V

CHASSE AU RENARD

Nous roulons en automobile, vers le nord-ouest du Yorkshire.

Matinée fraîche de la fin d'octobre, pas de vent, terres presque sans relief.

La pluie a l'air de ne tomber que par habitude, elle est lasse et lente; lord H... affirme qu'elle va cesser. Je le souhaite sans y croire. «Vous verrez, dit-il, c'est une belle journée qui se prépare. Oh! le petit renard n'a qu'à se bien tenir!... Mais je vous fais mes excuses: vous ne trouverez pas les chasseurs en habit rouge avant le premier novembre... Un peu de vitesse, John! Nous apercevrons tout à l'heure les futaies de Bramham.»

En attendant, il tire d'un sac de voyage une provision de chocolat et, après en avoir offert à lady H... et à une jeune femme dont la tête rose et blonde, au fond de la voiture, sort tout ébouriffée d'un amas de fourrures brunes, il baisse la glace de devant et donne une tablette aussi à Tom, le premier cocher, qui vient avec nous, je suppose, pour juger certains chevaux irlandais qu'on doit présenter à mon hôte. L'auto file à toute allure, sur la route déserte, sous la pluie tenace, et la boue gicle tout autour, en gerbes et en balles.

Vers neuf heures, les terres commencent à monter; derrière le rideau de la pluie, lamé d'argent par les grosses gouttes qui tombent encore, une bande violette, régulière, se lève au-dessus de l'horizon, à gauche. Elle commence à un mille de nous peut-être, mais, à mesure que nous courons, elle se prolonge, elle se déroule, elle naît de toutes les brumes qui la cachaient, et qui fondent quand nous approchons, et qui la montrent. C'est le parc de Bramham.

John donne un coup de corne, et tourne. Nous descendons dans un chemin qui n'a aucune apparence d'avenue; nous passons une barrière gardée par une maisonnette ruisselante de pluie et verdie par la mousse; nous montons à travers un massif d'arbres, et, au moment où la voiture atteint le sommet de la côte, le soleil paraît. Si pâle que soit la lumière, quelle splendeur nous en vient, et quelle joie! Devant nous, un parc des contes de fées: des prairies illuminées, qui ondulent, des groupes d'arbres lourds, encore feuillus et tout fumants, des lointains de futaies bleues, des éperons plus proches qui entament l'herbe et le soleil, des criques, des entrées sous bois, et là, partout, des nappes de fougères, d'un modelé souple, ardentes sur les lisières, et qu'on suit sous les branches, et qui reçoivent l'ombre sans cesser d'être claires. On arrête l'auto. Lord H... se lève, sourit d'un sourire de plaisir et d'orgueil, fait de la main un signe de bienvenue.

—Ah! la voici!


Il n'en dit pas plus. Je regarde. Du château invisible, d'une clairière de forêt, du tournant d'un massif, de je ne sais où, une femme accourt au grand galop de son cheval blanc. On ne peut voir encore son visage, ni ses cheveux, ni la coupe de sa jupe. Mais comme on devine son âge et la moitié de son âme! Elle est jeune, j'en suis sûr, elle a une jolie taille, elle monte à ravir, elle aime la chasse, le cheval, l'air vif, le parc, l'Angleterre et la vie. A toute allure, elle descend un raidillon au milieu des prairies, elle saute un ruisseau, tourne un groupe de hêtres, fond sur nous comme si elle chargeait en bataille, s'arrête à trois pas de l'auto, répond au sourire de lord H., et dit:

—Bonjour, père!

Le cheval est crotté jusqu'à moitié du ventre, le vêtement de chasse, en gros drap, a fait plus d'une campagne, mais la chasseresse est jeune.

En quelques minutes, nous sommes devant les ruines d'un vaste château, incendié en 1825. Une aile a été sauvée et les châtelains d'aujourd'hui l'habitent. Mais tous les murs avaient tenu bon; ils sont encore debout, noircis, percés de deux étages de fenêtres qui sont belles de lignes, mais si tristes depuis que le regard de la maison n'est plus en elles, et l'on me dit que peu à peu, chaque année, on rebâtit quelques-unes des salles de réception et des chambres d'autrefois. Les communs n'ont pas souffert. Ils sont faits à la taille et pour l'usage d'un rendez-vous de chasse où toute la gentry, de vingt lieues à la ronde, peut tomber à l'improviste, avec son train de serviteurs et de voitures. Dans la cour, deux chevaux nous attendent. L'un est pour lord H., l'autre est pour moi, et nous partons tout de suite, accompagnant Mrs. L. F., qui n'a pas mis pied à terre.

Le bois n'est pas loin. Par un chemin forestier, tantôt rembourré de brande, tantôt glissant et fondant comme une glace mi-pistache et mi-chocolat, étroit d'ailleurs et souvent entamé par les touffes de rhododendrons, nous arrivons au carrefour. Je ne m'attendais pas à voir un pareil peloton de chasseurs. Ils sont là plus de quarante, en jaquette et chapeau rond, montés sur des chevaux de tout poil, de toute taille, bien nourris comme leurs maîtres. Je songe: «Tout à l'heure, s'il y a un débucher en plaine, le train sera sévère.» Parmi les hommes, quatre femmes dont deux ne sont plus jeunes, et dont pas une n'a un costume neuf ou un galon. Elles viennent pour la chasse, comme sont venus tous ces gentlemen, quelques-uns sans doute invités, la plupart simples voisins, propriétaires, fermiers, gens de liberté les uns et les autres, qui ont un cheval, l'envie de galoper pendant trois ou quatre heures, et qui n'ont qu'un salut à faire pour être admis dans le cortège seigneurial du renard. Je suis présenté au maître d'équipage,—qui monte un pur sang noir, admirable,—et il me prie, lui aussi, d'excuser l'absence d'habits rouges: «Avant le premier novembre, vous comprenez...»

—Parfaitement.


Il m'explique qu'il a une meute de cent chiens de renard, divisés, je dirais en France en deux chœurs, et qu'on chasse, à Bramham, quatre fois par semaine. D'un geste, il montre un carré de futaie, chênes mêlés de sapins.

—Vous entendez? Ils cherchent une voie; les piqueurs les appuient: «Go in! Go in!» Tout à l'heure, dès qu'un renard sera levé, les hommes crieront: «Forward!»

J'entendais, en effet, le «Go in!» tranquille des piqueurs. De grosses gouttes tombaient des arbres, avec tapage, sur les capes de feutres et les pèlerines de caoutchouc. La respiration des hommes et des bêtes emplissait de fumée jaune les quatre sentiers qui se croisaient, et, au travers, je voyais passer, sous les branches, l'ombre muette et rapide des chiens de meute.

—L'un des obstacles que nous rencontrons ici, pour la chasse au renard, reprit M. L. F., c'est le rhododendron. Ces diables d'arbustes sont si fournis, regardez-les, ici, là, et plus loin encore, que si le renard se fourre sous leurs racines, très souvent on ne peut l'en déloger.

A ce moment, un cri suraigu, prolongé, quelque chose comme un son de clarinette éperdue. C'est le Forward. Aucun aboiement des chiens; aucun appel de corne.

—Il a vu le renard! me dit le maître d'équipage, qui met son cheval au trot.

Tous les chasseurs se pressent dans le chemin qui monte un peu. Plusieurs entrent sous bois. Nous y entrons bientôt tous. Piqueurs et chiens ont disparu, fondu sans donner de nouvelles. Les chevaux s'ébrouent; ils trébuchent sur des branches mortes que la mousse cachait; un faisan part, éblouissant, puis une bécasse; les chasseurs à tir saluent l'oiseau d'une exclamation involontaire; le sous-bois devient clair, les arbres ont du ciel et des nuages jusqu'au-dessous de la fourche: c'est la sortie de la futaie, tout le monde rallie, nous arrivons en paquet à la barrière ouverte, comme des grains de plomb à la gueule d'un fusil... Et alors, alors, dans une prairie immense, les quarante chevaux se lancent à fond de train. Derrière le grand pur sang noir, qui mène la course, ils filent en ligne droite, ils cherchent à dépasser le voisin, ils l'éclaboussent, ils vont le mordre, ils font honneur à l'avoine du Royaume-Uni, à la belle piste verte qui sonne comme une caverne; ils emportent des cavaliers plus ou moins enivrés par la vitesse, mais tous attentifs à serrer les genoux. Personne ne tombe; il n'y a qu'un chapeau qui s'envole. On traverse à la débandade un boqueteau, et la course effrénée reprend, et de lui-même l'escadron se reforme. Quelques amateurs ont rencontré une superbe palissade, haute et vieille, et se sont hâtés de la sauter,—je crois même qu'ils l'ont écrêtée,—mais le cheval noir du maître d'équipage, avec un à-propos dont je l'ai remercié tout bas, a découvert une brèche. Et la seconde prairie coule sur nos étriers, les bouquets d'arbres grossissent, frissonnent, nous frôlent et entrent dans le passé. Où sont les chiens? Où est la chasse? Nous traversons un champ, puis un autre. Les haies sont claires. On se met au trot, on se met au pas. Nous voici dans une pièce de terre montante, et j'aperçois les piqueurs tout au bout. Les grands chiens tricolores galopent en tous sens; ils ont perdu le renard; ils sont toujours muets; j'admire l'extraordinaire rapidité de leur quête; je me souviens de ces ombres tournantes, de ces randonnées des chiens qui chassent la martre, dans les nuits de lune. On ne perd pas de temps. Cinq minutes au plus, après le défaut, mon voisin, un Anglais massif, se penche, et me dit cette phrase aérienne:

—Les voies du renard sont légères!


Nous sommes battus. Nous piquons par les chemins, en trottinant, vers un autre bois. Une demi-heure ne s'est pas écoulée qu'un second «Forward!» aussi aigu que le premier, m'apprend qu'un second renard a quitté son gîte. Je le suis un peu de temps; mais je dois prendre, à la fin de l'après-midi, un train qui me ramènera à Londres. Lord H... m'avertit qu'il faut se hâter, et, pour me consoler:

—Je vous ménage une surprise, me dit-il.

O phrase que j'ai entendue si souvent quand j'étais jeune! En ce temps-là, elle était toute-puissante. Elle le fut encore une fois, peut-être pas la dernière, et j'eus raison d'y croire.

Revenus au château, nous traversons le rez-de-chaussée incendié, et, par un perron tout moussu, nous descendons dans les jardins. Comme elle est jolie, d'un dessin ferme et d'une proportion juste, cette pelouse allongée, qui se termine en éventail au pied d'une terrasse demi-circulaire plantée d'arbres! On jurerait...

—C'est curieux, dis-je à mon guide, de retrouver ici, dans le Yorkshire, les architectures de Versailles.

Il sourit, et m'emmène à droite. Des charmilles, des portiques d'arbres taillés, très larges, montent doucement; nous les suivons pendant plusieurs centaines de mètres, et j'arrive au carrefour de sept ou huit charmilles pareilles qui s'enfoncent dans la forêt. Belles routes d'or, si bien parées par l'automne, si calmes dans le soir tombant! Nous prenons l'une, puis l'autre, et nous allons où elles veulent nous conduire, au sommet d'un tertre enveloppé de futaies anciennes, et d'où descend un escalier dont le pareil n'a été vu qu'en songe. Il n'est ni trop rapide, ni trop lent; il descend d'abord tout droit, entre les chênes, les ormes, les frênes qui penchent de chaque côté de leurs branches et ne peuvent les réunir, tant il est vaste, puis il coude à droite, et on le devine encore dans les pentes du vallon où la brume bleue habite; et chacune de ces marches est un étang, un miroir d'eau encadré de marbre, une chose claire dans la forêt et taillée comme un diamant. Je demande:

—Qui a fait toutes ces merveilles, les échelons de lumière, les charmilles, les pelouses, les avenues?

—Le génie de la France, me répond lord H. La tradition affirme que Lenôtre a dessiné le parc.

Le soleil se couchait. Les miroirs d'eau étaient rayés de pourpre. Je restai là cinq minutes, et je ne regrettais plus la chasse.