V

LA VISITE

Mardi 24 juillet.—Le premier canot qui accoste la grève est, naturellement, tout plein de photographes. On débarque sur quelques planches de sapin qui forment une espèce d'appontement. Le major Hersey accueille, à leur arrivée dans l'île des Danois, les passagers de l'Ile-de-France. Il est chargé de faire les observations scientifiques à bord du futur dirigeable; il a été désigné par le gouvernement américain; il est chez lui et il le prouve. Remarquant un appareil volumineux entre les bras d'un photographe:

—Qu'est-ce que c'est? Un appareil pour la cinématographie?

—Oui, monsieur.

—Vous ne le monterez pas.

—Le Spitzberg n'est à personne!

—L'appontement est à nous: le territoire de la mission est à nous; vous n'y prendrez aucune vue panoramique.

—Ah! par exemple!

Le major fait mine de saisir l'appareil; le propriétaire défend son bien; des tiers s'interposent. Des mots vifs sont échangés. Un moment, on peut craindre que la paix du Spitzberg ne soit troublée pour une pellicule sensible. Mais le cinématographiste de l'Ile-de-France n'est pas un homme facile à étonner: il a voyagé en Amérique, naufragé quelquefois, pris des instantanés de batailles en Mandchourie, et suivi des chasses à l'ours en Sibérie, avec l'appareil enregistreur pour toute armée défensive. Dès qu'il a vu que son droit était sérieusement contesté par un membre de l'expédition Wellman, il a couru à la maison du chef. M. Wellman, comme un ministre, répond que la question est délicate: il y a des droits antérieurs; des conventions qui reconnaissent à certains éditeurs un véritable monopole photographique... Cependant, s'étant avancé sur le seuil de sa maison, et jugeant qu'une défense absolue serait discourtoise, quand cent cinquante nouveaux visiteurs sont en route, il décide:

—Photographiez la mer et le débarquement de vos compatriotes. Laissez de côté le territoire de la mission.

Ce menu incident, qui se passait, pourrait-on dire, sous l'œil du pôle, nous ramenait en pleine civilisation.

Nous descendons à terre. Le «territoire», qui a dû porter autrefois le front d'un glacier, est un triangle de pierrailles et de cailloux, coupé de quelques filets d'eau boueuse, qui borde la mer sur une assez petite étendue et dont la pointe la plus longue se relève et s'enfonce entre deux montagnes. Il est protégé contre les vents les plus dangereux; il est à l'abri des avalanches, ou à peu près. Un Anglais bien connu, Pike, l'habita d'abord, en haine des hommes. L'explorateur Andrée s'installa dans la maison de Pike, devenue vacante. M. Wellman n'a rien trouvé de mieux d'établir son camp sur cette plage célèbre, et nous visitons un chantier en pleine activité où des ouvriers norvégiens achèvent de construire des hangars, où des mécaniciens montent des machines, où se dressent un peu partout, aux endroits les plus secs, des piles de planches et de poutres, des tas de caisses de fer-blanc et de longues boîtes d'essence minérale.

Tout à fait à gauche, et formant l'aile extrême du camp, j'aperçois une tente en toile verte; qu'est-ce que c'est?

—La chambre et le salon du correspondant d'un journal berlinois, monsieur. Il passe l'été avec nous.

Nous sommes entourés d'ouvriers ou d'ingénieurs de la mission, qui nous renseignent obligeamment, soit en français, soit en anglais. A peu de distance, et toujours au bord de la mer, s'élève une vaste maison de planches, que prolonge un appentis. C'est la maison de Pike. Elle a eu de nombreux locataires, depuis l'original Anglais qui l'a bâtie: des trappeurs qui ont trouvé l'abri tout fait et l'ont habité un hiver, deux hivers, et qui reviendront quelque jour, car la région est excellente pour la chasse; l'expédition Andrée, qui avait simplement réparé l'immeuble; puis des ours blancs et des renards qui ne se gênent pas, dès que la saison devient trop rigoureuse et quand le phoque est plus difficile à chasser, pour enfoncer les fenêtres et visiter les appartements où persiste l'odeur de l'homme, des provisions et du cuir. Aujourd'hui ce sont les ouvriers norvégiens qui occupent la maison de Pike.

Dans quelques semaines sans doute, elle redeviendra la chose de tous, y compris les bêtes. Je continue ma promenade, et je passe au pied d'un échafaudage, quatre poutrelles reliées par des traverses auxquelles sont accrochés des quartiers de viande. C'est le garde-manger, en plein vent, de l'expédition.

—Vous le voyez, me dit mon guide, l'air du Spitzberg est admirablement pur. Ces morceaux de bœuf et de renne, nous les avons pendus ici il y a trente-deux jours, et rien ne s'est gâté. Ils se sont un peu racornis, mais il suffit d'enlever la tranche superficielle pour retrouver la viande fraîche. Nous n'avons pas de microbes au pôle, et pas de mouches. Regardez encore ce grand toit goudronné, en forme de carène et parallèle à la mer: c'est notre atelier, et tous nos instruments et outils y sont disposés en bel ordre. On travaille ferme, et la neige peut venir sans trop nous gêner.

A ce moment nous croisons M. Wellman. On me nomme à lui. Nous échangeons quelques propos de politesse banale; j'ai le temps, tout juste, de sentir se graver en moi ces premiers traits du portrait moral d'un homme, qui nous viennent avec son image. Cet Américain d'assez haute taille, aux yeux fortement ombragés, aux joues qui ont été creuses et qui ne sont qu'à demi pleines, aux moustaches tombantes, blondes et déjà pâlies, est un nerveux, un observateur et un réservé, habitué aux hommes plutôt qu'homme du monde, et qui se tient sur la brèche à force de volonté. Il y a chez lui beaucoup d'énergie, beaucoup d'émulation, beaucoup de confiance, un peu d'imagination, un peu de lassitude aussi, méprisée et domptée. Il s'éloigne. Je vois disparaître, au milieu des groupes, son complet gris foncé et sa casquette noire de yachtman.

Et je vais visiter sa maison d'explorateur polaire. C'est un chef-d'œuvre norvégien, bâti en sapin de Norvège, et d'après des plans classiques légèrement modifiés. La construction est carrée, posée sur des pieux, à trois pieds du sol, coiffée d'un toit à quatre pans égaux, et surmontée d'une lanterne vitrée. On entre, par un escalier extérieur, dans un couloir qui fait tout le tour du bâtiment et qui sert de grenier, en même temps que de protection pour la pièce centrale. De trois côtés, en effet, des caisses de farine et de légumes secs, des boîtes de conserves américaines, des jambons, sont entassés le long des cloisons, ou disposés sur des étagères. Le quatrième côté, aménagé avec recherche, ripoliné, agrémenté de faïences, comprend une cuisine, avec fourneau de fonte, batterie sommaire, vaisselle luisante, et une salle de bains. Au centre, garantie contre le froid par ce matelas de couloirs, par de doubles cloisons, par un double plancher, il y a la chambre-salon. Les couchettes, semblables à celles des bateaux, sont encastrées dans la muraille, à droite et à gauche, sur trois rangs. A la tête de l'une d'elles j'aperçois, attachée par des épingles, la photographie d'une jeune femme; ailleurs, celle d'un enfant.