VI

D'AJACCIO A SARTÈNE—LA POINTE DE SILEX—L'ARRIVÉE A BONIFACIO

La route d'Ajaccio à Sartène, après les vergers qui enveloppent la ville, est tout maquis et tout parfum. Elle n'atteint pas de grandes hauteurs. On franchit seulement, sans s'élever à plus de sept ou huit cents mètres, une suite de contreforts, orientés du nord-est au sud-ouest, et qui tombent dans la mer. La carte n'indique presque aucune forêt. Je crois qu'il existe des villages, et que nous en avons traversé un petit nombre. J'ai encore, dans la mémoire des yeux, et si nette que je la dessinerais, l'image d'une auberge borgne, au sommet d'un mamelon sans un arbre, sans un sentier apparent, et d'une jeune femme, debout sur le seuil, qui faisait de la main le geste d'un oiseau qui s'envole et qui plane: «Bon voyage! Comme vous allez vite! Êtes-vous drôle!» tandis que l'homme, assis près d'elle, son fusil posé en travers, sur les genoux, crachait à terre par deux fois, pour montrer son dédain. Je me souviens que nous avons croisé quelques charrettes étroites, chargées de châtaignes. Mon compagnon me promettait de me donner la recette du castagnaccio qui est une galette, et des fritelle, qui sont des beignets de farine de marrons. Le paysan nous laissait passer, sans interrompre sa méditation sombre, et mettait son orgueil à ne pas lever les paupières. Mais, le plus souvent, nous montions et descendions des pentes désertes. Je vous souhaite de voir ces vallées incultes, où les lignes du sol n'étant jamais rompues, ni par une maison, ni par un arbre, on connaît d'un regard tout le relief de la terre. C'est une harmonie qui étonne nos yeux déshabitués. Vallées infiniment précieuses, qui ont l'air de n'être à personne. La plus belle, je crois, est celle qu'on découvre du haut du col de Saint-Georges. Elle est profonde, elle est si vaste que les montagnes qui font cercle autour d'elle finissent par être bleues, mais sa couleur dominante, elle la tient du buis et de l'arbousier, feuilles qui se marient bien, feuilles d'un vert marin, qui ont un or secret que n'a jamais le laurier, et qui servent comme lui de raquette au soleil. Joie de regarder l'ample coupe où l'homme n'a rien bâti, rien taillé ni ruiné, joie de suivre jusqu'à l'horizon ces longs reflets en écharpes, et pareils à ceux des fourrures, et que ne vient pas briser, comme dans les forêts vues de haut, le moutonnement des cimes inégales? Le maquis est un souple vêtement... Ah! que font-ils? Je ne les avais pas aperçus d'abord. C'est la fumée qui les a trahis. Maintenant, c'est la flamme. Ils sont là, deux hommes, à la lisière d'un bosquet merveilleux d'arbousiers et d'yeuses, à cent mètres au-dessous de la route. L'un deux courbe les branches, les casse, les jette sur le brasier que l'autre attise avec un pieu. Déjà le feu a pris. Il s'oriente. Les grandes chenilles rouges courent sur le sol, grimpent au tronc des arbustes, saisissent la tête encore verte qui flambe d'un seul coup, et qui retombe en étincelles. Ce soir, combien d'hectares de maquis seront consumés? L'incendie ne va-t-il pas gagner toute la vallée? Qu'importe à ces bergers, s'ils détruisent le bien communal ou celui de leur voisin? Dans trois mois, quand la cendre aura pénétré la terre, les chèvres trouveront des brins d'herbe frais, entre les racines calcinées du maquis.


Nous arrivons à Olmetto, village qui fut réputé, jadis, pour ses bandits. Depuis que les bandits ont disparu, il passe simplement pour un chef-lieu où les passions politiques sont violentes, et les mœurs électorales sans aménité. Heureusement, on ne vote pas ce matin. Des groupes d'électeurs, debout sous les arbres, au bord de la route, méditent quelque trait du passé ou de l'histoire future. Les physionomies sont graves. Nous faisons arrêter la voiture. Les yeux luisants nous regardent tous, et quelques-uns, je suppose, voudraient bien, sur nos visages, lire nos noms, notre itinéraire, et savoir si la poussière de notre automobile appartient à un parti. Mon ami demande, en patois, s'il n'y aurait pas, dans le village, quelque perdreau: Olmeto ne manque pas de fins chasseurs. Aussitôt les yeux s'adoucissent; ils sourient, presque tous. Un bel homme, à barbiche blanche relevée en proue, ancien soldat du temps qu'on l'était tout entier, fait même deux pas vers nous, et parle. Il s'exprime bien, en habitué des cercles qui l'écoutent.

—Non, monsieur, des perdreaux, vous n'en trouverez pas. Et les merles noirs sont bien arrivés, mais nous ne les chassons pas encore. On les a vus dans la montagne, tout là-haut. Un beau passage, paraît-il! A quoi bon courir après eux? Aux premiers froids, ces jolis cœurs vont descendre d'un étage, puis de deux; ils vont descendre jusque dans les olivettes, et alors!...

Le vieux barbichon fit mine d'épauler. Le geste était rapide et sûr. Il mit de la gaieté dans le groupe qui s'approcha. Le moteur tournait à vide: nous causâmes de même, dix bonnes minutes, et j'eus le sentiment, quand nous partîmes, que nous aurions pu faire, à Olmeto, un séjour enchanté; trouver des compagnons pour la chasse aux merles; être admis à nous promener le soir, parmi les causeurs graves et passionnés qui regardent la mer.

Car la mer est toute proche. Oh! la jolie descente! Figurez-vous une pente très raide, orientée en plein midi, et dès le matin ensoleillée, une route en lacet, des oliviers qui poussent là magnifiques, et, entre leurs branches, tout en bas, la longue lumière bleue du golfe de Propriano. Plusieurs goélettes sont à l'ancre. Il n'y a pas une ride autour d'elles. Les feuilles font une broderie d'argent sur le ciel et sur l'eau. J'ai regret de la vitesse. Je voudrais être à cheval, m'arrêter à chaque tournant de la route, et me pénétrer de ce sourire fugitif de la Corse sauvage.

Dès qu'on a franchi la plage, le marais, la rue du petit port, toute cette joie diminue, la mer s'éloigne, la terre âpre et peu vêtue recommence à monter. Le paysage est tout à fait sévère quand on arrive en face de Sartène. La ville est haut perchée, aux deux tiers d'une montagne, et ses maisons de granit, carrées, serrées les unes contre les autres, rappellent les vieilles cités italiennes qui ne vivent point encore de l'étranger. Quelques vergers coupés de murs l'enveloppent en bas. Mais au-dessus d'elle, la croupe de la montagne n'a point de végétation. Ce sont des pentes régulières, mêlées de lande et de pierraille, où sèchent des lessives blanches, où se lèvent des tombeaux en forme de chapelles. Et tout l'immense paysage n'est que de montagnes pareilles, à double et triple rang, désertes semble-t-il, pauvres certainement, et qui donnent à Sartène une importance extrême, un air de ville féodale, dominatrice de campagnes peu sûres, où s'enfoncent des sentiers.


J'aurais voulu séjourner là, étudier cette région où se sont conservées les mœurs les plus anciennes, les caractères les plus rudes et probablement les plus chevaleresques de l'île. Que reste-t-il de ces strictes coutumes qui réglaient si sévèrement la durée des deuils, et écartaient les proches parents du mort, presque entièrement, de la société des vivants? Où sont les dernières pleureuses, et dans quelles bourgades des montagnes, là-bas, peut-on entendre le vocero qui rappelle les traditions les plus lointaines de la Grèce, ou la berceuse qu'improvise une mère: «O ma chère petite, ma Ninnina, quand vous naquîtes, nous vous portâmes au baptême. Le soleil fut le parrain et la lune la marraine. Les étoiles qui étaient au ciel avaient mis leurs colliers d'or...» Quelle est la vie, quel est le roman de ces hommes qui discutent là, sur la place Porta, devant le café des Amis, devant la vieille bâtisse où le mot «mairie» est peint sur le fond vert d'eau, et qui ne sont, en politique, de si grands passionnés, que parce qu'ils sont la passion même, en toute chose? S'il y avait un instrument pour mesurer la passion dans la voix comme il y en a pour peser l'alcool du vin, il frémirait en ce moment et s'affolerait, car un de ces causeurs municipaux, comme s'il s'éveillait d'un songe, vient de crier à son fils et d'un accent tragique, avec d'admirables modulations et trémolos: «Pier Angelo, cours chercher la mule, amène-la sur la place où j'ai encore des affaires à traiter! Va! Va!» Je pense au merveilleux intérêt qu'aurait le roman, difficile à composer, d'une famille de bergers dans la montagne de Sartène, et aux jolies études qu'un romancier pourrait écrire sur la vie de château en Corse. Nous avons fait quelques visites, le long de la route, avant-hier, hier, aujourd'hui. Les châteaux n'étaient que de grands logis, au-dessus des châtaigneraies. Ils n'avaient que de maigres jardins desséchés par le vent. Mais à quoi bon? Les vallons par douzaines, les lambeaux de forêts, les jachères, descendaient tout au tour et formaient le domaine immense de leurs yeux.

Il faut repartir. Je voudrais déjà revenir. Dans une rue, je suis présenté à un homme érudit et très fin, qui aime chacune des pierres de la Corse.

—Vous allez à Bonifacio? me dit-il. Ville étrange et étrangère. Vous serez en pays génois. Rien qu'à la traverser et à l'écouter vivre, on sent qu'elle était très civilisée, quand le reste de la Corse appartenait aux gardeurs de chèvres et de pourceaux. Là, point de vendetta, point de dispute violente, mais la prudence, l'astuce et le coup d'œil de côté. Ils travaillent plus que nous; ils sont plus riches. Mais je les aime moins que les gueux batailleurs et sombres de ma Sartène. Monsieur, je vous souhaite de voir la lumière du matin sur les murs de Bonifacio!

Nous redescendons les pentes des montagnes, et nous courons vers le sud. Mon compagnon de voyage me fait remarquer les plaques de fonte que l'administration des ponts et chaussées place au carrefour des routes. J'avais bien vu, même avant Olmeto, qu'elles étaient percées comme des écumoires, si bien que les noms, les flèches indicatrices, les chiffres, n'existaient plus qu'à l'état fragmentaire. Ici, elles sont réduites au minimum. La hampe est encore droite, au bord du chemin, mais elle ne porte plus qu'un petit filet de fonte, un petit triangle nu, pareil à une girouette. Quelquefois le poteau seul a survécu.

—Ce sont les cibles du pays. Qu'on remplace les plaques: dans un mois vous aurez l'écumoire, et dans deux le petit balai. La passion du tir est générale, et l'adresse est commune.

—Il y paraît.

—Même les femmes savent se servir d'une carabine.

—A preuve, monsieur, dit le chauffeur, qui se détourne et parle pour la première fois depuis Bastia, que la fille du boulanger de X..., l'autre jour, a tué un coq, à balle, au haut d'un mât de cocagne. Et il y avait bien cinquante mètres.


La route s'abaisse graduellement. Elle touche la mer, s'en écarte, revient vers elle, et, de ce côté, nous voyons de hautes roches, forées, sculptées, dont la plus belle, qui se nomme «Le Lion couronné de Roccapina», commande des criques désertes et des ponts inutiles. L'altitude diminue encore. Nous entrons dans la pointe triangulaire de l'île, que j'appelle la pointe de silex, parce qu'elle ressemble aux pierres éclatées des flèches primitives: mêmes nervures inégales, mêmes cuves peu profondes qui se succèdent, mêmes bords déchirés. Pas un arbre sur ce plateau incliné que dore le soleil couchant, pas une maison, pas une ruine, pas une ombre qui souligne un relief. Dans les creux, une herbe courte, et quelques touffes d'un arbuste nain, écrasé, couleur de poussière. Une fille à califourchon sur un cheval, les talons et les mollets nus, la tête couverte d'un mouchoir rose, trotte devant nous. Au passage, nous lui demandons: «Quelle distance, jusqu'à la ville?» Plutôt que de répondre, elle lance son cheval au galop à travers le désert de pierre. On n'aperçoit pas encore Bonifacio. Mais au sud, dans la clarté de la mer, cette longue dentelure mauve, c'est la Sardaigne. Je vois luire faiblement l'arête des falaises et la pente des montagnes. Le terrible détroit n'a pas une ride. De longues traînées lilas, d'autres qui sont d'argent, et qui se déplacent et qui se mêlent, disent seules que les courants font le travail commandé. Bientôt, du sommet d'un petit renflement, nous découvrons, à gauche, à l'extrémité des terres, trois sillons, trois mottes séparées par de profondes cassures, et sur lesquelles se profilent, en lumière plus ardente, des tours, des carrés de murs, et de larges rubans clairs, qui tombent comme des algues et qui doivent être des remparts. Le soleil décline. Nous allons à toute vitesse dans le désert. Un moment le chemin s'enfonce et tourne dans un ravin, plein d'ombre jusqu'au bord, plein d'air humide et d'oliviers géants que les tempêtes ne peuvent atteindre. Nous sortons des demi-ténèbres; nous avançons encore un peu, et tout à coup, nous sommes à l'extrémité d'un fjord d'eau très bleue. Une énorme falaise, toute jaune, se lève à droite, une autre à gauche, plus haute encore, et sur celle-ci, qui nous cache la mer, une ville forte, drapée d'anciennes murailles, et n'ayant plus, dans le soleil, que la crête de ses maisons blanches.