IV

LE VILLAGE
UN PARC DANS LE YORKSHIRE

J'entends bien les mots que j'ai si souvent lus; que les Français ne manquent pas de répéter, comme la plus neuve de leurs impressions, après quarante-huit heures passées à Londres; que les Anglais m'ont dits également, plus d'une fois: «Nous sommes si différents!» Nous avons, en France, et ils ont, en Angleterre, toute une littérature qui expose cette vérité, la débite en morceaux, la commente et l'illustre. Elle est intéressante, elle est amusante, mais combien exclusive et oublieuse! Entre les Anglais et nous, je veux bien admettre un millier de différences, un million si on y tient, mais, à vivre parmi eux, dans le home, on s'aperçoit que la littérature insiste trop, ici encore, comme elle le fait toujours sur les sujets faciles, et qu'il reste quelque chose de commun entre des hommes si différents. Il reste l'humanité, tout simplement, l'essentiel, le meilleur de la sensibilité, et tant d'idées qui donnent un air de famille au monde civilisé. Je me dis, avec une conviction grandissante: quel choix d'amis un Français qui aurait le temps pourrait faire en Angleterre! Quels amis solides et reposants, prodigues d'attentions muettes, intimidés par leur propre cœur, jusqu'à prendre le ton de l'humour, pour exprimer leurs sentiments les plus profonds, exacts dans leur politesse, juges équitables de la noblesse d'un acte et du bon droit d'un homme, excepté quand l'intérêt du pays ou seulement son orgueil est en jeu!

Lord H... chez lequel je vais passer quelques jours, avant de regagner la France, est précisément l'un des hommes qui représentent le tempérament anglais, comment dirai-je? à son maximum d'acclimatation. Il connaît les sauvages de la Terre de Feu, mais aussi Paris, la France et les Français; il a l'esprit vif et curieux et, chose infiniment rare, le sentiment que l'Angleterre n'est pas l'unique fruit de civilisation, le melon poussé sur le fumier de cent races qu'il domine et qui l'aident à mûrir, mais qu'il y a d'autres peuples, très bien doués, et des qualités de race, fort répandues chez les voisins et qui ne font pas partie du patrimoine anglais. Il est artiste, spirituel et, avec les mains les plus fines du monde, tout le contraire d'un faible. Tout à l'heure, il m'a dit: «Je ne comprends pas votre Louis-Philippe, quittant les Tuileries sans se défendre contre l'émeute. Il fallait tirer. Quels malheurs la force épargne!»


Le domaine de lord H... est fort éloigné de Londres, situé dans le nord de l'Angleterre, dans cette partie où les usines, les mines, les villages ouvriers, les villes de grande industrie emplissent les vallées. Et certes, du château où nous causons depuis ce matin, on n'aperçoit aucune cheminée de fabrique; la prairie qui descend, devant les fenêtres, paraît bien être du plus beau vert, le plus uniforme, le moins souillé, le plus vibrant; les deux futaies qui l'encadrent et s'ouvrent avec elle ont le même ton que les nôtres à la fin de l'automne. Cependant, tout à l'heure, quand j'ai mis le pied dehors et suivi l'allée qui mène au jardin, j'ai trouvé bien sombres les feuilles des rosiers, je me suis penché: elles avaient un peu de poudre noire sur toutes leurs arêtes, de la neige des quatre saisons. Mon hôte sort du château et m'appelle:

—Ah! vous regardez mes rosiers! Je les fais venir de France; ils poussent bien d'abord, mais cette terrible fumée les tue, à leur troisième ou quatrième fleur. Venez avec moi; allons voir le village!

Je comprends que nous allons visiter un village comme il y en a, en France, plus ou moins loin de chacune de nos maisons de campagne. Mais non, je suis vite détrompé. A cent pas du château, lord H... m'introduit dans un atelier où travaille un vieil homme, rubicond avec des yeux gris et papillotants, et qui frotte, qui caresse de la main une haute colonne torse, tandis qu'un apprenti, au fond de la pièce, surveille le pot où bout la colle forte.

—Mon chef ébéniste, un artiste, un ami qui travaille pour la maison depuis quarante ans.

A quelques pas de là, dehors, nous rencontrons le scieur de pierres, puis, sous un hangar, les peintres, puis le charpentier, puis le maréchal ferrant; des ouvriers, à côté, battent des gerbes d'avoine; un des gardes-chasse passe et va vers les prés bas. A chacun de ces hommes, lord H... adresse la parole, affectueusement. Je les observe: bonnes têtes carrées, peu de mots, un salut sommaire, la casquette quitte à peine le crâne, mais le sourire est parfait, amical, de tout l'être à la fois; les mains vont d'elles-mêmes à celles du maître: il y a des siècles de confiance dans le plus petit de ces mouvements. Je reconnais des expressions de mes amis de la campagne, des plus anciens, de ceux qui ne finassent plus avec moi. Les nombreuses granges, les ateliers, les cottages en brique vernie, plus ou moins élégants selon le grade des employés, forment, autour de nous, un village où manquent cependant l'épicier marchand de grains et de faïence, le «buraliste», le boulanger reconnaissable aux trois miches d'or qui hachent le bas de sa fenêtre. Le temple, une église gothique, noire et charmante, avec ses pierres tombales toutes marquées du même nom, du même casque empanaché, des mêmes armes, lève sa tour au milieu d'une des futaies voisines.

—A présent, me dit lord H..., je vais vous présenter à notre fermière. Je vous préviens que c'est une dame fort importante.


Nous sortons de la rue boueuse, et nous traversons un jardinet aussi soigné que ceux des boarding houses de la côte anglaise, gazons bien tondus, fusains coupés en brosse et faisant clôture, corbeilles où achèvent de pâlir et de se dissoudre, dans les pluies d'automne, des dahlias simples et des bégonias de la petite espèce rose. La jeune fille de la maison est en rose, elle aussi; elle cousait à la machine, quand nous entrons, et elle se lève, appelle sa mère, forte matrone minaudière, coiffée en cheveux, et nous avons deux révérences.

—Ah! milord, je profite tout de suite de votre visite pour vous demander une réparation à laquelle nous tenons tant: qu'on agrandisse la fenêtre de la salle à manger, donnez-nous une belle fenêtre jusqu'au plafond, et large, large, et peinte en blanc!

Il faut vraiment être atteint de la fièvre mégalique—febris pejor, frequentissima—qui ruine tant de gens heureux, pour souhaiter un «home» plus confortable que celui de cette fermière. Un notaire de petite ville l'eût acheté tout meublé; un officier d'administration en eût rêvé trente ans, et joui peut-être en fin de saison... Tout ce qui sert d'idéal à des cantons entiers se trouve ici au grand complet: salle à manger, salon, office, cuisine avec fourneau de fonte du dernier modèle, laiterie, tout un étage de chambres au-dessus, des tentures d'étoffe dans les appartements de réception, des bibelots partout, des lanternes japonaises, des meubles de chêne ciré, plus de cinquante photographies encadrées, un piano, des tapis, un parquet, en un mot les témoins obligés du bonheur. En traversant l'office, j'aperçois, pendus par la patte au bout d'une ficelle, deux perdrix grises et un jeune ramier. Lord H... a dû faire semblant de ne pas les voir.

Il m'invite à visiter son habitation de la cave au grenier, et nous employons la dernière heure de la matinée à parcourir les dépendances, à inspecter tous les services de cette habitation seigneuriale, y compris la boulangerie qui fabrique le pain de luxe et le pain de ménage, et la brasserie d'où sort la bière commune. Avant de rentrer au salon, il va s'informer de la santé d'une vieille femme,—la nourrice des enfants,—qui a ses appartements, pour toujours, sous le toit familial. Et je reviens au salon; on m'interroge, et quand j'ai raconté quelques-unes de mes impressions, deux jeunes femmes, qui sont invitées à déjeuner, disent chacun un mot joli. La première dit:

—Le temps des très grandes habitations est peut-être passé; elles supposent une féodalité acceptée.

La seconde, qui est toute jeune, répond:

—Je crois que les pays où subsiste quelque chose de féodal sont les plus heureux: les gens d'un même domaine y forment une grande famille.


Cet après-midi, excursion en automobile et visite au château de Wentworth Woodhouse. Les chemins sont mauvais, défoncés par les charrettes qui transportent la houille, et la campagne manque de joie; un vieux terrien dirait qu'elle manque de cœur; elle a l'air débile et las. Mais, dès que les barrières qui défendent l'accès du parc ont été franchies, ô royaume enchanté! Les jardins de légende sont ainsi: ils se reposent; les siècles passent à côté d'eux; le monde est mauvais tout autour; la beauté de leurs ombres y sert d'explication à la douceur des bêtes. Voici des prairies vallonnées, à perte de vue, devant moi; elles s'en vont comme un grand fleuve vert clair et houleux, et, à droite, elles creusent des baies lumineuses dans la forêt toute noire, dont on ne voit pas non plus la fin. Sur la prairie, près de la forêt, il y a le château, qui paraît grand comme l'Escurial,—il doit l'être moins, mais la brume grossit!—Et partout, à travers les étendues, des troupeaux d'animaux rares s'avancent à petits pas, broutant l'herbe et flairant le vent, des cerfs avec leurs biches, des daims, des antilopes, des bœufs à bosse, tout blancs, dont les grands-parents sont venus de l'Inde, des bœufs d'Écosse à poil jaune et traînant à terre comme une frange. Je songe aux ménageries que Breughel assemblait dans ses paradis terrestres, à ses longues avenues sous les arbres, à ses longues vallées fraîches, au bout desquelles, dans les lointains des bois, il y avait toujours plus de bleu que dans le ciel même.

Le lord qui fit dessiner ce parc avait le goût des espaces et celui des collines drapées, et celui des chênes isolés dont la lumière fait le tour. Hélas! s'il revenait, que de chênes il pleurerait! Tous les vieux chênes meurent, beaucoup de jeunes sont malades, noircis par la fumée, empoisonnés par elle et étouffés. Nous sommes ici dans le domaine qui appartint au comte de Strafford, le ministre de Charles Ier. Il paraît que les archives sont pleines de pièces curieuses. La galerie de tableaux n'est pas moins riche. On y peut voir vingt-huit tableaux de Van Dyck, dont l'un au moins est un grand chef-d'œuvre, le portrait, peint dans le château même, de lord Strafford et de son secrétaire, celui-ci tout jeune, vif, spirituel, habillé de rouge, la plume levée, l'oreille tendue, amusé par les secrets d'État qu'il vient de «coucher par écrit», l'autre, le maître, vêtu de sombre, inquiet de la manière dont il va continuer sa dépêche, assez jeune encore de cheveux et de visage, mais sans jeunesse de regard. C'est le secrétaire qui fait envie, mais on se dit que l'Angleterre avait un bien solide ministre. Quand nous passons dans la vaste salle de réception carrée, dallée de marbre, à laquelle aboutit, au premier étage, l'escalier d'honneur, un de mes compagnons me raconte une des traditions de Wentworth Woodhouse.

—Cette salle, me dit-il, a connu, pendant trois cents ans, un mois de fêtes, chaque année. Jusqu'à la mort du grand-père du possesseur actuel, survenue il y a six ans, la coutume s'est maintenue, de père en fils, de tenir table ouverte tous les mardis de novembre. Dans les temps anciens, dans les âges féodaux,—si rudes, mais par tant de côtés fraternels,—venait qui voulait déjeuner chez le lord: ses voisins et ses paysans, les travailleurs des mines de charbon, les voyageurs et pauvres qui ambulaient dans le domaine; puis, le nombre des passants, avec le progrès, devenant excessif, on changea la méthode, et tout le monde encore put venir, mais à la condition de prévenir et d'écrire: «Je viendrai déjeuner au château, tel mardi.» J'ai vu des déjeuners de quatre-vingts et cent couverts. Aujourd'hui, la tradition est brisée. Tant d'autres semblables ont disparu plus tôt! Saviez-vous, par exemple, que jusqu'en 1848, tous les membres de la Chambre des communes ou de la Chambre des lords avaient le droit, s'il leur plaisait, d'aller dîner chez l'archevêque de Canterbury? Ils n'avaient que deux obligations à remplir: prévenir leur hôte et arriver au palais de Sa Grâce en costume de pair ou de député.


Le soir est déjà tombé. Que le soleil brille peu de temps, dans ce pays où la brume, de tous les points de l'horizon plat, monte en murailles qui se rapprochent et font la voûte! Il n'est pas plus de trois heures, et déjà tout le relief des terres a cédé, l'éclat de l'herbe est mort; on ne sait plus d'où vient la lumière; la peur de la nuit rassemble les bêtes des troupeaux et des hardes, et les groupe en taches rousses sur les prairies toutes blanches. Les mâles tournent autour, et meuglent ou brament, et j'entends venir leur voix des profondeurs de l'ombre où la forêt s'efface. Tandis que l'automobile suit, à petite allure, une avenue tournante, un grand dix-cors trotte un peu en arrière, sur la pente, et ses biches le suivent, tendant le cou, et par-dessus les dos bruns et mouvants, le grand château n'est déjà plus, dans le brouillard, qu'un peu de brouillard plus pâle, où trois points d'or viennent de s'allumer.