VIII
LE CACHOT. LA FÉE. NOUVELLES DU PAYS DES MERVEILLES. MARCHE FUNÈBRE.
A l'aspect des couloirs qu'on lui fit parcourir, Gilles reconnut qu'on le dirigeait dans la partie du Châtelet où il avait été admis à visiter le Frère Ildebert; et en effet, c'était celle qui était affectée au Saint-Office, juridiction dont il relevait, lui ainsi que sa femme, du chef de l'accusation de sorcellerie.
On ne les sépara ni ne les fouilla, ni ne les mensura, bien entendu, car tous les progrès dont nous jouissons n'étaient pas accomplis, mais on les jeta dans un cachot obscur où il leur sembla dès l'abord que d'autres prisonniers comme eux se trouvaient.
Gilles alla aussitôt à la fenêtre qui était élevée et grillagée; il se hissa sur le ballot de hardes qu'il avait apporté avec lui et reconnut parfaitement la cour sordide où il avait tenu conversation, non pas longtemps auparavant, avec l'ancien moine. Il en conclut qu'Ildebert ne devait pas être logé loin d'ici.
—C'est bien l'endroit où séjourna Frère Ildebert, dit une femme qui gisait en un coin du réduit. Mais vous ne le verrez plus: il est retourné dans son couvent…
Gilles fut émerveillé que quelqu'un eût surpris ainsi sa pensée, car il n'avait point parlé de Frère Ildebert.
—Qui êtes-vous? demanda-t-il.
Et il discerna une femme excessivement vieille qui lui dit qu'elle était comme lui prisonnière, par la faute de posséder le don de seconde vue. Elle voyait, disait-elle, ce qui se passait au loin comme dans le voisinage, et était à même de prédire ce qui se passerait demain.
—En ce cas, dit Gilles, je ne suis pas fâché de vous rencontrer, car je voudrais savoir ce qu'il advient pour l'heure de mes deux filles bessonnes, et si je serai demain brûlé vif avec ma bourgeoise, malgré le fils de monsieur le conseiller Périnelle que j'ai l'honneur de connaître et qui doit avoir le bras long…
—Pour ce qui est du fils de monsieur le conseiller Périnelle, dit la vieille, il ne serait pas prudent de fonder sur lui grand espoir, car il a été incapable de faire élargir le Frère Ildebert, étant lui-même un peu suspect de s'adonner à la magie.
—Ah! dit Gilles, et comment le Frère Ildebert est-il sorti de prison?
—Grâce à l'idée qu'a eue son supérieur, de venir le réclamer.
—Mais comment son supérieur a-t-il pu concevoir une telle idée, le Frère ayant été chassé de son couvent pour s'être adonné à des commerces diaboliques?
—Oh! c'est bien simple, dit la vieille; une maladie s'était déclarée sur les vignes du couvent, les celliers étaient vides. Le supérieur s'est souvenu que le Frère Ildebert connaissait des secrets.
—Et alors?
—Frère Ildebert a remis les vignes en état de prospérité et il a rempli les celliers. On lui a permis de réendosser sa robe, de dire la messe, comme il en avait le désir, et, depuis lors, on ferme les yeux sur ses petites pratiques.
—C'est un homme qui eût inventé la poudre! dit Gilles.
—Il y a bien d'autres choses à inventer, dit la vieille.
A ce moment, Gilles, commençant de se faire à la pénombre, distingua les traits de la vieille. Ils ne lui étaient pas tout à fait inconnus.
—Où donc est-ce que je vous ai vue? lui demanda-t-il.
—Le monde est petit, se contenta-t-elle de répondre.
—Et mes filles? reprit Gilles.
—Ah! vos filles?… Eh bien! tenez, je les vois.
—Vous les voyez!
—Vous les voyez? dit la mère Gilles, incrédule, mais qui ne pouvait contenir son besoin de croire. Mais voilà qu'à présent elle avait peur de ce qu'elle pourrait entendre, et elle fit signe à la vieille de se taire.
Gilles s'assit tristement dans une encoignure du cachot et pensa à ses filles voyageuses; puis il tira de son gousset le médaillon qu'il avait ramassé à l'endroit même où s'était élevé un des pavillons. Et, profitant d'un restant de lumière, il dit à sa femme:
—Ça ne te rappelle rien, à toi?
Elle haussa les épaules, voulant signifier que tout le monde perdait la tête.
Gilles regardait néanmoins le médaillon et ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était singulier que ce seul objet, reste des pavillons disparus, lui fût tombé entre les mains.
Il le regarda si attentivement que, la nuit suivante, il le revit en songe, mais déformé par l'imagination capricieuse du sommeil et agrandi, notamment, outre mesure.
La femme jeune et admirable qui y était représentée, non seulement avait atteint les proportions de l'objet que ce médaillon rappelait à Gilles,—et qui n'était autre que le portrait aperçu un jour dans la grande pièce des Pavillons,—mais adoptait, cette fois, toutes les apparences de la vie. C'était une femme chaude, animée, et belle, telle que le bûcheron n'en avait jamais vu—sauf une fois, le matin du baptême de ses filles, et pendant un temps beaucoup trop court;—elle était vêtue d'une tunique, non de drap d'or, mais de lin fort léger qui décelait les formes d'une déesse; ses cheveux étaient trop beaux pour être décrits; son visage eût été aimable s'il n'eût paru supérieur à celui de tous les mortels; et lorsqu'elle parlait, son sourire découvrait des dents bien rangées et éclatantes de pureté.
Cette femme merveilleuse parla, et elle dit à Gilles des choses qui lui parurent superbes, mais auxquelles il ne comprit absolument rien:
—Invisibles, parmi la foule des humains, dit-elle, il est des êtres que traverse la divine lumière et qui voltigent mieux que l'oiseau, le papillon ou la luciole des soirs d'été, sans être incommodés de ces deux pesants fardeaux que vous nommez l'espace et le temps.
Nous sommes les génies, ô bûcheron! Nous buvons la rosée du matin; nous nous baignons dans les sources de la forêt; nous nous plaisons au cœur des arbres que tu soignes ou que tu abats, car rien n'égale en volupté la senteur des bois et des feuillages; nous dansons la nuit sur les bruyères que la plante de nos pieds n'a même pas foulées le matin; et nous adorons la lune, notre sœur pâle, qui aime à se mirer dans l'eau immobile des étangs.
Les plus parfaites d'entre nous ignorent ce qui vous fait du bien, à vous, et ce qui vous fait du mal, car cela—si vous saviez!—a si peu d'importance! C'est pourquoi certaines d'entre nous vous maltraitent comme vous maltraitez vous-mêmes les insectes. Mais d'autres, qui ont gardé quelque attache à la terre, éprouvent le besoin de vous avertir que telle chose vous sera bonne et telle autre néfaste; elles pleurent encore de vos maux et se réjouissent de vos plaisirs. Cela nous semble, à nous, un peu risible, et nous fait songer à des scènes de la comédie, au temps où les hommes avaient l'esprit fin.
Il n'est qu'une seule chose dans le monde, ô bûcheron! c'est l'âme, dont nous ne savons seulement pas si elle a été créée par un dieu ou si elle est Dieu lui-même. Mais le certain, c'est qu'elle se meut comme une balle de sureau qu'un enfant lance avec sa sarbacane et qui semble s'élever à tout jamais dans l'azur profond… Le curieux est qu'elle revient!… Oui, ami, tu t'en moques, mais elle revient à son point de départ. Rien ne s'arrête; mais rien ne dépasse une altitude, entre nous, bien pauvre…
Les naïfs prennent ce mouvement pour un progrès dont ils tirent vanité; et les pires maux sont engendrés par les ingénus qui croient que demain sera meilleur que n'est aujourd'hui et que ne fut hier. Si vous ne vous faisiez pas cette illusion, d'ailleurs, à quoi vous occuperiez-vous, ô misérables? Les hommes ont en eux une frénésie d'air qu'ils ne savent comment employer, et, s'apercevant que tout se déplace, ils ont imaginé de s'enorgueillir de ce mouvement qu'ils rendent néfaste en se bousculant pour y prendre mieux part. Pour leur bonheur, ah! qu'ils feraient mieux de demeurer en repos! Et encore une fois, je te le dis: cela nous est tellement égal! Et tout, d'ailleurs, est indifférent, hormis l'existence du génie qui découvre et comprend…
Ceux qui jugent que tout est bien, ont encore raison sur ceux qui pèsent minutieusement le pour et le contre, puisqu'ils ne froncent jamais le sourcil, sourient sans cesse, et finalement atteignent le même but, que ce soit aujourd'hui, que ce soit demain.
Avec toi, mon bonhomme, je me suis divertie et j'ai joui de ton ambition saugrenue; mais j'en aurai bientôt assez. Tiens, bûcheron, je m'en retourne pour me dissoudre parmi les humidités de l'aurore. Si, par la chaleur de midi, tu me rencontres à l'ombre de tes bois, j'en serai la fraîcheur au goût âpre, le bruit de perles des fontaines, ou le rayon qui caresse les pointes fleuries des bruyères. Alors, ne me sache point gré, ni ne m'aie de rancune de quoi que ce soit, car je suis le Génie ou la Fée qui se moque de toi comme la Nature elle-même, et contre qui tu ne peux rien.»
Ayant tenu ce discours, l'être radieux, qui rappelait le portrait du médaillon, disparut. Et quoique cette figure de femme fût médiocrement bienveillante, le bûcheron, en son rêve, tendit les mains vers elle avec regret, parce qu'elle était belle. Et il eût souffert mille maux pour la revoir et lui entendre encore dire des paroles, fût-ce les plus amères et les plus détestables.
Lorsqu'il s'éveilla, le matin, il vit près de lui sa femme et, non loin, la centenaire ainsi que plusieurs gens de mauvaise mine.
Alors il fut pris d'une grande tristesse, car il pensait au songe de la nuit; et il se mit à contempler le médaillon qui était pareil, en petit, à ce qu'il avait eu le plaisir d'admirer.
Il y a dans le beau, comme dans le vrai et dans le bien, quelque principe subtil qui nous contraint à l'aimer alors même qu'il nous tue.
Gilles en oubliait tout: et de s'informer s'il y avait chance qu'il sortît de prison, et de demander à la vieille à double vue de lui parler des bessonnes.
Ce fut la mère qui, n'y tenant plus, interrogea la première.
—Votre blondine, dit la vieille, est dans une belle salle de palais, car vos filles habitent chez un prince, et un jeune homme est à ses pieds…
—Un jeune homme! s'écria Gilles, mais je n'aime pas tant cela! Ma fille n'est pas née pour épouser un freluquet. Et que fait donc sa gouvernante?
—Sa gouvernante a dit que c'était parfait, que le jeune homme était excessivement bien élevé, et elle a été prendre l'air sous prétexte que la température est exquise…
—Je lui tirerai les oreilles et je donnerai sa perruque jaune à manger aux lapins.
La vieille continuait:
—Les instruments de musique font entendre des mélodies troublantes; des jeunes filles dansent harmonieusement; on sert dans des plateaux d'or les fruits du pays, et des liqueurs vermeilles dans des aiguières… Je vois des colonnes de porphyre, des esclaves sans nombre, des brûle-parfums, des corps frottés d'huile, des vêtements splendides, des têtes couronnées et des scènes d'amour…
—Mes filles sont perdues… dirent le bûcheron et sa femme.
—On court toujours quelque risque, du moment que l'on sort de chez soi.
La mère Gilles lança un coup d'œil du côté de son mari.
Cet entretien fut interrompu par l'entrée de certains juges dans la prison. Ils venaient procéder à l'interrogatoire des époux.
Nous n'insisterons pas sur cette triste affaire. Elle était en fort mauvaise voie.
Les accusés écoutèrent bouche bée, comprirent peu de chose et tinrent leur supplice pour assuré avant même que ne pussent revenir les bessonnes dont le sort les tenait haletants.
Depuis qu'elle considérait son sort comme désespéré, la mère Gilles, qui avait quasi renoncé à ses filles, ne pensait plus qu'à sa maison; et, bien qu'elle eût grand mépris pour la centenaire à double vue ou soi-disant telle, elle lui demanda si Minou, au moins, se nourrissait convenablement et rentrait de nuit par la chatière.
La vieille ricana:
—Votre maison, ma pauvre femme, elle est dispersée au vent comme la graine de pissenlit sur laquelle s'amuse à souffler une petite fille!…
Alors la mère Gilles, qui pourtant ne voulait point croire cette bohémienne, ne s'intéressa plus à rien.
Lorsque le fils du conseiller Périnelle vint la voir dans sa prison et lui dit, ainsi qu'à son conjoint, qu'il ne pouvait point détacher sa pensée de ses gracieuses filles, qu'il les suivait en leur voyage extraordinaire, et qu'il était résolu à ne prendre aucune femme sinon l'une d'elles, elle fut à cela aussi insensible que si on lui eût dit qu'il tomberait, sur les quatre heures, une petite pluie.
Gilles, lui, à cette proposition plus extraordinaire que tout ce qui lui était arrivé, se montrait très embarrassé et il disait seulement:
—Pourvu qu'elles reviennent!
—Elles reviendront, dit la vieille.
—Mais quand cela? demandait Gilles.
—Quand la plante des pieds nous cuira…
—Que signifient ces paroles, Seigneur Dieu?
La mère Gilles, dans son coin:
—Madame t'annonce que nous allons monter sur le bûcher, et cela au moins est chose vraisemblable.
Le fils du conseiller Périnelle dit qu'il irait plutôt trouver le Roi, la Reine ou Monseigneur le Dauphin qui était né le même jour que lui.
—Oui, fit malignement la mère Gilles, mais il n'a pas été instruit à la même école!…
Et, en effet, à ces mots, le beau Loys rougit. Il avait rencontré le père et la mère Gilles dans les fameux Pavillons. Et, sans cette circonstance, il eût eu de l'ascendant aujourd'hui et eût tiré les malheureux de prison.
Élevé, lui, à la fois par les deux «Dames», il trouvait tout bel et bon comme la première, et ne se tourmentait de rien; et à l'exemple de la seconde, il jugeait néanmoins gens et choses impitoyablement, ce qui le rendait perplexe et inhabile à la décision.
—On vous en a trop appris, mon beau jeune homme, disait la mère Gilles, et vous seriez plus à l'aise et plus avancé, n'ayant jamais mis les pieds à l'école.
—Tais-toi! s'écriait le père Gilles; il faut apprendre à ses risques et périls! Et tu le prouves toi-même, car c'est honteux de n'être qu'une bête.
Ils se seraient disputés plus longtemps et plus aigrement encore si des gens à mine chafouine n'étaient entrés pour conduire nos pauvres détenus devant le tribunal. Nous ne les suivrons point là, n'y ayant rien au monde qui m'éloigne autant que l'appareil de la justice des hommes.
Sachez que lorsque les époux Gilles revinrent, ils étaient reconnus coupables et condamnés à être brûlés vifs. La centenaire avait été happée avec eux, car son destin légal était le même, paraît-il.
Ils étaient remplis de stupeur, mais non pas plus malheureux qu'auparavant, car l'assurance du suprême malheur vous tue un peu par avance. Il n'y avait que le jeune et beau Loys, le fils du conseiller Périnelle, qui pleurât. Ce doux et docte garçon ne savait où donner de la tête; il s'en allait partout criant qu'il épouserait à la fois les deux filles du condamné; il faisait harnacher son cheval bai et se mettait en route pour aller implorer grâce auprès du Roi, de la Reine et de Monseigneur le Dauphin; mais avant l'heure du couvre-feu, il était de retour et dans son lit, à cause de ses idées contradictoires.
Cependant Gilles, dont les dernières pensées allaient à ses filles et à l'espoir invétéré d'une brillante situation pour elles, consultait la vieille:
—Et à présent, disait-il, que deviennent-elles?
—Je vois un grand voyage qu'elles ont rapidement accompli. Votre Gillette aime les déplacements et y trouve tout agréable. Gillonne fait volontiers la grimace et est sans cesse préoccupée de ses bagages et de la peur de tomber…
—De tomber?…
—Oui, de tomber, et même de haut!… Mais ce n'est pas tout ça: je les vois qui se prélassent aujourd'hui dans des demeures couleur de faïence… Il y a à leur disposition des jardins majestueux et frais, des allées de cyprès, des bois de cèdres, des bancs de marbre et des vasques luisantes qui invitent au bain. On entend une musique cachée… Attention! voici trois plongeons dans la mer voisine: ce sont trois créatures enfermées dans un sac de toile et que les bourreaux jettent à l'eau… Mais le concert continue… Gillette ôte ses vêtements, car sa gouvernante lui a dit que la température était exquise, et votre fille pose les pieds dans un bassin luisant…
—Et Gillonne?
—Gillonne se méfie. Sa gouvernante lui a fait remarquer qu'après tout, ce pays était mal connu et qu'il convenait peut-être de demeurer seule en sa chambre… Dans un jardin voisin, ah! tenez, je vois un homme enrubanné qui tranche le cou de quelqu'un avec un grand couteau recourbé…
—Mais, on tue donc partout? s'écria Gilles épouvanté.
—Oh! ce n'est rien. Le sang a giclé au loin, mais des gens étaient là qui ont tout lessivé en un instant, et déjà, tenez… je vois que l'on danse au même lieu… Eh! mais, mon bonhomme, voici une lettre qu'on a passée sous la porte: est-ce pour vous? est-ce pour moi? J'ai de mauvais yeux.
—Je ne sais pas lire, dit Gilles tout penaud.
—Dans ce cas, il faudra attendre que nous trouvions quelque clerc… On nous enverra peut-être un confesseur avant que d'aller au bûcher…
Le pauvre Gilles prit la lettre; mais il tremblait de tous ses membres:
—Tu vois ce que c'est que de ne point être capable de lire, dit-il à sa femme.
Celle-ci se contenta de hausser les épaules.
Par bonheur, dans l'après-midi, le jeune et beau Loys se présenta, et l'on était si pressé de connaître le contenu de la lettre, que l'on ne pensa seulement pas à lui demander s'il avait vu le Roi, la Reine ou le Dauphin. Il fut enchanté de n'avoir point de comptes à rendre, et il lut avec complaisance. La lettre était bien à l'adresse du bûcheron, et elle émanait des bessonnes:
«Mon cher papa et ma chère maman,
Je vous dirai que j'ai épousé hier un jeune prince plus beau que le jour et qui ne m'avait pas plutôt vue qu'il demandait ma main. J'étais bien loin de vous pour solliciter votre consentement, mais sachez que ce prince qui m'adore, m'a déjà couverte de perles et de diamants et qu'il me permet de puiser dans ses coffres. Tout va donc pour le mieux et je suis enchantée du voyage… etc.»
Le fils du conseiller Périnelle chercha un siège, car il avait besoin de s'asseoir, tant il était ému; mais il ne se trouvait pas là le moindre escabeau, et Loys se laissa choir à terre, comme tout le monde.
—Allons! lui dit la vieille, remettez-vous, beau garçon: on ne saurait avoir deux femmes; et voilà qui va vous ôter l'embarras du choix.
—Passons à l'autre lettre, dit Gilles.
Et le beau Loys, contenant son cœur, lut la lettre de Gillonne.
«Mes chers parents,
Voici bien longtemps que je ne vous ai donné de nos nouvelles; mais il nous arrive trop de choses et je ne saurais vous les raconter.
Nous avons fait d'abord de longs voyages où dix fois nous avons cru périr. Quand je dis «nous», il s'agit de ma gouvernante et de moi, car pour ce qui est de ma sœur et de son singulier mentor, elles ne voient de dangers nulle part. Enfin nous avons parcouru les mers pendant des jours et des nuits; nous avons été prises par des orages, des tempêtes, jetées dans des îles perdues où des peuplades sauvages n'ont pas dévoré nos «Dames» parce qu'elles les trouvaient trop coriaces, mais où elles ont découpé des filets dans le dos de ma sœur et dans le mien, avec des lames de couteaux bien aiguisés. Nous avons vu ces misérables faire cuire ces belles tranches et s'en régaler pendant que nous nous tordions de douleur et mourions de faim. Heureusement ces «Dames» ont des baumes efficaces qui nous ont guéries rapidement et, une fois réparée, Gillette a déclaré qu'elle n'avait rien connu encore d'aussi curieux. Enfin nous sommes reparties et, depuis lors, je ne suis jamais rassurée. Pour le moment, le pays où nous sommes est beau, et nous sommes bien satisfaites d'y être descendues, car il appartient à un groupe de royaumes où l'on est meilleur, dit-on, et beaucoup plus intelligent que partout ailleurs; c'est le pays le plus avancé du monde; et, par exemple, on y a décidé de supprimer la guerre, usage dont nous avons reconnu partout la grande faveur et le désagrément.
On est ici très hospitalier aux étrangers. On l'est même trop, car nous sommes en butte à des propositions d'une galanterie qu'il est bien difficile d'éluder. Sachez qu'on vous épouse ici, comme on vous baise la main. Ma sœur qui juge cela très honnête, est déjà mariée avec un garçon qu'elle croit prince parce qu'il le dit. Moi je refuse toute alliance sous prétexte que notre religion nous interdit de nous unir hors de notre pays, et je tremble qu'on n'en tire vengeance…
Ce pays est celui où l'industrie humaine a été jusqu'ici le plus loin. Aussi présente-t-il le spectacle d'une magnifique activité. On n'y voit presque personne conduire la charrue, dans les champs, et les jolies campagnes sont désertes. Mais les villes regorgent d'habitants et l'on y voit plus clair la nuit que le jour. Les voitures vont toutes seules; impossible de traverser une rue sans être écrasé ou sans manquer de l'être plusieurs fois; de voiture à voiture, on se culbute fréquemment, ce qui donne lieu à des accidents «sensationnels», disent-ils avec une certaine satisfaction, et qui sont aussitôt reproduits et colportés par l'image. On voyage aussi dans l'air; on voyage sous terre; et l'on voyage sous les eaux; de sorte qu'il semble que personne ne fasse que de voyager. Toi qui as tant voulu nous enseigner à lire et à écrire, cher papa, si tu voyais ce pays vraiment savant, tu comprendrais combien c'était peine perdue: les gens d'ici ne lisent ni n'écrivent plus: ils ont des mécaniques qui exécutent tous les signaux nécessaires à se faire entendre de loin comme de près, et ils se contentent, comme les enfants de chez nous, de regarder des images. Madame Je-ne-sais-qui dit que c'est beaucoup mieux; madame Ah!-qui-est-elle affirme que c'est retourner à la stupidité première. Nous sommes ahuries par le bruit de toutes ces machineries. Nulle causerie possible avec qui que ce soit, car tous ne font que se mouvoir d'un point à un autre ou que sauter sur place, et j'ai peine à concevoir que cela soit supérieur à l'état que nous avons connu dans notre enfance: nous avons appris tant de jolies choses dans les Pavillons de la clairière, dans les livres que nous ouvrions le soir à la chandelle ou sous cette sainte bénédiction qui tombe des arbres de la forêt…
Mes chers parents, on m'annonce à l'instant que nous n'allons pas pouvoir rester ici parce que la guerre est déclarée entre tous ces royaumes d'extrême civilisation… Nous n'attendons pour partir que les couches de Gillette…»
La lettre non achevée restait suspendue à ces mots alarmants.
Loys, ayant réfléchi, déclara solennellement aux parents Gilles que l'une de leurs filles étant mariée, il avait pris une décision, et qu'il épouserait Gillonne.
Ils en étaient aux effusions, car c'était un parti magnifique, quand une procession d'hommes, les uns noirs et les autres rouges, pénétra dans la cellule comme une longue chenille. Tous comprirent le sens de cette visite, et Gilles demanda s'il aurait au moins le droit de choisir son confesseur, car le bonhomme conservait son idée de derrière la tête. On lui répondit affirmativement, car les hommes ont une certaine condescendance respectueuse pour ceux qu'ils ont condamnés à mort. Alors Gilles déclara qu'il entendait confesser ses péchés au Frère Ildebert, de l'ordre des Prémontrés.
La demande eut du moins l'effet d'apporter quelque retard à l'exécution, car il s'agissait de dépêcher quelqu'un au couvent. Hélas! la réponse fut prompte: il n'avait pas fallu aller loin pour apprendre que Frère Ildebert n'était pas présentement au couvent, mais bien dans une des nombreuses maisons succursales. Depuis sa rentrée en grâce, l'ingénieux prémontré avait découvert le moyen de distiller l'alcool tiré des vins qu'il produisait en abondance, et de l'améliorer et parfaire en le mélangeant à des herbes connues de lui seul, de manière à en composer un nectar propre à saouler de plaisir les dieux de l'Olympe. La liqueur se vendait et se répandait par le monde; le couvent s'enrichissait; et le Frère Ildebert y était mieux vu que quiconque. Mais où ce garnement de Frère Ildebert pratiquait-il aujourd'hui son industrie? Gilles décida que faute des secours spirituels d'Ildebert, il préférait mourir sans sacrements. Cela jeta le trouble parmi ceux qui étaient chargés de le mener à sa fin, et les discussions se prolongèrent à propos de l'incident, jusque passé l'heure de midi.
La mère Gilles était déjà plus morte que vive. La centenaire ne se tourmentait pas plus que s'il se fût agi d'aller tirer l'horoscope d'un nouveau-né.
Cependant l'ordre vint de haut de ne point laisser perdre les préparatifs faits sur la place publique. Et tous ces gens tremblaient à l'idée de l'entêté bûcheron qui allait mourir sans confession.
Ce n'était pas tant cette idée qui lui nuisait, quant à lui, mais bien la pensée de ses filles qui non seulement arriveraient après qu'il aurait été réduit à une pincée de cendres, mais qui, malgré tout leur savoir et leurs voyages, ne lui semblaient point avoir atteint une situation satisfaisante.
—J'épouserai Gillonne, disait Loys qui marchait à côté du condamné.
—C'est très bien, disait le malheureux père, mais il y a l'autre qui a commis la sottise de se marier avec un homme étranger…
Et il était enfoncé en de sombres méditations, pensant à ses bessonnes et tenant à la main le petit médaillon qu'on ne lui avait point enlevé.
Or, ses pensées étaient si obscures que probablement il s'imagina qu'il faisait nuit, et il rêva tout en marchant au supplice.
Et le médaillon se transforma, comme l'autre nuit, en une femme belle et vêtue d'un lin fort léger, qui allait du même pas que lui, quoique ses pieds touchassent à peine la terre, et qui lui disait:
—Écoute, bûcheron, tu t'en vas mourir! Et tu n'as souci que de tes enfants. Voilà qui me confond et m'arrache à ma sérénité de déesse. Aussi je veux, pour une fois, vous aimer, pauvres hommes! comme j'ai aimé les nuages, la fantaisie, ou l'ombre de tes bois. Ton honnêteté est grande, ami, et tu aurais pu mener jusqu'au bout une destinée heureuse, si tu n'avais cru, par suite d'un amour déréglé, qu'il fallait que tes filles s'élevassent indéfiniment. Pourtant, Gilles, on te l'a dit: il n'y a qu'un bien pour qui n'est pas doué de génie, c'est la simplicité du cœur. Et le génie n'a rien de commun avec le bonheur, il s'en faut. Dis-moi; maintenant que tu perds tes filles en même temps que ta femme et ta vie, pour avoir trop désiré, je veux cependant combler ton dernier vœu: que désires-tu pour le fils de ta fille?
—Le génie! répondit le condamné à mort.
A ce moment le cortège s'arrêta parce qu'il était arrivé sur la place publique, et Gilles, voyant clair, s'aperçut qu'il était entouré d'hommes sinistres chantant sur le mode mineur et portant des cires allumées. Les cloches sonnaient le glas à l'église métropolitaine, et l'on avait construit une éminence composée de fagots et de bûches, sur quoi les misérables étaient invités à monter après s'être défaits de leurs chaussures.
Soudain, des récriminations et un grand désordre: on vient de s'apercevoir que la centenaire a disparu, évasion due au maléfice, car on ne se faufile pas parmi la foule, comme une belette, à pareil âge.
Néanmoins, la cérémonie ne subit point de retard à cause de ce détail, et Gilles et sa femme surent que le rite à accomplir était de monter les degrés d'une échelle appuyée contre la pyramide de fagots. Ils montèrent, sa femme et lui; et quelqu'un, faisant jaillir une étincelle par le frottement de deux silex, mit le feu à l'épaisse masse de bois. Une fumée s'éleva aussitôt, qui fit reculer les curieux en leur piquant le bord des paupières, et la flamme, vilaine en plein jour, et qui s'élève avec une impétuosité d'animal vorace, pénétra bûches et fagots et atteignit bientôt les pieds nus du couple infortuné.
A ce moment précis, la foule dut s'écarter pour livrer passage à un chariot empli de cruchons de grès, de bouteilles pansues contenant une liqueur d'or, et que menaient plusieurs frères lais et un moine gras à la trogne rubiconde.
Le patient dont la plante des pieds s'échauffait, mais qui n'avait nullement perdu l'usage de ses sens, n'eut pas de peine, malgré l'embonpoint du moine, à reconnaître en lui le Frère Ildebert; et, comme il y allait, non seulement de son salut éternel, mais peut-être bien d'un dernier avantage ici-bas, il l'appela par son nom à travers la fumée âcre et tourbillonnante.
Frère Ildebert fit arrêter les chevaux, et, à la faveur d'un coup de vent qui écartait le nuage asphyxiant, il eut tôt fait de remettre le brave bûcheron qui l'avait écouté complaisamment et dont les filles étaient livrées au démon des inventions scientifiques.
Il accourut en criant:
—Cet homme est innocent et sa femme est la plus vertueuse des créatures! Bref, ils sont mes amis…
Aussitôt le bourreau s'empressa de délier les malheureux qui ne se firent pas prier pour descendre, quoique leurs pieds commençassent à se clouter de cloques douloureuses.
Gilles, en présence du Frère Ildebert, croyait encore qu'il ne s'agissait que de se confesser.
—Taisez-vous donc! dit le Frère: de nous deux, le pécheur c'est moi, qui viens d'inventer un poison dont les hommes s'enivreront et s'abrutiront à l'avenir… Mais c'est grâce aux cruchons qui emplissent ma voiture, que vous voyez tous ces gens dociles à ma voix.
Ce disant, il tirait de son froc un onguent à lui, dont il frotta les pieds du bûcheron et de son épouse, lesquels devinrent nets et sains aussitôt.
—Mais je croyais, observa Gilles, que l'on vous avait mis sous les verrous pour avoir exercé vos dons de guérisseur?…
—C'est que je guérissais au dehors! J'opère à présent sur mes frères et en dedans des murs de clôture; et vous m'en voyez récompensé.
Se tournant vers la foule, vers les gens d'armes et les clercs, il ajouta:
—Qu'on distribue tout ce bois aux pauvres et qu'on laisse en paix ces braves gens!… Avez-vous, dit-il à l'oreille de Gilles, des nouvelles de vos filles?
—Hélas!
—Quoi? ne voyagent-elles plus et par des moyens qui semblent extraordinaires aux ignorants?
—Elles voyagent, soupira Gilles; elles voyagent, mais l'une va me revenir avec un enfant…
Pendant qu'ils s'entretenaient, ayant déjà quitté la place, une sorte d'oiseau d'immense envergure apparut, planant au-dessus de leurs têtes, mais à une merveilleuse altitude. Ce fut Loys qui le fit remarquer à plusieurs jeunes gens, lesquels coururent chercher, qui son arc, qui son mousqueton. Et tous les gens de qualité du lieu, de tirer à qui mieux mieux sur un si bel oiseau.
On crut que celui-ci était touché et perdait une patte ou bien deux car la chute d'un objet fut constatée. Mais l'oiseau, qui traçait de grands cercles dans l'espace, s'éloigna, et on le perdit de vue.
Le Frère Ildebert fit observer:
—La jeunesse tire sur tout ce qu'elle voit. C'est ainsi que bien des objets du monde demeurent à la merci de l'ignorance et peuvent être anéantis par elle. Pourquoi, ajouta-t-il en laissant virer tout à coup ses idées, suis-je arrivé sur la place au moment où vous alliez, monsieur, madame, griller comme deux côtelettes?
—Je n'en sais fichtre rien, dit Gilles, mais ceci, par exemple, est une chose bien faite!
—Qu'est-ce qui est bien? Qu'est-ce qui est mal?… demanda le jeune
Loys troublé par sa double éducation.
—Taisez-vous donc, mon garçon! dit la mère Gilles: on sait cela les yeux fermés.
—Moi, je sais pertinemment que je fais le mal, dit Ildebert; et aux yeux de tous je passe pour un saint homme, précisément depuis que je le fais…
Il regarda en arrière, du côté de ses cruchons d'élixir, qui le suivaient, menés par des moinillons. Puis il confia à Gilles:
—Je viens de trouver la formule d'une petite poudre qui produirait sur la terre autant de dégât que le déluge…
—Vous ne l'avez pas dit à votre couvent, j'espère!
—Si fait! et le couvent s'en réjouit, car à cause de cela il est respecté à cent lieues à la ronde.
On arriva ainsi au bel hôtel habité par le jeune Loys qui voulait offrir réconfort et asile aux bûcherons. Frère Ildebert vendait couramment son élixir à tous les membres du Parlement.