VII
LE SECRET
Gilles, de retour à sa cabane, n'eut point de cesse qu'il n'eût raconté à sa femme les moindres détails de son voyage à la ville et du contenu des deux lettres.
Il eut une double occasion de s'en repentir: d'abord la mère Gilles se refusa absolument à rien entendre, ensuite elle poursuivit son mari de quolibets dans la mesure même où il se montrait crédule; et il n'y avait de moment, que ce fût le jour ou bien la nuit, où elle ne trouvât le moyen de se gausser de la sottise du bonhomme.
Et, comme elle ne prenait rien au sérieux de tout ce qu'il avait dit, vous pensez si elle se priva, devant les amis du dimanche, de narrer les lubies de son époux et les prétendues rencontres singulières qu'il faisait à la ville, sinon avec le fils du conseiller Périnelle, car elle avait peur des personnages puissants, du moins avec le moine défroqué!
Les bûcherons et leur famille se trouvèrent divisés en deux clans. Dans le premier: ceux qui prenaient le parti de rire, lesquels laissèrent toutes ces affaires à l'état de plaisanteries. Dans le second: les quinteux, qui avaient pour la plupart une oreille plus basse que l'autre, lesquels commencèrent par ne dire mot, puis amenèrent, le dimanche suivant, certain parent à eux, qui était tonsuré, et à qui l'on fit lire les lettres fameuses arrivées d'un pays fabuleux, et tombées entre la miche de pain et le fromage.
Il n'en fallut pas plus pour que le pays fût en émoi. Les langues allèrent leur train par la forêt et les villages, et, en peu de jours, les faits tels que nous les avons rapportés, étaient devenus les suivants:
Gilles et sa femme avaient, primo, vendu leur âme au diable; secundo, livré leurs deux filles à une troupe de malandrins, faux monnayeurs, que le misérable allait retrouver à la nuit dans les fossés de la ville. Moyennant quoi, tout en simulant qu'ils habitaient un toit de chaume, les époux Gilles avaient fait élever deux pavillons opulents où se célébrait le Sabbat et où pullulaient des animaux féroces destinés à dévorer tous les petits enfants du pays.
—Enfin! lui jeta un jour quelqu'un, tu t'enrichis et nous ne le faisons pas: est-ce un fait, cela, oui ou non?
C'était un fait; et c'était même le motif de toute l'accusation.
Mais Gilles, descendant alors au fond de lui-même, se souvenait que, depuis de longues années, il y avait dans son coffre, à chaque fois qu'il y regardait, un petit excédent de recettes, et qu'il avait très vite tenu cet avantage pour légitime et dû à sa personne. Et il lui était arrivé, depuis lors, tant de choses merveilleuses, que celle-là lui avait paru la plus ordinaire. Était-elle le résultat d'un pacte? Ce pacte, est-ce qu'il l'aurait conclu en dormant? ou bien un jour qu'il était ivre?
De sorte qu'il était d'autant plus malheureux qu'il se demandait s'il n'était pas coupable.
Les amis du dimanche s'écartèrent de la hutte. Mais on voyait certains d'entre eux rôder dans le voisinage, l'œil aux aguets, comme s'ils allaient découvrir quelque monstrueux prodige autour de la demeure du bûcheron, et, par exemple, l'entrée du diable, cornu et couleur de braise, se faufilant à leur place pour manger les rôties et le pain perdu.
Ce qu'ils virent arriver et pénétrer dans la hutte, un beau dimanche, à la place du diable, ce furent quatre membres du clergé séculier, suivis de jeunes clercs portant l'eau bénite et de plusieurs gens de robe et d'épée.
La cabane fut aspergée et les bûcherons interrogés; on visita coins et recoins; on fractura un coffre empli de pièces d'or; elles étaient pures, de poids juste et à l'effigie du Roi, mais d'une quantité propre à rendre, par elle seule, suspect un tâcheron à la journée; on trouva aussi les lettres que le père imprudent conservait sur son cœur; et lecture en fut donnée à haute voix. Par là se trouvèrent redressées certaines des calomnies répandues sur le compte de Gilles; mais quand il dit, naïvement, la manière dont ces lettres lui étaient parvenues, on l'appréhenda au col.
Et, ainsi maintenu par la poigne vigoureuse des hommes d'armes, Gilles fut sommé de conduire la compagnie aux trop fameux pavillons.
On en prit le chemin. Le père et la mère Gilles versaient des larmes en commun, mais s'accusaient mutuellement du malheur arrivé.
Ils marchèrent durant un temps qui leur parut long, sans rencontrer ni pavillons, ni grilles, ni même une pierre décelant qu'une construction se fût élevée là. Gilles dit:
—Je ne me trompe pas: voici le soleil; il est quatre heures de relevée; nous sommes bien dans la direction… à moins que j'aie la berlue.
—Tu ne te trompes pas, lui fut-il répondu, mais tu nous trompes; et il faut nous montrer ces pavillons…
—Voici la clairière, dit Gilles: celui de gauche est ici, celui de droite est là…
—Gauche ou droite, lui fut-il dit, le certain est qu'il n'y a rien.
Gilles, se croyant fou, demanda à retourner à la cabane et à revenir sur ses pas.
On consentit à le ramener, toujours maintenu, à la cabane; et il revint en comptant ses pas, les yeux bandés; il s'arrêta exactement au même endroit.
Alors on lui dit qu'il était un imposteur et qu'il se moquait des autorités ecclésiastiques, civiles et militaires. Il persista à soutenir que les pavillons s'élevaient là, encore, la veille au soir, même qu'il avait vu l'herbe envahir les cours, la mousse y couvrir les toitures, des arbustes pousser dans la muraille déchaussée, et qu'il avait dû abattre de la main les toiles d'araignée tissées entre les barreaux, où le chat lui-même ne passait plus.
Et, comme il persistait en son dire, bien qu'il fût patent aux yeux de tous, et même aux siens, que la clairière était nue, sans pierrailles, et même hérissée d'une jolie bruyère rose, Gilles reçut l'ordre, ainsi que sa femme, de suivre l'escorte jusqu'à la ville.
Au moment où l'on allait lui lier les mains, il demanda à ramasser, sur le sol herbeux, un objet brillant qu'il apercevait. C'était un médaillon de taille à être logé au creux de la main et reproduisant en miniature le grand portrait vu dans le salon de musique, le jour mémorable de la visite.
A peine le cortège s'était-il ébranlé, que les bûcherons voisins approchèrent de la hutte abandonnée; ils y firent main basse sur tous objets et notamment sur le trésor enfermé dans le coffre: et, le lieu étant vidé, l'un d'eux mit le feu à la toiture. Il croyait bien agir.
Et, s'étant éloignés, ils regardèrent flamber la cabane de Gilles le bûcheron.
Mais ils virent aussi surgir alors d'on ne sait quel lieu et l'on eût dit que c'était des cendres, le chat du logis, Minou, qui se mit à s'élancer dans les airs, le dos arqué, la queue ramassée sous le ventre, à retomber sur ses quatre pattes, à rebondir comme un ballon, à grimper aux troncs des arbres voisins en les écorchant de ses griffes, puis à se laisser choir par culbutes vertigineuses, son corps écartelé tout à coup et semblant fixé par quatre épingles comme une chauve-souris, puis, touchant le sol, pour se livrer, sur les débris calcinés de la demeure, à une danse sauvage et terrifiante, et qui n'avait d'égale en horreur que les haltes soudaines de l'animal au gros dos, aux prunelles jaunes, étincelant dans la nuit qui tombe.
Tous s'enfuirent, assurés que si l'on avait délivré la forêt d'un couple pernicieux, le diable, lui, du moins, demeurait sain et sauf.