière neuve. Le général passa le premier. A la moitié du perron, Antoinette le rejoignit, et, se penchant, parlant bas:
—Général, vous me pardonnez, n'est-ce pas? J'ai été vive. Je suis tellement pétrie de cette histoire de démission, notre thème de conversation de tous les jours...
—Vous êtes une brave; vous êtes de sang militaire; ne vous excusez pas: cela me plaît.
Elle se mit à rire, tournant un peu la tête par-dessus son épaule, pour qu'on vît bien, en arrière, que tout était fini.
—Et puis, général, s'il faut tout vous dire, j'ai parlé parce que lui, il ne peut pas parler de cette chose-là devant d'autres que moi: cela lui fait du mal... Allons, père, je vous laisse causer avec monsieur de Meximieu. Nous prenons le chemin de la Garenne, n'est-ce pas?
Par l'allée sablée, ratissée, nette comme un rayon entre les prés, le général et M. Jacquemin prirent les devants, M. de Meximieu à droite, faisant de grands gestes, interrogeant, se penchant, et parfois, d'un coup de canne, étêtant une touffe de pissenlits poussée au bord de l'allée; M. Jacquemin, moins haut que lui, massif et peu prodigue de gestes: on voyait seulement, de temps en temps, sa tête carrée, coiffée d'un chapeau mou, et qui disait non, ou qui disait oui.
A cinquante mètres en arrière, Michel interrogeait, lui aussi, cette petite Antoinette Jacquemin, dont le soleil, l'air et l'herbe à présent, comme une grande marge claire autour d'une sanguine, enveloppaient la jeunesse. Elle n'avait pas d'ombrelle. Elle n'avait pas de manteau. Elle souriait aux choses, à cause de l'âme qu'elles ont quand elles sont aimées. Elle les désignait de la main: la garenne, un gros bouquet d'ormes et de chênes en avant, la rivière, l'étang, les lointains de la ferme, les lointains de Marmantray.
—Vous aimez comme moi ce pays-ci, n'est-ce pas?
—Profondément, mademoiselle.
—Moi, je suis folle de ses prés.
—Moi, de ses forêts.
—Moi, de sa clarté.
—Moi, de sa solitude.
—Jeanne qui rit et Jean qui pleure, alors? Est-ce que vous êtes vraiment Jean qui pleure?
—Assez souvent.
—Ici, c'est défendu. Je n'ai pas la permission de rêver, comme on prétend que font les jeunes filles. J'aurais encore moins celle de m'abandonner à la mélancolie, à supposer que j'en fusse tentée. Il y a quelqu'un, à la Vaucreuse, qui a le droit d'être triste, lui, et qui souffrirait trop. Je suis la joie, par devoir, je suis la distraction, l'oubli, le présent et l'avenir en lutte continuelle contre le passé...
—Ce doit être difficile!
Elle réfléchit une seconde, et répondit sérieusement:
—Non, comme tout ce qu'on fait par amour, c'est facile... Vous devinez ce que je veux dire: mon père, s'il était seul, aurait des idées noires. Son régiment,... sa carrière brisée... les soucis d'affaires, les souvenirs... Je me suis mêlée tout à l'heure à une conversation entre votre père et le mien. J'ai eu l'air de sortir de mon rôle. Vous l'avez cru, n'est-ce pas?
—Qu'en savez-vous?
—Eh bien! non, j'y restais. Je suis chargée de veiller aux souvenirs, je les empêche d'approcher, et, quand je ne peux pas les prévenir, je les discute, et je les chasse...
Elle soupira; elle leva la tête, et les rayons du jour frissonnèrent sur ses cheveux comme sur des avoines qui plient.
—Pourtant, à vous dire vrai, j'aurais besoin d'être aidée, quelquefois. Savez-vous ce qui nous manque, dans notre coin de la Nièvre? Des voisinages. Des châteaux, il y en a, mais les châtelains ne résident point; deux mois, trois mois, c'est le plus; ils n'ont le temps que de s'aimer eux-mêmes dans le pays: mais aimer le pays, en être aimé, voilà la vraie vie. Ils ne l'ont pas.
—Vous dites bien cela!
—Vous trouvez? Je vous assure que je n'ai pas de mal à trouver la définition d'une vie qui est la nôtre, la vôtre aussi... Et ceux qui ne vivent pas de la sorte ne sont un appui pour personne, ni pour rien... Mais, regardez donc, et dites-moi si vous n'êtes pas de mon avis? Je commence à penser que mon père a une conversation tout à fait importante avec monsieur de Meximieu? Il s'arrête pour réfuter un argument: je le devine, parce qu'il tire sa moustache. C'est sa manière à lui d'affirmer: «Donc, monsieur; par conséquent, monsieur...»
—Ils repartent...
—Oui, mais le voici qui se détourne en marchant, et pas pour nous regarder: il montre du bras la forêt, ce qu'on peut en voir, quelques cimes de chênes... Je vous demande pardon d'être indiscrète; je suis une toute petite femme, mais j'ai déjà tous les défauts que j'aurai quand je serai grande: est-ce que vous pouvez me dire le grand service que monsieur de Meximieu demande à mon père?
—J'ignore absolument, mademoiselle.
—Il ne vous dit rien!
—Hélas!
—Moi, d'ordinaire, on me dit tout. C'est ce qui m'enrage aujourd'hui: je ne sais pas... Oh! mon père me racontera tout ce soir... Le vôtre fera de même pour vous, j'en suis sûre... Tiens! ils prennent le petit sentier qui tourne dans la garenne... On ne les voit plus... Mais, j'y pense, monsieur, je me plains de ne pas avoir de voisinage: vous pourriez résoudre la question.
—Et comment?
Cette fois, le rire jeune, spontané, plus vite que la raison, le rire sans fêlure s'éparpilla dans le jour.
—Mariez-vous! Vous amènerez votre femme à la Vaucreuse. Elle sera mon amie. Nous voisinerons. Est-ce trouvé?
Antoinette Jacquemin vit que Michel ne riait pas, qu'il se taisait et laissait errer ses yeux sur les lointains de Marmantray. Sa sensibilité exercée, l'habitude qu'elle avait de vivre auprès d'une souffrance, l'avaient rendue clairvoyante. Elle comprit qu'elle n'avait pas blessé; qu'elle avait seulement, sans le vouloir, passé près d'un secret douloureux. Tout son être s'émut. Elle s'arrêta, comme avaient fait tout à l'heure M. de Meximieu et M. Jacquemin, et presque à la même place.
—Regardez-moi! dit-elle.
Il avait devant lui un visage d'enfant déjà maternel par la compassion, levé par la plus pure des tendresses, des yeux exercés à lire et à plaindre, et dont le regard plongeait si profondément dans l'âme, que Michel se sentit deviné. Lui, si peu expansif, obligé par la vie à se passer de confident, il fut incapable de réagir contre l'émotion, ou seulement de la taire. Il dit, sans cesser de regarder Antoinette Jacquemin:
—C'est vrai, je suis très malheureux.
—Depuis longtemps?
—Depuis toujours.
Elle joignit les mains, et la fine tête blonde fit un signe de pitié.
—Moi qui suis tant aimée ici, et qui, cependant, me suis souvent plainte!
Ses yeux se levèrent du côté de la ferme.
—Alors, ce que je disais en plaisantant, c'est plus vrai que je ne pensais. Quand vous serez marié, tant de choses s'oublieront! Laissez-moi vous parler comme j'ai l'habitude de faire. Il me semble, à moi, que vous n'êtes pas un triste: vous n'êtes qu'un homme qui souffre. La peine vient et elle s'efface. Une femme l'empêchera d'approcher, puisqu'une enfant y réussit: je le vois depuis que j'ai l'âge de comprendre.
Michel hésita un moment. Tant de sincérité, tant de sûreté évidente, et une secrète espérance de consolation l'entraînèrent. Ce fut un élan de jeunesse à l'appel d'une autre jeunesse.
—Je ne suis pas de ceux qui peuvent plaire, dit Michel.
Il rougit de l'aveu. Antoinette eut un regard de haut en bas et de bas en haut, et elle répondit, avec un grand air sérieux:
—Pourquoi dites-vous cela? En toute vérité, vous vous jugez mal, et vous nous calomniez. La plupart des femmes sont comme moi, je suppose, moins sensibles à la beauté des traits, chez un homme, qu'à l'âme qui est dessous, et un visage ne déplaît jamais, quand on y devine beaucoup d'énergie et de droiture.
Il lui tendit la main.
—Merci... Vous avez l'habitude de consoler, mademoiselle, je le vois... Mais il faudrait que ce que vous me dites me fût répété, pour que j'y pusse croire. On m'a trop dit le contraire...
—S'il ne faut que cela, je vous le répéterai!
—Nous nous voyons tous les deux ou trois mois. Vous aurez le temps d'oublier!
—Je n'oublie jamais. J'irai vous le dire, jusqu'à Fonteneilles s'il le faut! Je suis très libre à la Vaucreuse.
Elle riait maintenant. Ils s'étaient remis à marcher dans le soleil clair. Ils allaient vite. Ils retrouvèrent, à la sortie du bosquet, le général et M. Jacquemin. Les deux hommes étaient d'accord. Il suffisait, pour en avoir la certitude, de voir la détente physique qui s'était produite chez l'un et chez l'autre, l'abandon, l'espèce de lassitude qui suit un entretien mouvementé.
Mais une nuance d'embarras survivait à l'accord. Antoinette, trop jeune pour tout observer, ne vit, dans l'expression joyeuse de son père, venu au-devant d'elle et subitement épanoui en l'apercevant, qu'un témoignage nouveau d'une tendresse et d'un orgueil paternel qui s'exprimaient chaque jour de mille manières. Mais Michel fut troublé, quand M. Jacquemin lui prit les deux mains et lui dit, d'un ton brusque et pénétré:
—Mon cher voisin, je vous demande pardon de vous avoir un peu délaissé aujourd'hui; vous étiez, en arrière, plus gaiement qu'entre nous deux; mais je tiens à vous dire que vous avez eu, à Fonteneilles, une influence heureuse. Vous êtes un homme de bien, et un homme de progrès.
—J'espère continuer, dit Michel.
M. Jacquemin tressaillit, et son regard exprima une surprise.
—Assurément, mon cher ami, vous resterez ce que vous êtes... Je n'en doute pas.
Les quatre promeneurs tournèrent autour de la garenne, et revinrent au château par une allée qui montait à flanc de coteau, passait entre des groupes de chênes, et redescendait vers la Vaucreuse. On causait d'agriculture, d'élevage, de chasse. M. de Meximieu était distrait. Devant le perron du château, il prit congé de ses hôtes; sa gravité contrastait avec sa manière habituelle, fringante au départ, d'une cordialité hautaine et souvent spirituelle.
Le retour fut silencieux. Le général était attendu à Fonteneilles par le marchand de bois auquel il avait cédé les coupes de l'année. Il régla ses comptes avec lui, reçut la somme promise, resta quelque temps seul, et, vers cinq heures, sonna le valet de chambre.
—Allez prévenir monsieur le comte que je l'attends au fumoir.
Le fumoir était une vaste pièce, tendue de vieux damas vert, et qui occupait, avec la salle à manger, l'extrémité sud du château. Les fenêtres ouvraient, deux sur la forêt, deux sur l'avenue et sur les champs étagés vers le bourg. C'est de ce côté, près des vitres par où filtrait le jour tombant, que le général se tenait, assis devant une table chargée de dossiers et de lettres, quand Michel entra.
—Assieds-toi, mon ami, j'ai à te parler. C'est même d'une affaire importante.
Le jeune homme s'assit, face au jour.
—Michel, je vends Fonteneilles!
—Vous vendez!... Fonteneilles!... vous?...
—Je t'ai dit de t'asseoir et tu t'es relevé. Assieds-toi, et écoute. Je ne le mets pas en vente; je le vends; ce n'est pas la même chose. Je l'ai même vendu... Ne m'interromps pas!
—Mais, je ne puis pas ne pas vous interrompre: c'est indigne!
Michel était pâle, et ses deux mains tendues serraient le bois de la table.
—Indigne! qu'est-ce que je vais devenir?
—En effet, c'est une question. Je m'y attendais. Nous y viendrons tout à l'heure. Mais, écoute-moi... Écoute-moi donc! Et ne pâlis pas comme tu fais!... Est-ce à un homme que je parle? ou à un enfant?
Une voix mâle répondit, et la fenêtre elle-même vibra sous le choc des mots.
—A un enfant, mon père, qui souffre, et qui a déjà beaucoup souffert par vous!
Épuisé par la contrainte qu'il s'imposait pour ne pas crier toute sa douleur, Michel se renversa sur un fauteuil, et baissa la tête.
C'était bien l'enfant qui souffrait, et l'homme qui se taisait.
M. de Meximieu avait pris dans la poche de son gilet un monocle sans cordon, qu'il mettait toutes les fois que, dans une discussion, il avait besoin d'une diversion et d'un moment de répit. Les muscles de l'arcade sourcilière gauche se nouèrent autour du verre, l'œil droit resta large ouvert, et la physionomie du vieux gentilhomme se modifia entièrement. Une ironie contenue, la politesse élégante et méprisante d'un diplomate en qui vivait l'expérience d'une race, aiguisa et tira en hauteur les rides du masque militaire. Sous l'homme de commandement, un autre homme apparut, qui n'avait que de rares emplois, mais qui les remplissait naturellement.
—Mon cher, dit-il avec une lenteur voulue, tu juges ce qui était avant toi. C'est une cause d'erreur dans la vie. La situation qui m'est faite a des causes anciennes. Mon père a laissé des dettes. La terre de Fonteneilles est hypothéquée.
—Je le savais.
—Tu le savais, mais tu croyais que les dettes étaient les miennes. Eh bien! non: celles-là sont d'héritage... Il y a, en second lieu, ta mère;... je l'ai épousée sans fortune.
—Et vous le rappelez?
—Je te le rappelle à toi, parce que, précisément, je ne puis pas lui reprocher ses dépenses, j'aurais l'air d'un goujat; ni lui refuser l'argent qu'elle demande. Or elle en demande beaucoup. Nous avons une vie stupide et intangible. Le monde nous tient. Je veux dire qu'il me tient par ta mère. Et il ne lâche pas.
Le général frappa de la main gauche une liasse de papiers.
—Voici mes comptes. Il en résulte que je suis aux trois quarts ruiné... Ne t'écrie pas! Ne lève pas les bras!... C'est un fait... J'ai eu ma part dans ce résultat. Je vais te dire quelle elle est... Tu supposerais mille choses, si je ne m'accusais pas.
—Non: cela suffit.
—Tu supposerais le jeu? Tu aurais tort. J'ai payé, çà et là, des dettes de lieutenant, ou de sous-officier, mais je ne joue pas. Le jeu ne compte pas dans ma vie. Les femmes? très peu.
—Je vous en prie! Je ne vous demande pas de confidences!
—Je te les offre. Ah! mon cher, nous nous expliquons à fond, une fois, et je dis tout... Quelle a été ma grosse dépense personnelle? Je puis répondre: service du roi, ou de la patrie, c'est la même chose; table de colonel; chasses de colonel; réceptions de général; appui discret donné à des ménages d'officiers pauvres, le métier, la carrière, la charge. Prodigue dans l'emploi; c'est une tradition chez les Meximieu. Ils s'y ruinent.
—Ils en meurent.
—Non. Il me reste ma solde, et quelques rentes, juste de quoi vivre.
—Et à moi, que me reste-t-il? A solliciter une place d'assureur, n'est-ce pas? Avec vos relations et mon nom, je réussirai peut-être. «Le comte Michel de Meximieu, sous-inspecteur d'assurances.» Cela fera très bien, n'est-ce pas? Je ne puis pas m'empêcher de vous juger, mon père! M'avoir laissé me préparer à un métier, m'avoir fait entrevoir que Fonteneilles était mon bien et ma vie, et, après cinq ans d'effort, tout briser, subitement, c'est une faute, et une faute cruelle.
—Elle l'est pour moi, tout d'abord. Et puis, c'est vite dit, une faute. Un malheur serait plus vrai. Je ne trouve pas que ma conscience soit engagée.
—Toujours le même! Tu exagères les commandements de Dieu, mon ami. Il y en a assez de huit.
—Dix, mon père.
—C'est possible. Aucun ne défend de vendre ses terres. D'ailleurs, Jacquemin m'a promis le secret le plus absolu, même vis-à-vis de sa fille; et nous sommes convenus que je puis reprendre ma parole jusqu'à la fin de l'année, lui restant engagé, en tout cas, si je le veux. Est-ce qu'on sait? Il peut m'arriver, d'ici la fin de l'année...
—Il n'arrivera rien, que des créanciers. Et je vous demande encore: dans cette ruine, qu'est-ce que vous faites de moi? J'ai vingt-six ans. Je suis agriculteur. Que me proposez-vous?
—Une seule chose: venir habiter avec ta mère et moi.
—A Paris?
—Sans doute.
—Pour n'y rien faire? Merci. J'ai l'habitude de travailler. Je n'accepte pas. Je ne puis pas accepter.
M. de Meximieu avait laissé tomber son monocle. Il était ému, gêné, humilié secrètement. Du bout des doigts, il effaça la buée qui s'était amassée sur la vitre de la fenêtre, et regarda du côté de l'avenue, comme si une voiture arrivait. Mais la solitude était complète. L'ombre confondait les prairies, les champs, les limites, et il n'y avait plus que deux royaumes, où elle régnait inégalement, la terre toute soumise à son pouvoir, et le ciel où un peu de lumière la combattait encore. Il dit sans se détourner, d'une voix dont l'orgueil faiblissait:
—Que veux-tu, je n'ai pas mieux à t'offrir, en ce moment. Le plus dur, dans les ruines, c'est d'être obligé de les avouer. Je l'ai fait deux fois aujourd'hui.
Pendant plusieurs minutes, M. de Meximieu et Michel demeurèrent silencieux. Ils songeaient. Les projets s'édifiaient et s'écroulaient l'un après l'autre; le tumulte des pensées, des reproches, des questions inutiles, des plaintes désespérées, continuait dans les âmes le dialogue rompu. Les larmes, dont c'était l'heure de venir, après la colère et après l'ironie, commençaient à monter du fond de ces cœurs violents. Mais il ne fallait pas qu'elles fussent même devinées. Tout le passé le défendait. Le fauteuil de Michel remua dans les ténèbres. Le général crut que son fils allait discuter de nouveau. Il n'en fut rien Michel s'était levé. Il demanda, d'une voix calmée, presque sa voix habituelle:
—Croyez-vous que ma mère consentirait à vivre ici? Vous n'avez plus que deux ans avant la retraite... Nous garderions le château et un peu de terre...
Trois mots furent la réponse de M. de Meximieu:
—Mon pauvre ami!
Un des deux hommes sortit du fumoir. On ne le retint pas. L'autre resta devant la table de travail, mais il oublia, jusqu'à l'heure du dîner, de faire apporter une lampe.
A sept heures, le valet de chambre vint prévenir que le dîner était servi, et que M. le comte, souffrant, ne descendrait pas.
Le lendemain, dès le matin, le général regagnait Paris.