«COMME JE NE TE CACHE RIEN»
—Comme je ne te cache rien, murmura Isabelle, je te dirai que je ne suis pas du tout allée hier dîner chez les Jadin, ainsi que je te l'avais annoncé; mais un cousin à moi est arrivé en permission et nous avons fait ensemble de la musique…
—Tu sais combien j'aime, dit Albert, que tu me racontes exactement ce que tu fais. C'est charmant d'avouer tout à son grand ami! Pourtant, tu m'as quitté à 6 heures en me disant: «Je dîne chez les Jadin…»
—Eh bien! Et j'ai trouvé Jean-Claude à la maison… Et alors, zut pour les Jadin!
—Mais, tu ne m'as jamais parlé de ce cousin?…
—Parbleu! je ne vais pas aller, pour me flatter, crier sur les toits que j'ai un cousin dans les chasseurs à pied, et qui s'est conduit d'une façon exemplaire.
—Je rends hommage à ta modestie, Isabelle… Si ton cousin le chasseur à pied te faisait la cour, tu me le dirais, au moins?
—Est-ce que je te cache jamais quelque chose?
Deux jours après, Isabelle dit à Albert:
—Comme je ne te cache rien, je t'avouerai que, si je ne me suis pas trouvée hier à notre rendez-vous, c'est qu'un monsieur est venu à la maison.
—Quel monsieur?
—Un monsieur que tu ne connais pas. Son nom ne te dirait rien du tout.
Un monsieur qui venait pour un renseignement.
—On n'a pas idée de laisser un homme attendre sa petite amie pendant toute une soirée, sous prétexte qu'un monsieur est venu demander un renseignement!
—Mon chéri, c'est que, après le monsieur, je te dirai que ç'a été mon cousin qui est revenu: impossible de lui confier, à ce garçon, que j'avais à te rejoindre…
—Mais tu n'es pas obligée de dire toute la vérité à tout le monde comme à moi, diable! Tu pouvais bien lui conter une blague!…
—Encourage-moi à mentir! Et mentir, par-dessus le marché, à un soldat qui se fait casser la figure depuis deux ans pour toi et moi!
—En considération du soldat, je ne me fâche pas; mais je m'étonne que tu sois aussi dépourvue d'imagination.
—Je te conseille de t'en plaindre. Si j'avais de l'imagination, il me resterait bien de temps en temps quelque blague, comme tu dis, à employer à ton usage, tandis que, dépourvue autant que je le suis, tu peux être parfaitement tranquille.
—Le fait est que je le suis, ma bonne Isabelle. J'ai bien avec toi quelques déconvenues et quelques sujets de m'impatienter plus souvent que je ne voudrais, lorsque, comme hier soir, tu me poses carrément un lapin; mais j'ai la certitude que peu après j'en aurai l'explication…
—Et par le menu encore!
—Je ne pourrais pas, mais absolument pas, supporter une femme dissimulée.
—Fichtre, ce n'est pas mon cas.
—Viens, que je t'embrasse, Isabelle, pendant que je te tiens.
Isabelle se jeta dans les bras d'Albert. Ils s'embrassèrent.
—Comme je ne te cache rien, dit Isabelle, sache aussi que Turpin m'a demandée en mariage.
—Turpin? Qui ça, Turpin? Tu ne m'as jamais parlé de celui-là?
—Oh! c'est que je le désigne tantôt par un nom, tantôt par un autre: une vieille manie entre lui et moi: c'est un jeu; tu auras confondu.
—Qu'est-ce que tu as répondu à Turpin?
—Je l'ai prié de repasser, tiens!
—Tâche au moins de lui conserver ce nom de Turpin, et ne viens pas, dans huit jours, me dire que Tartempion te convoite en justes noces. Ça vous donne toujours un petit coup.
—Au fond, qu'est-ce que ça peut te faire, puisque tu sais que je suis amoureuse?
—Tu dis ça gentiment, Isabelle, avec conviction, ma foi! et avec autant de plaisir que… que j'en éprouve à l'entendre, moi.
—Je dis ça tout bêtement, comme on aime; je dis ça avec le plaisir que j'éprouve à aimer, comme tu dis, toi, que ton plus grand plaisir est de m'entendre dire toute la vérité…
—Oui, ma chère Isabelle! Oh! répète-moi cela; c'est comme une pluie d'été bienfaisante, une douche tiède… Et tu sais: on ne met jamais assez de précision à dire ce que l'on pense fortement, tout ce que l'on pense. Et on aime à réentendre aine chose si douce. Tu es amoureuse.—Dieu! que ce mot est joli!—Tu es amoureuse, Isabelle! et dites le nom de la personne, ma petite amie chérie?… Allons! de qui est-on amoureuse?
—Mais, de mon cousin Jean-Claude, parbleu!
—Ha! ha! ha! ha!… tu es vraiment la plus amusante des femmes! Adieu, tiens. C'est vraiment dommage d'être obligé de se séparer de toi ce soir. Mais demain, Isabelle, tu me réserves ta soirée, ta soirée tout entière… et même un peu plus?…
Le lendemain soir, Albert attendit vainement Isabelle; et il l'attendit la soirée entière, et même un peu plus. Elle apparut deux jours après:
—Me diras-tu ce qui s'est passé, Isabelle?
—Comment! ce qui s'est passé? Mais je ne te cache rien, tu le sais: Jean-Claude en était à la fin de sa permission; il repartait pour le front, le malheureux. Ah! qui sait si je le reverrai jamais!
—Jean-Claude?—Il repartait?… Et… Et alors?…
—Et alors?… Mais certainement!… Quand tu seras là à pousser des «Et alors?» Je ne t'ai pas dit, peut-être, que je l'aimais?
—Oui, tu me l'as dit… et bien d'autres choses encore… Je m'aperçois à présent de tout ce que tu m'as dit… Pour moi, le fait de dire semblait impliquer que… Mais tu ne me comprendras pas… J'étais tranquille, enfin, parce que tu me disais tout… Est-on bête! Dieu de Dieu! est-ce qu'un pauvre homme est bête!
—Bon! voilà que tu pleures, à présent! Es-tu drôle! Ah! çà, voyons! oui ou non, m'as-tu demandé de ne te rien cacher?