IV

LA CHASSE AU RENNE. LE PAYSAGE DU SPITZBERG.—LA BAIE DU ROI.

Du 20 au 23 juillet, nous faisons des excursions sur les rives de cette mer véritable qui s'appelle l'Icefjord, et dont l'Advent bay n'est, sur la carte, qu'une découpure presque négligeable. Deux groupes de chasseurs,—une quarantaine de tireurs, avec des vivres et des tentes,—ont été débarqués, dans la matinée du 20; le premier, sur le point de la côte de la Sassen bay le plus rapproché de notre mouillage; le second tout au fond de cette même baie. Ils ont élu chacun un chef. Nous avons serré bien des mains, et, prudemment, nous avons évité de souhaiter bonne chance à ceux qui vont courir cette aventure de la chasse au renne. Nous avons vu décroître, sur l'eau calme du fjord, le bac où les chevaux lapons, destinés au transport des tentes, tremblaient d'étonnement, puis les barques pleines de petites meules remuantes, de fourrures coiffées d'un chapeau et que dépassait le canon d'un fusil.

O chasseurs, poètes inguérissables, vous êtes de tous les gibiers celui qui se défend le moins. Votre imagination vous mène. Vous riez des alouettes qui se prennent au miroir. Plusieurs d'entre vous sont venus cependant de bien loin, de plus de mille lieues, pour avoir vu en rêve l'ombre d'un bois de renne se projetant sur la mousse de la «vallée des fleurs». Où sont les fleurs? Où est le renne? Où est l'ombre? Vous nous le direz demain soir.

Les voyageurs qui ne méritent pas le nom de «veneurs», décerné par le livret de la croisière à nos chercheurs de rennes, ou ceux qui se sont fait inscrire tardivement, font l'ascension de pics qui attendent un nom et de glaciers que les cartes, toutes extrêmement incomplètes, du Spitzberg n'ont pas relevés; ils vont à l'affût des oiseaux de mer; ils collectionnent les pierres; tous les rivages sont suivis; les bords de la Sassen bay auront désormais des commencements de pistes. Un ornithologue, un chasseur de l'espèce la plus passionnée, qui est rêveuse et solitaire, géologue amateur et promeneur qui voit tout, me confie qu'il a ramassé, avant-hier, dans une haute vallée, un échantillon d'anthracite d'une qualité exceptionnelle. Je lui demande de me donner la liste des principales variétés d'oiseaux qui sont rapportées à bord, chaque jour ou chaque nuit, car il y a toujours une embarcation dehors et des coups de fusil, bruit menu comme celui d'une amorce, sur un point ou un autre de l'immense baie. Il écrit:

«Grand goéland arctique, blanc à manteau bleu perlé;—goéland sénateur, tout blanc, très rare;—macareux moine, bec en cisaille, noir, blanc orange et bleuté;—lagopède des neiges, pattu jusqu'aux ongles;—bruant des neiges;—stercoraire des rochers, qui n'a qu'un seul tube respiratoire au sommet du bec;—stercoraire longicaude, tête noire, longue plume à la queue;—mergule nain, le plus petit des plongeurs;—guillemot troïle, noir et blanc, bec de mouette, cou jaune;—guillemot arctique, inconnu en Europe, ailes courtes, miroir blanc, pattes cramoisies;—eider commun;—eider du Groenland, et des tourne-pierres, et des bécassines, et jusqu'à un phalarope platyrinque, oiseau de rivage, à pattes demi palmées, et qui forme, à lui seul, une classe, et la remplit.»


A bord de l'Ile-de-France, on cause, on écoute de la musique, on médite en souriant les affiches humoristiques que dessine un peintre d'esprit et de beaucoup de talent, M. Félix Fournery; on photographie tout, à tout hasard; on voyage aussi. Nous visitons la station du cap Thordson, où sont des maisons de planches, des rails de chemin de fer Decauville à demi ensevelis dans les hautes mousses de la falaise, et un petit tertre entouré d'une palissade en ruine et surmonté d'une croix de bois. Quinze hommes sont morts là, en 1872, des Suédois, surpris par l'arrivée de la banquise. Un des Norvégiens qui nous accompagnent avait été chargé de leur porter secours; il parvint jusqu'à l'entrée de l'Icefjord, mais ne put aller au delà. Nous tournons, dans une baie voisine, la baie de Skans, autour d'une montagne admirable de couleur et de relief. Elle ressemble à un temple hindou; elle en a les étages de colonnes, l'abondance de détails, le caprice et l'énormité, et sur les pentes de cette architecture, je ne sais quel lichen polaire a mis les tons vieil or qui conviennent et complètent.

Après deux jours, à l'heure du dîner, le premier groupe de chasseurs de rennes est signalé. Son chef, le colonel de Nadaillac, après avoir fait des prouesses d'alpiniste, a abattu un superbe renne mâle, au mufle noir, aux bois rameux et encore couverts de duvet. On l'acclame. Il raconte sa chasse, et comment les deux Lapons, tout à coup, se sont mis à courir avec une étonnante agilité, après le renne blessé, ont jeté le lasso, l'un à droite, l'autre à gauche, et, maintenant ainsi l'animal, qui n'avançait plus qu'à petits pas, attendaient le chasseur. Le deuxième groupe arrive à dix heures. Il a été conduit, par les guides norvégiens, dans la plaine et au meilleur endroit. On a tué vingt rennes. Le pont arrière est encombré de cadavres de bêtes grises et brunes, dont les bois s'entremêlent et font comme un buisson. Le vieux mâle est pendu au-dessus, par les jarrets, la tête en bas.

Le lendemain, nouvelle chasse pour les chasseurs les moins heureux. Vingt et un rennes sont encore tués. En tout, cela fait quarante-deux rennes de moins dans le Renndal. Les Norvégiens trouvent que c'est beaucoup, et je crois qu'ils n'ont pas tort. Ces troupeaux de rennes sauvages sont la réserve de viande fraîche des mineurs et des trappeurs. Tout le monde, peu à peu, se range à cet avis, et les plus ardents chasseurs prennent de fortes résolutions pour l'avenir.


J'ai voulu étudier plus à fond et dans la solitude cette nature du Spitzberg au milieu de laquelle je vis depuis plusieurs jours. Grâce à l'obligeance du commandant de l'Ile-de-France, j'ai été débarqué à cinq milles du navire, dans une anse si complètement déserte, si peu visitée par les chasseurs que les bandes d'eiders, assises sur le rivage, laissent le canot s'approcher jusqu'à une demi-portée de fusil, avant de prendre le vol.

Je grimpe au sommet d'un cap, pointe que doublent en criant tous les goélands, tous les pétrels et perroquets de mer qui remontent le vent vif, ou qui se lèvent au pied de la falaise et vont au nid que protègent deux cents mètres d'à pic. L'étendue que je découvre de là est aussi vaste que celles que je contemplais, ces jours derniers, à l'Advent bay ou dans le Bell Sund, et la parenté de ces paysages, de celui que je vois et de ceux dont je me souviens, est la première chose qui me frappe. Terre sculptée tout entière au même âge du monde, et qui n'a que deux vêtements, tous deux d'emprunt et qui ne sont point sortis d'elle: la neige pendant dix mois, et puis ce court soleil d'été qui prend la place des neiges fondues.

Le dessin d'abord est nouveau pour nos yeux, et il est dur. J'ai au-dessous de moi un large fjord, la Sassen bay, qui s'étend à l'est et à l'ouest. Il est limité de toutes parts, sauf au couchant où il s'ouvre, par des montagnes de forme conique et de hauteur à peu près égale. C'est une succession de pics aigus reliés par des courbes; une suite de sommets palmés avec des griffes partout; le panorama du Righi avec un lac prodigieusement exhaussé et qui noierait les Alpes et n'épargnerait que les cimes. L'image est encore imparfaite. Elle ne fait pas comprendre assez bien la sécheresse de ligne de ces dentelures des premiers plans projetées sur le ciel, et de ces rainures profondes, régulières, creusées par la glace dans les pentes, rapprochées en faisceau au sommet des montagnes, s'écartant à la base, et dont on dirait que les arêtes viennent d'être aiguisées. La mousse ne les revêt pas, ou n'en revêt qu'une très petite partie. Les arbres sont inconnus. Le gazon ne pousse pas. L'ossature de la terre apparaît comme sortant du déluge. Et cela est dur pour nos yeux, quelles que soient la beauté de la lumière et la joie qui vient d'elle.

Celle-ci est grande pourtant. Au delà du fjord, la barrière de montagnes est légèrement colorée,—trop légèrement;—à mesure qu'elle s'éloigne, à droite et à gauche, elle prend une teinte plus ardente, elle perd dans la couleur l'âpreté de son dessin, elle devient d'un rose fluide et vineux. Juste en face de moi, une seconde baie, perpendiculaire à la Sassen bay, s'enfonce au nord, et ici le soleil est maître et son illusion est souveraine; tous ses rayons tombent directement, ils pénètrent, ils transforment, ils font jaillir, de cette terre et de cette mer glacée, des images du Midi. Les rives de Billen bay ont le bleu de l'Apennin, les glaciers du fond étincellent, et la mer qui les baigne, traversée en tous sens par des éclairs d'argent, me rappelle l'enchantement de la grotte de Capri.

Pourquoi donc ma joie n'est-elle pas entière? Quelle raison, secrète et sûre, m'empêche de répondre à cette invitation de la lumière par un cri qui veut dire: mon cœur est plein, et je te remercie, lumière faite pour moi? J'ai un regret dans ma joie. Lequel? D'abord, celui de la couleur verte, qui n'est pas seulement douce à nos yeux, qui leur est nécessaire, parce qu'elle porte en elle l'idée de fécondité. Et puis, je sens trop bien que tout ce décor n'est que mirage et apparence vaine, qu'il est inhabitable, qu'il est hostile et cruel, qu'un peu de brume suffirait à lui rendre son vrai visage. Je le devine à la dure silhouette des montagnes qui sont les plus proches de moi et qui mentent moins que les autres. Je le vois dès que je me retourne, car la muraille, en arrière du cap, n'est que boue durcie, roches stériles, ravins où l'eau s'égoutte et ne fait rien germer.

Je crois que je comprends mieux, à présent, l'émotion incomplète et mêlée de souffrance que m'a causée ce pays. Il n'a qu'un seul paysage, diversement composé mais des mêmes éléments, et il peut sourire, s'illuminer, nous dire: «Tu vois, je ressemble à ce que tu aimes», nous ne le croyons pas. Ce n'est partout que la mort, parée, pour un moment, de l'illusion de la vie.

Quand je reviens à bord, rapportant un grand goéland arctique, que j'ai tué sur la falaise, une des passagères, une jeune femme qui a regardé négligemment les lointains pendant que je les étudiais, formule autrement que moi, mais bien joliment, ses impressions d'artiste inconscient. Elle dit languissamment, les yeux perdus dans les splendeurs fuyantes de la baie:

—Tout pour un arbre avec une pie dessus!


23 juillet.—Je vois enfin le Spitzberg d'hiver, le vrai. C'est d'une admirable horreur. Nous avons fait route au nord, voyagé toute la nuit, puis toute la matinée. Il est quatre heures du soir. Nous pénétrons dans la baie du Roi, qui n'est presque jamais libre, et le vent soulève l'eau du golfe, et la brume court sur le soleil. Il fait froid; il fait sombre; les nuages forment toit; le navire s'avance très lentement, à cause des icebergs, et il nous semble que nous nous enfonçons dans une caverne prodigieuse, dont la voûte est portée par des montagnes, et qu'éclaire seulement une sorte de crépuscule qui tombe des glaciers.

Ceux-ci remplissent tous les intervalles, tous les ravins entre les montagnes. Leurs faibles pentes d'un blanc fumeux, voilées par le brouillard, alternent sur chaque rive avec les cônes de roches brunes. Mais la bordure de glace est encore sans rupture. La débâcle incomplète a laissé, au ras de la mer et reliant les glaciers, une croûte épaisse, hérissée, suspendue au-dessus de l'eau et qu'on entend craquer.

La puissance et l'hostilité de toutes ces choses étreignent le cœur. On imagine malgré soi qu'on est abandonné là, et qu'il faut essayer de vivre, et que la nuit polaire va remplacer ces demi-ténèbres, qu'elle est prête à descendre, par tous les cols glacés. Toute vie a disparu, et tout espoir de secours est perdu. Il n'y a point au monde de semblable désolation. Une seule petite lueur est restée, une beauté inutile et splendide. Tout au fond de la baie, les torrents qui tombent du glacier de la Couronne déversent une boue rouge, qui s'étale sur les eaux noires et les divise. Dans ce courant, dont la teinte exacte est saumon vif, flottent des icebergs bleus, et non pas tachetés de bleu, ou vaguement nuancés, mais tout entiers d'un bleu pur, comme de belles pierres de joaillerie. Ils se suivent, ils dérivent lentement sur la traînée d'eau rouge qui les porte, entre des murailles sombres, sous la voûte sans fissure de l'immense caverne glacée.

Nous voyageons pendant une heure au milieu d'eux, sans que le caractère du paysage ait varié. A la sortie seulement de la Kings bay, en haute mer, nous revoyons le soleil.

Hansen raconte à plusieurs de nos compagnons de la croisière qu'il a fait, dans une des criques de la Kings bay, une chasse à l'ours qui a bien failli être sa dernière chasse. On sait que l'ours polaire se nourrit de phoques, qu'il surprend à l'heure où ces amphibies, comme des lapins au bord du terrier, s'ébattent sur les marges de la banquise. Le chasseur, se servant d'un stratagème très connu, imitait donc le phoque. Couché à plat ventre sur la glace, les jarrets légèrement ployés, il agitait en mesure, à gauche et à droite, ses pieds réunis et battant l'air. Un ours blanc, qu'il avait aperçu de loin, ne tarda pas à s'émouvoir, et vint, rugissant de joie et trottant l'amble, comme de coutume. Et, la route se trouvant hérissée de blocs de neige, il se dressait tout debout, parfois, pour s'assurer que la proie était toujours sans défiance, puis se remettait à courir. Hansen le tira à trente pas. Le coup rata. Le chasseur ouvrit le fusil, changea la cartouche et tira de nouveau. Nouveau raté. L'ours n'était pas à vingt pas. Hansen s'aperçut alors que le percuteur était couvert de glace, gratta comme il put, au hasard, la culasse de l'arme, et tira l'ours pour la troisième fois, presque à bout portant. L'animal, un des plus grands qui se puissent voir, mesurait deux mètres quatre-vingt-quinze du museau à la queue. «Il devait être trop vieux, ajoute Hansen, pour prendre beaucoup de phoques. Je pense bien qu'il n'avait pas mangé depuis huit jours. Je ne lui ai trouvé que des algues dans le ventre.»


Nous mettons, de nouveau, le cap au nord. La nuit est très belle. A dix heures, un coup de sirène appelle tous les passagers sur le pont. Nous sommes tout près de l'extrême pointe septentrionale du Spitzberg, mais le navire se dirige droit sur la côte.

—Où allons-nous?

—Au havre de la Vierge, où est l'expédition Wellman.

Cependant, nous n'apercevons aucun abri, ni aucune coupure, dans la chaîne brune, blanche et violette des Alpes polaires. On dirait que l'Ile-de-France va se jeter à la côte. Quand nous sommes tout près, nous découvrons un chenal étroit entre deux montagnes. Nous entrons dans son ombre, et tout le monde se tait. Il s'élargit; il s'illumine; nous sommes dans un lac presque entièrement clair, pressé par des montagnes aiguës, couleur de bure et rayées de neige, barré au fond par un glacier. C'est quelque part, là-bas, que devait être la maison d'Andrée.

Un gros navire blanc est à l'ancre et se profile sur le glacier; un autre, plus petit et noir, s'abrite plus près de la côte. Le petit, c'est évidemment le bateau qui a amené au Spitzberg l'expédition Wellman. Mais l'autre? On dirait un navire de guerre? C'est un hollandais. On peut déjà lire son nom: Friesland. Quelle rencontre inattendue! Que fait-il ici?

A peine avons-nous mouillé, nous avons la réponse. La reine Wilhelmine s'est émue de l'abandon où étaient laissées, depuis de bien longues années, les tombes des anciens baleiniers hollandais, qui avaient fondé dans ces parages, au XVIIe siècle, une grande station de pêche, Smerenburg. Elle a envoyé au Spitzberg le croiseur Friesland, vaisseau école des cadets, pour élever un monument aux vieux pionniers de la mère patrie, et rassembler leurs os dispersés par la neige, les ours blancs et les hommes. Le cérémonie funèbre aura lieu demain. Ce sont deux Français qui nous donnent ces détails: M. Colardeau, chef mécanicien, et M. Hervieu, aéronaute, attachés à l'expédition Wellman. Ils viennent d'apparaître sur le pont; ils ont été aussitôt entourés, enveloppés, interrogés et retenus prisonniers par les passagers de l'Ile-de-France. Ils ne s'en émeuvent pas; ils répondent aux questions qui partent de tous les points du cercle formé autour d'eux, et même d'en haut, car j'aperçois des chasseurs de rennes dans les échelles de corde et dans les embarcations.

—Oui, tout le monde est en bonne santé. Vous verrez la maison demain matin.

—Déjà bâtie?

—En quarante-huit heures. L'expédition est arrivée en deux escouades à l'île des Danois. La première escouade a débarqué le 22 juin.

—La baie était libre?

—A peine. Des glaces partout; un ours blanc en retard, qui, nous voyant, s'est sauvé pour rejoindre la banquise; sur la côte, un avant-toit de glace qu'il a fallu briser... A présent nous sommes à couvert, chez nous: nous avons dix mille kilos de provisions. Même aujourd'hui, nous avons mangé du pain blanc,—un régal!—il y a huit jours que nous nous en réjouissions. On travaille ferme, et tout le monde met la main à l'œuvre. Pas une chasse; pas de vacances: il faut se hâter.

—Et la banquise, toujours en retraite?

—Nous allons le savoir, cette nuit sans doute. Un petit bateau, affrété par un grand chasseur de phoques et d'ours, est justement en excursion dans le nord. Nous l'attendons.

La conversation se prolonge très avant dans la nuit très claire. Au moment où je regagne ma cabine, j'entends le bruit des coupes de champagne heurtées et levées en l'honneur des explorateurs.