VII
LES QUATRE BEAUTÉS DE LA CORSE
La Corse est une île à laquelle on distribue des épithètes et des places. Ni les unes ni les autres ne peuvent la faire vivre. Et ce sont peut-être les places qui lui profitent le moins, car la provende divise les hommes, elle diminue leur fierté, elle les dissémine à travers le continent. Les non-pourvus, ceux qui n'ont pu être ni douaniers, ni gendarmes, ni buralistes, ni gardiens de prison, ceux encore qui n'ont rien demandé,—il y en a,—habitent quelques petites villes et beaucoup de petits villages. La campagne est à peu près inculte; la moisson ne compte pas: de quoi vivent-ils? C'est leur secret. Je les ai vus cueillir l'olive et la châtaigne; ils restent maigres; ils dépensent en politique un beau goût d'aventure, en querelles locales un courage ombrageux; ils n'aiment au fond que la Corse, que la très pauvre Corse.
Je veux les louer, au moins, pour leur amour. Il n'y a pas que la vie intense: il y a les belles îles. J'ai parcouru la Corse presque tout entière et en tous sens, et j'ai éprouvé vingt fois le sentiment que connaissent bien ceux qui ont voyagé; je me suis dit: «Si j'étais né ici ou là-bas, sur cette terre que je foule, comme je l'aimerais! Comme je la préférerais ardemment! Comme je voudrais y revenir!» J'y suis revenu, moi qui n'ai pas vu ses montagnes et sa mer avec des yeux d'enfant, à l'heure jeune où le paysage qu'on aperçoit de la porte, et celui qu'on découvre par la lucarne du toit, font partie de notre âme, et deviennent comme un frère et comme une sœur. Et j'ai cherché, depuis, la raison de cet attrait puissant, de ce pouvoir de regret qu'elle exerce sur nous. Les guides n'expliquent pas ces choses-là. Ils énumèrent les «curiosités» de l'île, ses défilés de Santa-Regina et de l'Inseca, ses rochers sculptés, ses monuments médiocres, et ils citent des pages admirables, qui furent écrites en l'honneur des calanques de Piana, roches de porphyre battues par la mer bleue. Je crois qu'un homme de goût aurait tort de négliger leurs indications. Il y a plaisir et quelquefois un plaisir vif à voir les singularités du monde. Mais la beauté de la Corse n'est pas dans ces raretés. Elle est faite d'éléments plus communs, elle est presque partout présente. Quand je rappelle à moi toutes ces images qui sont dans le souvenir, obéissantes, et qui accourent, les unes ayant un nom, les autres n'en ayant pas, mais toutes si joyeuses de revivre et si nettes de couleur, elles se rassemblent d'elles-mêmes, par groupes, et laissent voir leur parenté. La Corse est belle, d'une beauté noble et durable, par son maquis, par ses forêts et principalement par celles du centre et du sud, par les deux extrémités de la Tortue, le cap Corse et la pointe de Bonifacio, et par la qualité de la lumière où toute l'île est baignée.
Le maquis c'est la végétation naturelle de la terre inculte, son vêtement souple et parfumé. Napoléon, qu'il faut toujours citer quand on parle de la Corse, disait à Sainte-Hélène: «Tout y est meilleur. Il n'est pas jusqu'à l'odeur du sol même; elle m'eût suffi pour le deviner, les yeux fermés; je ne l'ai retrouvée nulle part.» La phrase exprime une vérité, comme tant d'autres phrases de poète. Rappelez-vous le parfum des buis et des romarins coupés, qui flotte autour du parvis des églises, le dimanche des Rameaux? Là-bas, il emplit les vallées, il se lève tout le jour, toute la nuit et toute l'année sur les pentes des montagnes. Quand il est jeune, c'est-à-dire d'une sève ou de deux, le maquis ressemble à la lande. Il a, comme elle, des clairières par milliers, et de l'herbe, et de l'air entre ses touffes. Le vieux maquis ne ressemble qu'à lui-même. Il est fait de deux éléments et de deux étages, d'arbustes faiseurs d'ombre et de fleurs protégées. La plupart des arbustes ne perdent pas leurs feuilles, et n'ont peur ni du vent, ni du chaud. Ils vivent enchevêtrés, serrés, luttant pour amener chacun, à la lumière, son balai, sa gerbe ou sa tête ronde. Ils se nomment: olivier sauvage, myrte, chêne vert, arbousier, lentisque, bruyère, genévrier, romarin et laurier. En dessous fleurissent, selon les saisons, la jacinthe et les campanules, la sauge, le thym, le cyclamen rose, la lavande, les orchidées, d'innombrables crucifères, qui mêlent le goût de leur miel au parfum résineux et constant des grands végétaux surchauffés. Là encore, les chèvres font quelques sentiers, en broutant à la file et se battant pour passer. Mais, lorsqu'elles n'ont pas, depuis un an ou deux, traversé les fourrés, ils sont d'une seule masse. Tout a des griffes dans le maquis. On peut s'y glisser en se courbant; mais s'en aller debout, la poitrine tendue, comme dans nos bois, faisant plier les branches, il n'y faut pas songer. Des montagnes entières sont vêtues de maquis; il couvrirait la moitié de l'île, et les forêts couvriraient l'autre, si les bergers incendiaires ne le détruisaient, pour que, de sa cendre, il naisse un peu d'herbe. Vu de haut, et par larges nappes, il est doux pour les yeux, plus égal que le taillis, presque autant qu'une moisson d'avoine ou de seigle, et sa verdure foncée, durable et nuancée, se plie jusqu'à l'horizon à tout caprice du sol. Sur les lisières, c'est, en tout temps, une folie de fleurs maîtresses de l'espace. Et quand on entre! Je suis entré plus d'une fois dans le maquis, pour surprendre son silence et sa vie. Il est dix heures du matin. La route en corniche, très haut au-dessus de la mer, tourne, et ses cailloux sont éclatants, comme l'écume que tordent en bas les courants. Le vent siffle aux pointes des épines et des roches. Il n'y a pas une maison en vue, pas un passant. Je grimpe sur la pente très raide, et difficilement, plié en deux, je passe entre deux arbousiers, puis au milieu d'une gerbe de laurier-tin: j'évite des chênes verts, écrasés contre la montagne et dont les racines retiennent vingt pierres d'éboulis, et quand j'ai fait une trentaine de mètres en rampant, je découvre une caverne verte, un tout petit pré incliné, de quoi s'étendre, au-dessus duquel les branches se rejoignent. C'est un enchantement. Une fraîcheur coule sous la voûte du maquis; une brume fine gonfle les mousses et mouille les racines des arbustes, dont toutes les pointes sont chaudes de soleil; il ne tombe sur l'herbe que de menues étoiles de jour; le silence est prodigieux; je n'entends ni la mer, ni le vent, et les hommes sont loin. Aucun repos n'est comparable à celui-là. On est dans la vague d'encens que le vent n'a pas encore touchée et qu'on respire le premier. Les insectes ne chantent pas. J'aperçois un merle noir qui, de perchoir en perchoir, le cou tendu, coule dans l'épaisseur du maquis. Je reste jusqu'à ce que tout mon sang ait bu cette fraîcheur et ce calme. Et je pense qu'au dehors, à deux mètres au-dessus de moi, c'est la lumière ardente, la vie, ce peu de bruit que le vent charrie toujours, même dans les solitudes, une de ces matinées limpides que les bergers de Corse, parfois, appellent d'un si beau nom qui eût ravi Racine: una mattinata latina.
Quelle que soit la saison, allez voir le maquis; celui qui aura rêvé une heure dans le maquis aimera la Corse à tout jamais: allez voir aussi la forêt. Elle est plantée sur un sol de montagnes sans paliers, tout en pentes longues ou brèves, où les belles coupoles elles-mêmes sont rares, et les arêtes innombrables. Presque tous les arbres de la France continentale y ont leurs cantonnements: le hêtre avec ses éventails si promptement dorés, le chêne, l'orme, le frêne, le châtaignier, hélas! qu'on abat et qu'on distille: mais la Corse a, de plus, le pin Laricio, qui est presque son bien propre, un pin très élancé, non pas engoncé dans ses feuilles, comme plusieurs autres de la famille, mais ajouré, décidé, couronné d'un bouquet d'aiguilles et fin chanteur dans le vent. Je ne connais pas d'ombre plus lumineuse que la sienne. Il laisse tomber ses basses branches assez jeune, et, meilleur que les hommes, il est alors tout en cime. Je vous assure que ce n'est pas du temps perdu, la visite que l'on fait aux futaies de pin Laricio.
D'ordinaire, on ne parcourt guère que les forêts de Vizzavona et de Cervello, entretenues comme un parc, et que l'on gagne aisément d'Ajaccio, en quelques heures de chemin de fer. Je préfère les forêts plus méridionales, le massif immense et tout à fait sauvage qui commence à la mer orientale, près de Solenzara, monte au col de Bavella, couvre bientôt de sa marée verte toutes les vallées, toutes les cimes, souvent à de grandes altitudes, et se déverse en larges fleuves, sur les pentes ardentes, en vue de la Sardaigne. Ah! la belle lumière, dont les ravins sont chauds jusqu'au fond! La belle fuite de feuillages qui se fondent, qui ne sont plus que des formes larges, et qui prennent le mouvement et le reflet de la mer! Les belles escalades de roches grises par les laricios ébranchés, éclatés, mais vainqueurs, et qui plantent leur panache sur les dernières cimes! Paysages sans maisons, sans culture, sans oiseaux même. A peine, le matin ou le soir, quelques ramiers éperdus, venant de France, gagnant l'Afrique, et cherchant l'arbre très sûr, pour la halte. Cependant, en octobre, j'ai rencontré là des émigrants qui avaient passé la saison chaude dans les montagnes, et qui descendaient vers la côte. La carriole ou la charrette était chargée à rompre de meubles, de matelas, de sacs de provisions, de cages à poules faisant pyramide au-dessus de l'essieu; en arrière la femme était assise avec les enfants, tous les petits pieds ballants, et sur le brancard, à l'avant, l'homme tenait les guides. Ils descendaient par la route étroite, bordée d'un ravin à gauche et d'un talus à droite, où nous montions à l'allure souple et silencieuse d'une automobile, c'est-à-dire d'un monstre à peu près inconnu dans ces régions. Et tout à coup, à cent mètres entre les troncs d'arbres, à beaucoup moins quelquefois, nous nous apercevions les uns les autres. Alors l'homme sautait à terre, courait à la tête du cheval qu'il arrêtait brutalement, et se précipitait vers nous, brandissant un fusil et criant: «N'avancez pas! N'avancez pas!» Déjà nous étions immobiles, freinés. Mais en même temps que le mari, la femme, prise de la même terreur, avait sauté de la voiture; elle empoignait deux, trois, quatre enfants, qu'elle lançait au hasard, stupéfaits et hurlants, sur le talus; elle commençait même à décharger les objets les plus précieux; elle excitait l'homme au fusil qui levait le bras encore plus haut: «Défends-nous, Antonio! Ils vont nous écraser! Marche contre eux! Défends-nous!» Heureusement le propriétaire de l'automobile, Corse authentique et bien élevé, parlementait; il expliquait, dans un patois adouci, que nous passerions sans toucher la roue; qu'il n'y aurait aucun dommage; que nous ne ferions même ni bruit ni fumée. Les visages, aux deux bouts de la charrette, restaient tendus et terribles. Avec lenteur nous nous remettions en marche, et, quand le cap avait été doublé, nous faisions encore une pause pour achever la palabre: «Vous voyez, ces machines sont comme les gros chiens, pas méchantes du tout. Rassurez-vous... Tenez, la petite fille rit déjà!» Souvent, nous n'obtenions rien. D'autres fois, la figure de l'homme s'éclairait d'un sourire, l'œil noir luisait, nous échangions des mots de vieille courtoisie: «Buona sera! Buon viaggio!»
L'instant d'après, nous étions dans le désert, au plus haut du col, plus haut que les plus hauts arbres de la pente. A nos pieds, les vallées s'approfondissaient par étages, sans une route et sans une coupure, dans la parfaite lumière; elles fuyaient, se divisaient contre l'éperon d'autres montagnes boisées, et se relevaient dans le bleu des lointains, sans perdre, même un peu, la finesse de leurs lignes.
Si vous allez un jour jusqu'à ces forêts, continuez votre voyage vers le sud, descendez à travers les pierres chaudes, les herbes jaunes, les chênes lièges tondus jusqu'au sang, et ne vous lassez pas de la longueur du désert qui vient ensuite: Bonifacio est au bout. Les villes dont on se souvient ne sont pas rares en Corse: celui qui a vu Ajaccio et son golfe, a vu une tache blanche dans l'un des plus beaux miroirs à montagnes qu'il y ait par le monde; celui qui a vu Bastia a vu une jolie fille du Midi, coquette, qui monte de la marina avec une corbeille de fruits sur la tête; celui qui a vu Sartène a vu, presque vivant, le Moyen âge italien; celui qui a vu Cargèse, dans sa couronne d'oliviers et de figuiers épineux, a mis le pied sur le sol de la Grèce; mais celui qui a vu Bonifacio a vu une merveille. Quand j'aurai dit que la ville est bâtie sur un plateau calcaire, sur une presqu'île étroite, à pic, parallèle à la côte, et que la mer, qui la contourne, forme derrière elle un port naturel, invisible du large, long et profond comme un petit fjord, je n'aurai pas expliqué l'émotion qu'elle excite. Bonifacio n'a pas un arbre. Il y a de vieilles murailles, draperies inégales, qui pendent au-dessus du port, s'attachent à la falaise d'orient, se relient à la falaise d'occident; il y a de hautes maisons agglutinées, d'où s'échappent plusieurs moulins en ruine, une tour ajourée et un clocher qui ne l'est pas. Tout cela fait une ville pittoresque et déjà souhaitable. Mais la beauté lui vient d'un double voisinage, du reflet où elle vit, entre un désert de pierre qui la précède, l'enveloppe, la crible de rayons, et le détroit d'entre Corse et Sardaigne, qu'elle domine et qui l'assaille aussi de sa lumière. Cette vieille cité génoise est encore une citadelle commandante, le seul asile, parmi les dangers de la terre et de la mer. Son paysage l'exalte. Du côté de la terre, vingt kilomètres de rocailles qui s'abaissent lentement vers elle, des étendues ravagées par la malaria et où l'herbe, avant la fin du printemps, se dessèche et prend la nuance de la roche qui la tue; de l'autre côté, la mer, non pas libre, mais contrainte entre deux îles énormes et plusieurs petites, la mer inquiétante même au calme, divisée en courants dont on voit les sillages parallèles, pâles sur les eaux violettes. Par elle comme par le désert pierreux, l'atmosphère de Bonifacio est saturée de lumière. La tour des Templiers, les façades de bien des maisons, sont devenues, comme dans les contes de fées, couleur du soleil. Et tout au loin, les montagnes de Sardaigne s'en vont, en si larges festons, se perdre dans la brume! Je les ai vues, le matin, d'un mauve infiniment léger, et j'ai vu leurs arêtes, le soir, éclatantes comme des glaïeuls rouges.
Presque tout vient ainsi de la mer à Bonifacio: sa couleur, sa nourriture, son peuple et sa légende. C'est un pays où il faudrait s'arrêter un peu et écouter. Je suis sûr que, dans la mémoire des anciens, il y a plusieurs histoires comme celle-ci que j'ai entendu conter. Une grande princesse revenait de Terre-Sainte. Comme elle traversait le détroit, son navire fut pris dans une tempête si terrible que tout le monde se crut perdu: les passagers, l'équipage, même le capitaine. Dans cette extrémité, elle fit vœu, si elle était sauvée, de donner, à la ville où elle aborderait, le fragment de la vraie Croix qu'elle apportait de Jérusalem. Elle aborda à Bonifacio. Les Bonifaciens se réjouirent de posséder une relique aussi vénérable que celle que la princesse leur donna; ils l'enchâssèrent dans l'or et dans l'argent, et l'honorèrent de leur mieux. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Les pirates de Barbarie, qui venaient si souvent ravager les côtes de la Corse, s'emparèrent de la ville par surprise, et coururent droit au trésor de la cathédrale. Puis, quand ils se retirèrent avec leur butin, vers le golfe de Santa-Manza où étaient restés leurs vaisseaux, ils jetèrent le bois de la vraie Croix dans la fontaine de Saint-Jean, et gardèrent seulement l'or et les pierreries du reliquaire. La fontaine de Saint-Jean est sur le bord du chemin. Le premier habitant qui se hasarda dehors, après le départ des bandits, s'en alla justement de ce côté, monté sur son âne, selon l'usage. La chaleur était grande. Arrivé près de la fontaine, il pensa que la bête avait soif, et tira sur la bride. L'âne tourna bien, fit quelques pas, mais, au milieu de la route il s'arrêta, puis se mit à genoux. Le bonhomme donna de la voix, du talon, de la houssine. «C'est singulier! songea-t-il enfin, si j'allais voir?» Il s'avança, pencha la tête, et aperçut un fragment de bois qu'il reconnut. Aussitôt il retourna pour avertir ses amis du prodige. Et l'on vit tous les habitants sortir de la forteresse, descendre les escaliers pavés, en grande hâte, chacun sur le dos de son âne, et trottiner vers la fontaine de Saint-Jean. Mais quand ils furent rendus à quelque distance, les bêtes refusèrent d'avancer, comme avait fait la première, et, témoignant la même crainte, elles se mirent à genoux, sur la route et dans les champs, par quoi l'on comprit que la relique était là, et qu'elle était bien celle que les pirates de Barbarie avaient enlevée.
Je vous souhaite encore de faire le tour du cap Corse. Il y faut deux jours de voiture. J'en mettrais quatre si j'avais à recommencer la promenade. Ce chaînon de montagne qui s'avance à plus de quarante kilomètres dans la mer, ressemble assez à un navire échoué, qui aurait, du côté de l'ouest, toute sa coque dehors, tandis que, de l'autre côté le pont toucherait l'eau. Toute la falaise occidentale est à pic et très élevée. Cela se termine au nord par un bouquet de vallées divergentes, écrasées, taillées dans le même bloc de rocher, terriblement sauvages et nues, qui regardent la France. Le cap est un royaume dans la grande île. Presque tous ses villages appartiennent au soleil et au vent, et les bois n'y poussent guère, si ce n'est dans les cuves profondes, pleines alors d'oliviers et de maquis, comme celle de l'admirable Rogliano. Il a des routes en corniche, tracées à quatre cents mètres au-dessus de la Méditerranée, et il a des marines minuscules, où les goémons s'accrochent et pendent aux murailles des maisons; il cultive les meilleurs cédrats du monde et quelques vignes qui donnent un vin brûlé; il devrait être la plus pauvre partie de la Corse, et il en est la plus riche, car les Capcorsiens, depuis des siècles, font le voyage de l'Amérique du sud. Ils sont marins, colons, marchands; ils amassent une fortune, quelquefois, des millions, et souvent ils reviennent au pays, bâtissent une villa près de Rogliano, de Pino, de Morsiglia, et font élever un tombeau somptueux, pour leurs parents et pour eux-mêmes, à l'entrée des villages. Les chapelles de marbre sont nombreuses au bord des routes.
En vérité, celui qui traverserait le Cap, d'un versant à l'autre, celui qui vivrait plusieurs semaines parmi les pêcheurs et les «Américains» de là-bas, connaîtrait de belles histoires. Il garderait, dans la mémoire de ses yeux, des images précieuses. Je revois les vallées qui terminent le Cap vers le sud. Elles montent par étages, de Saint-Florent au col de Teghime. Aucun paysage de Sicile n'est digne de plus d'amour. Elles montent; ce sont des cultures sans haies ni sentiers, des prairies, des jachères, un sol noir d'où s'élève un peu de brume toujours, puis de très vieux oliviers, clairsemés, autour desquels, depuis des siècles, la lumière, le vent, les hommes ont voyagé, troncs éclatés, branches aux coudes imprévus, mais verdure transparente à travers laquelle on aperçoit une maison, des chèvres, un berger: et bientôt toute la mer où il n'y a point de voiles.